Regards Septembre 1995 - Les Idées

La question du communisme

Par Lucien Sève


On peut bien sûr réfléchir sur les réponses communistes d'hier ou de demain. Mais logiquement, c'est la question qui est première.

 
1. A en juger par ce qui se dit et s'écrit, c'est évident: la question porte sur trois objets connexes.

 
a) Ce que le langage courant appelait le " monde communiste ": pourquoi est-il né, de quoi est-il mort ?

 
b) Ce qui s'intitulait " mouvement communiste " ou s'intitule encore " parti communiste ": bilan rétrospectif, état actuel, avenir concevable.

 
c) Ce que d'aucuns nomment " idéal communiste ": genèse historique, contenu notionnel, renouveau possible dans une " utopie concrète " d'aujourd'hui.

Pousser la réflexion sur tout cela est certes très nécessaire et peut être fécond, s'il s'agit bien de produire un travail effectif, non de délayer des conclusions largement acquises ou d'étayer des points de vue politiquement prédécidés. Mais on ne semble guère remarquer qu'en cette triple acception, ce qu'on nomme " communisme " est entièrement de l'ordre de la réponse subjective - socio-économique, politique, idéologique - à des problèmes objectivement posés par l'histoire. Traiter la question du communisme ne consisterait donc qu'à évaluer la pertinence passée, présente, future de cette réponse.Évaluation déjà établie, selon l'opinion massivement majoritaire: la terrible leçon de choses du siècle finissant aurait irrévocablement prouvé que cette pertinence est à peu près nulle. Certains font appel: arguant d'une autre terrible leçon de choses, la malfaisance généralisée du capitalisme, ils tiennent qu'un communisme plus ou moins profondément amendé est la réponse aux problèmes de notre temps. Mais comment ne pas voir la dissymétrie des deux attitudes ? La première paraît s'en tenir aux faits: la faillite du " communisme " est réelle. La seconde, partant aussi de faits pour affirmer que la question se pose toujours, ne peut s'en réclamer pour établir qu'une réponse communiste renouvelée est possible. Constat objectif d'un côté, acte de foi subjectif de l'autre: peu nombreux sont ceux qui hésitent entre les deux partis.

2. Chose étonnante: cette façon de plaider pour ou contre l'avenir possible d'un nouveau communisme fait litière de l'idée la plus fondamentale de Marx: le communisme relève non pas d'abord d'une réponse humainement souhaitée (conception idéaliste-utopique) mais du mouvement historiquement réel (conception matérialiste-critique). A l'opposé d'un " idéal sur lequel la réalité devrait se régler ", il ne surgit comme but conscient que sur la base du mouvement de la formation sociale actuelle qui crée les présupposés objectifs de son propre dépassement - mais qui les crée " la tête en bas ", dans des formes aliénées à " renverser " par une action communiste inventivement adéquate. Le communisme ne se fera pas sans nous, mais nous ne le ferons qu'à partir de ses présupposés en formation." Si, dans la société telle qu'elle est, nous ne trouvions pas, masquées, les conditions matérielles de production d'une société sans classe (...), toutes les tentatives de la faire exploser ne seraient que donquichottisme ", dit Marx (Grundrisse, t.1, p.95). Voilà qui change tout par rapport à l'idéalisme dont sont infestées tant d'invalidations rétroactives mais aussi d'invocations prospectives du communisme. Si étrange que cela semble à beaucoup, la question du communisme est avant tout une question de fait: oui ou non, le mouvement actuel du capitalisme continue-t-il d'accumuler, tête en bas, les présupposés objectifs du dépassement de la société de classe ? Si non, aucun " idéal " ou " utopie ", aucune politique se réclamant du communisme ne pourront le faire (re) vivre. Si oui, nulle faillite historique, pour écrasante qu'elle ait pu être, n'est à même de le retirer de l'ordre du jour. Reste alors à (ré) élaborer une réponse communiste adaptée à cette incontournable question. On peut bien sûr mener de pair les réflexions sur les réponses communistes d'hier ou de demain et sur la question communiste permanente ainsi remise sur ses pieds. Mais logiquement, c'est la question qui est première. La critique du " soviétisme ", par exemple, ne prend vraiment sens que par rapport au mouvement réel. Le monde soviétique est-il mort de n'avoir pas respecté un idéal de démocratie abstrait (abstrait à partir des " démocraties occidentales ") ou d'avoir tourné le dos aux exigences démocratiques concrètes qui surgissent des présupposés contemporains d'une productivité plus créatrice, d'une individualité plus libre, d'une socialité plus concertée ? On ne peut juger les réponses qu'à partir de la question réelle.

