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Aux origines françaises du communisme historique Par Claude Mazauric |
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Le " Banquet communiste " du premier juillet 1840 à Belleville impressionna les journaux du temps qui firent mine de s'en effrayer.
Une première mouture du communisme historique, était déjà née.
C'est ce communisme-là que Marx et Engels vont soumettre à la férule de la dialectique hégélienne et de la science économique.
Précis de son évolution.
1. J'appelle " communisme historique ", non pas cette aspiration récurrente, qui remonte à la nuit des temps, à la mise en commun et au partage de tout ou partie des patrimoines ou des biens matériels comme solution à la division conflictuelle de l'humanité; je n'y comprends pas non plus seulement ces systèmes spéculatifs qui se sont donné pour objet, à travers l'histoire, de mettre en forme ladite aspiration récurrente, mais j'entends par cette désignation ce " mixte " de théorie, de projection idéologique et de pratique sociale et politique, qui fait du communisme, dès l'orée de notre monde contemporain, une matière historique propre, elle-même évolutive et mobile, sous-ensemble singulier d'une histoire plus générale avec laquelle l'interaction est permanente. Conçu de la sorte, le communisme n'existe que depuis deux cents ans mais la place qu'il occupe, tantôt sur le devant de la scène, tantôt en creux ou en retrait, n'a jamais cessé d'être préoccupante pour tous et non seulement pour ses affidés. Je n'ignore évidemment pas que ma définition est pour une part réductive puisqu'elle repousse dans la " préhistoire " du communisme historique les utopies construites tout comme les rêves communautaristes et millénaristes qui ont accompagné, peut-être inspiré, de puissants mouvements sociaux. La République de Platon a dominé la philosophie politique de la Renaissance; l'Utopia de Thomas More - qui fut lui-même un platonicien érudit - a marqué son temps et fut rééditée, notamment en France, en 1517 et en français, en 1550, 1643, 1715, 1730, 1741 et 1780; le Code de la nature de Morelly (1755), qu'on croyait être de Diderot, ce qui contribua à sa notoriété, ne fut pas, loin de là, le seul traité du Siècle des Lumières puisant son argumentation dans un idéal de refonte communautariste de la société. Encore faudrait-il aussi tenir compte de la littérature chargée d'utopie sociale qui a contribué à travailler les mentalités, à féconder des sensibilités, à charger des concepts d'emploi courant de significations neuves. Cependant, nonobstant la triple fonction d'alternative, d'alternance et d'altercation, analysée en particulier par Henri Desroches, que les utopies remplissent à l'égard du monde réel et des pratiques dominantes - ce pourquoi Ernst Bloch en a magnifié l'importance historique et philosophique - il reste que l'utopie sociale, notamment celle de l'âge classique et des Lumières, n'a jamais eu pour fin principale ni pour objet de s'inscrire dans un projet pratique: elle demeurait donc sans influence visible hors de la sphère étroite des penseurs et des écrivains. Je sais aussi que tous les désignants d'usage courant dans l'ancien monde à dominante rurale, construits autour du radical " commun ", sont pour une part connotés de significations communautaires et traduisent de ce fait un attachement, une reconnaissance d'objet peut-être, une nostalgie sans doute à l'égard d'un modèle dans lequel on pouvait penser que ce qui était " en commun " constituait autrefois la loi générale. Mais, outre le fait que la chose n'est pas prouvée au-delà du constat sémantique, hors des périodes de crise où les hérésies prenaient en charge en les orientant les aspirations sociales des dominés, on ne saurait conclure de ce fait à la persistance d'une idéologie communiste de résistance dans les couches populaires mises en émoi par la décomposition des systèmes seigneuriaux et communaux et par le développement de l'exploitation du travail dans le cadre d'un marché en expansion. Je tiens donc le " communisme historique " dont je parle pour une dimension de notre époque contemporaine, même si je veille à ne pas oublier son origine millénaire, ni les dispositifs canoniques que la très longue durée ont introduits dans le simple fait de s'y référer. Il va sans dire également que mon acception est évidemment sans rapport avec ce que François Furet appelle le " communisme " dans le Passé d'une illusion, puisque pour lui tout ce qui se rassemble sous ce concept se ramène au soviétisme et à ses avatars et n'est en vérité qu'une affaire de notre siècle, un produit de la passion révolutionnaire antibourgeoise qui se partage avec le fascisme, même si Furet admet que, dans son essence philosophique, le communisme s'inscrit dans le champ de l'humanisme. 