3. Ces vues de Marx sont-elles caduques ? Elle sont bien plutôt en train de prendre tout leur relief. Faute de place, je me borne à un exemple central: le travail. Avec l'essor fantastique de la productivité réelle à l'heure de la " révolution informationnelle ", nous ne vivons pas seulement le drame du chômage de masse, les saccages de l'emploi, la crise qualitative du travail, mais cela même que Marx annonçait dans les pages les plus prophétiques des Grundrisse et du Capital: l'obsolescence de la dichotomie temps de travail/temps libre et des régulations par le temps de travail direct, c'est-à-dire les débuts d'une crise historique du salariat généralisé, autre nom du capitalisme. Le " vol du temps de travail d'autrui " sur quoi repose la richesse actuelle devient une " base misérable " face aux formidables richesses que crée la force productive métamorphosée par la science (Grundrisse, t.2, p.193). Ainsi s'esquisse un tout autre âge de l'organisation sociale et de la vie personnelle. Mais ces présupposés de la civilisation supérieure que Marx nomme communisme sont tragiquement convertis en leur contraire par leur enfermement dans les formes capitalistes: l'explosion de richesse fait exploser la misère des hommes et des peuples. Je tiens cet exemple pour généralisable. On se demande avec incrédulité si le communisme peut encore avoir quelque avenir alors que s'accumulent sous nos yeux ses présupposés directs. D'où le paradoxe inouï de notre époque: l'échec patent des réponses communistes de ce siècle (à l'Est, avec l'effondrement final du " socialisme ", et à l'Ouest, avec l'impuissance des partis communistes à révolutionner ne fût-ce qu'une seule société capitaliste développée) n'a pas du tout pour conséquence que les prémisses du communisme auraient disparu, mais elles se développent partout sous la domination du capital, dans la perversion foncière de leurs effets et la confusion totale des perspectives. Raison de plus pour ne pas lâcher le fil matérialiste-critique de Marx.

4. Pour résoudre la question communiste d'aujourd'hui, il faut commencer par la poser à l'endroit, c'est-à-dire refaire le travail de Marx à partir du monde actuel. Vaste entreprise - trop, en tout cas, pour un bref article. J'en indique seulement quelques moments essentiels.

 
a) Si Marx a bien vu en son temps les processus générateurs de présupposés communistes qui font corps avec le développement du capitalisme (ce qui est à discuter: tout est à discuter), que sont-ils devenus au nôtre ? Exemple: à mesure que le capital pénètre davantage des champs d'activité comme la santé, l'information, la formation, la recherche, la culture, les loisirs, n'engendre-t-il pas, très au-delà de l'exploitation du travail, des formes inédites d'aliénation de la vie dont le caractère de classe ne constitue pas cependant les victimes en classe ? Toute l'analyse en termes de classes est ici non à récuser mais à repenser. Autre exemple: extrapolant les tendances technologiques de son époque, Marx envisageait un communisme de l'âge industriel, marqué par la discipline ouvrière de fabrique; ne faut-il pas anticiper tout autrement aujourd'hui un communisme de l'âge informationnel, marqué par l'initiative instruite dans des dynamiques de réseaux ?

 
b) Il faut recenser et étudier des processus désormais majeurs que Marx a sans doute sous-estimés, mésinterprétés, ou qui n'étaient pas prévisibles en son temps. S'il a toujours solidarisé communisme et développement intégral des individus, nous percevons bien davantage à quel point socialisation des activités et autonomisation des acteurs s'impliquent réciproquement, à quel point aussi le concept asexué d'individu risque de masquer la profonde interpellation des femmes. De même, les tendances d'immense portée à la mondialisation ne peuvent sans graves dommages être confondues avec la dissolution des identités nationales dans une humanité uniformisée. Ou encore, une idée-clef comme celle de développement universel des forces productives peut devenir redoutable si elle oblitère la réalité flagrante de seuils d'inviabilité économiques, écologiques, anthropologiques.

 
c) La confiance marxienne dans la logique de l'histoire doit elle-même être confrontée sans faux-fuyant aux critiques " déconstructrices " post-modernes, aux apports d'une " pensée du complexe ". Face à ces contestations utiles, je tiens pour ma part que Marx n'a pas surfait la dialectique rationnelle du mouvement historique - dont les communistes, hélas, ont souvent eu une vision ravageusement simpliste. Mais cette dialectique tend à privilégier les processus cumulatifs (croissance de la productivité, accumulation du capital, etc.) où mûrissent des crises globales dont le sens général est prévisible. Or l'évolution d'une formation sociale comporte aussi des aspects bien moins nettement cumulatifs (par exemple d'ordre symbolique, politique, éthique): les intégrer correctement à une logique dominante de dépassement du capitalisme pose des problèmes théoriques de grand enjeu politique pour un projet communiste de nouvelle génération.