2. Jacques Grandjonc l'a montré: les mots " communisme ", " communistes " ne sont pas d'usage courant, ni en France, ni ailleurs, avant 1835; quelques auteurs marginaux y avaient recours mais on les trouve surtout employés dans l'oeuvre de Rétif de la Bretonne. Je constate cependant que l'index des thèmes et des sujets établi par Pierre Testud pour l'édition de Monsieur Nicolas dans la collection de la Pléiade, n'a pas retenu cette entrée. Il est cependant un récit dans Monsieur Nicolas (t. VIII, 15e-18e partie) qui nous dit que, dans une réunion du Club du Panthéon où se retrouvaient les démocrates au début du Directoire, un citoyen aurait demandé " le rejet de la constitution (de l'an III, NDLR) et l'établissement du communisme " avant de se faire éjecter de la tribune... Le fait évoqué prouve à l'évidence que le mot eut une acception sociale minimale, ce que d'autres indices paraissent confirmer. Il demeure cependant que les énoncés incluant la référence au " communisme " se sont ensuite effacés ou n'ont fait que poursuivre un cheminement souterrain jusqu'au premier tiers du siècle suivant. Jamais Babeuf ni ses compagnons, dont nous conservons la plus grande partie des écrits, n'ont parlé de communisme. Babeuf s'est dit " communautiste ", ce qui implique autre chose; dès 1786, il a vanté une organisation sociale qui serait fondée sur des producteurs qui seraient des " coassociés "; dix ans après, il combattra pour la réalisation de la " communauté des biens et des travaux ", condition de " l'égalité parfaite ", mais tout cela ne fait pas un communisme, comme nous l'entendrons plus tard, à moins de considérer que l'idée pourrait exister hors les mots qui la désignent et en font un concept. Quand " communisme ", " commu-nistes " réapparaissent en France vers 1835 comme des désignants socio-politiques, c'est peut-être dans la bouche de gens de pouvoir et de justice pour stigmatiser les objectifs poursuivis par les " ennemis de la société ", rassembler les bien pensants et exorciser la menace de la subversion sociale. Certes, cela n'exclut pas la persistance d'emplois antérieurs ou de nouveaux usages adaptés à la description des pratiques communautaires rurales ou primitives: ce que fera par exemple Michelet quand il évoquera la communauté villageoise russe. Mais l'essentiel désormais n'est plus dans cet emploi. Classiquement, le terme connoté de sa péjoration sera retourné dans le combat politique et idéologique par ceux contre qui il était dirigé et qui vont désormais s'en prévaloir comme d'un étendard en chargeant parallèlement sa signification de multiples éléments de contenu puisés dans le discours révolutionnaire et communautariste antérieur. Ne soyons pas surpris de ce retournement et de cette captation dans un moment d'intense lutte idéologique et politique: en 1791, Maximilien Robespierre n'avait-il pas déclaré: " Nous sommes les sans-culottes et la canaille " ? Le drapeau rouge de l'insurrection libératrice ne fut-il pas d'abord le drapeau de la loi martiale ? Et le drapeau noir du deuil, celui, plus désespéré des canuts proclamant le slogan: " la liberté ou la mort " ? 3. Qui étaient ces " républicains communistes " dont Chateaubriand, venu visiter à Sainte Pélagie le républicain encore modéré Armand Carrel, nous a donné dans les Mémoires d'outre-tombe une saisissante mais plausible description : " D'autres républicains se promenaient aussi dans cette cour: ces jeunes et ardents révolutionnaires, à moustaches, à barbes, aux cheveux longs, au bonnet teuton ou grec, au visage pâle, aux regards âpres, à l'aspect menaçant, avaient l'air de ces âmes préexistantes au Tartare avant d'être parvenues à la lumière: ils se disposaient à faire irruption dans la vie. Leur costume agissait sur eux comme l'uniforme sur le soldat, comme