Le communisme ne s'invente pas à partir de valeurs, même sympathiques; il se conçoit en réponse à des questions réelles, même dérangeantes.

 
5. Reconcevoir à partir de là une réponse communiste pour le xxe siècle lie quatre groupes de problèmes, ici à peine esquissés.

 
a) Quelle visée d'ensemble ?

Est entièrement caduque l'intrduction volontariste d'une socialisation étatiste des moyens de production et d'échange dans un mouvement réel qui pousse, alors même que domine le capital, à une appropriation concertée entre tous des fins de toutes les activités sociales. Ce qui est mort, c'est le " socialisme ", qui s'est avéré être non pas la " première phase " du communisme mais son antithèse. Il faut travailler l'intuition centrale de Marx: gestion par les producteurs associés. Il est possible que le mot communisme ne soit que le nom archaïque d'un avenir qui s'appellera lui-même autrement. Mais pour l'heure, c'est le poteau indicateur à mon sens irremplaçable de la bonne direction.

 
b) Quelles forces motrices ?

Notre époque nous apprend que le caractère de classe des gestions capitalistes se traduit en antagonismes débordant de loin la constitution d'une classe d'exploités: elles font tendanciellement de tous les acteurs sociaux pris dans les aliénations historiques qu'elles engendrent leurs adversaires potentiels. Dans un monde social où il y aura demain sans doute autant d'étudiants, par exemple, que d'ouvriers (ouvriers d'une sorte d'ailleurs très nouvelle), la culture et le projet communistes ont vocation à devenir le bien commun de tous les constructeurs conscients d'une civilisation capable de mettre fin à la préhistoire humaine.

 
c) Quelle voie stratégique ?

L'erreur sans doute la plus terrible du marxisme labellisé est d'avoir conçu les nouveaux rapports sociaux comme à " introduire du dehors " pour supplanter le capitalisme: c'est la matrice intellectuelle du despotisme stalinien. Un communisme à visage humain ne peut naître au contraire que du dedans du mouvement historique qui en crée les présupposés, ce qui conduit à revaloriser très fortement le dépassement progressif par rapport à l'abolition soudaine, la construction transformatrice par rapport à la condamnation immuable, l'initiative collective par rapport aux avant-gardes auto-proclamées.

 
d) Quelle organisation politique ?

C'est la question décisive. Dès lors qu'il s'agit d'avancer vers un communisme profondément inédit, il y faut aussi une organisation des forces essentiellement différente de la forme-parti héritée de la IIIe Internationale. Nul réformisme organisationnel n'y peut suffire, si bien intentionné soit-il. En 1984, j'ai avancée l'idée d'une indispensable " refondation historique ". Je n'ai pas changé d'avis. Car c'est l'ensemble d'une culture politique qu'il faut changer. On s'étonne par exemple qu'il soit difficile d'en finir avec l'attitude du " donneur de leçons ". Mais peut-on le faire sans dépasser en même temps la vision unilatéralement apocalyptique du mouvement du capital, l'inattention aux prémisses d'une forme sociale supérieure qu'il accumule la tête en bas, la tendance enracinée à penser le communisme comme un " idéal " - qui ne sont rien d'autre que différentes branches du même arbre ?La mutation culturelle nécessaire ne peut être que l'oeuvre commune des forces potentiellement motrices d'un nouveau communisme. Mais faute d'avoir mené à bien une telle mutation, l'organisation existante n'est pas en mesure de s'enraciner à suffisance dans ces forces nouvelles. C'est ce cercle vicieux qui a conduit à leur perte tant de partis communistes, incapables de toute transformation essentielle, a priori identifiée à une trahison. D'où la nécessité d'une rupture refondatrice de ce cercle vicieux, pouvant prendre la forme d'assises constitutives d'une force communiste pour le xxe siècle. La conjoncture nationale et internationale, aussi riche de dangers que d'attentes, en rend urgents les préparatifs.

 


1. Source: Internet Society, mai 1995.

2. La loi finale, Digital Telephony Act, autorise l'encryptage sur les réseau analogiques type Internet, mais rend possible les " écoutes " des réseaux numériques.

3. Le rapport Bangemann sur les autoroutes européennes de l'information auprès de la Commission européenne et le rapport américain sur la National Information Infrastructure ne font qu'entériner les choix opérés par les poids lourds de l'industrie des télécommunications.

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