la chemise sanglante de Nessus sur Hercule: c'était un monde vengeur caché derrière la société actuelle et qui faisait frémir." Pour la plupart, ils étaient des démocrates révolutionnaires, des républicains radicaux, formés dans le culte tout récent de 1793 qui provoquait si fortement les notables installés; frustrés de la victoire après l'insurrection de juillet 1830, ces rebelles trouvèrent dans l'Histoire de la Révolution française d'Albert Laponneraye et surtout dans le récit de Philippe Buonarroti, la Conspiration pour l'égalité dite de Babeuf, parue à Bruxelles en 1827 et bientôt rééditée à Paris, à la fois l'explication de la tâche révolutionnaire à accomplir et le premier modèle d'un plan de transformation sociale par une voie politique radicale propre à établir les bases de la cité future. Ces premiers communistes étaient donc des " néo-babouvistes " qui, non seulement acceptèrent qu'on les qualifiât de communistes mais le revendiquèrent vigoureusement: la forme spectrale donnée à leur engagement, dans le même temps où elle les isolait de la société dominante, leur valait la sympathie, voire l'adhésion, sinon de tous les damnés de la terre, comme dira bientôt l'Internationale, du moins celle des révoltés conséquents avec eux-mêmes et de ceux qui n'attendaient rien de la société bourgeoise libérale. La poussée communiste fut sensible en France de 1836 à 1841, grandissant en contrepoint des défaites insurrectionnelles durement réprimées par la monarchie de Louis-Philippe. Le communisme s'implanta peu ou prou à Paris et dans sa périphérie, à Lyon, à Rouen et dans le Nord-Ouest où il prit un contour plus ouvrier. Dans les pièces des dossiers de procédure des procès intentés aux " Sociétés secrètes ", résurgences permanentes de l'archétypale " Société des droits de l'homme " et qu'instruisait la Cour des Pairs quand l'affaire s'accompagnait d'un projet ou d'une tentative d'attentat contre le monarque, on trouve pêle-mêle des extraits de brochures et de journaux, des discours, des confessions, des plans qui révèlent la prégnance des idées inscrites dans le sillage des premières intuitions de Babeuf, mais reconstruites, assumées, chargées de sens nouveau à la mesure des enjeux politiques et sociaux de ce premier dix-neuvième siècle industrieux et bourgeois. Ceux qui furent les protagonistes de cette idéologie renouvelée n'étaient pas prioritairement des ouvriers de la grande industrie naissante mais gens de métiers, marqués de culture traditionnelle, porte-parole habituels des couches fondamentales de la plèbe urbaine de Paris et des grandes villes, des publicistes et des intellectuels...mais il est vrai qu'à partir de 1839 - ici apparaît Auguste Blanqui dans sa maturité d'insurgé et de proscrit ! - tous eurent le souci de gagner les ouvriers de l'industrie usinière concentrée, à un idéal communiste qu'ils avaient parallèlement le souci de clarifier doctrinalement comme on le voit autour des frères Charavay dans le groupe dit des " Humanitaires ". Le célèbre " Banquet communiste " du 1er juillet 1840 à Belleville, réuni autour de Pillot, Dézamy et consorts, impressionna les journaux du temps qui firent mine de s'en effrayer mais cela montra du même coup que le communisme parisien, à partir de sources composites, avait incontestablement atteint un haut niveau de cohérence et une influence qui forçait l'attention. Par l'intermédiaire des exilés allemands qui y adhéraient, c'est ce communisme-là que Marx découvrit bientôt à Paris. 4. A ce point, alors que le contexte idéologique était dominé par l'extraordinaire vigueur et le foisonnement de la " pensée sociale ", le communisme connut ses premières divergences internes. Contre lui, les polémiques allaient bon train ! Son primitivisme facilitait les attaques ou les refus d'argumentateurs savants et éclairés, pas toujours mal intentionnés. La pression politique et la répression policière contribuaient à faire refluer l'idée...dont parallèlement se servait le gouvernement pour prêcher le ralliement à l'opposition au nom de la défense de l'Ordre ! Certains s'employèrent alors à rendre le communisme respectable, en donnant à leur adhésion le sens d'un engagement moral, en remettant en avant la valeur exemplaire et non pratique de l'utopie et en insistant sur l'essence philosophique de la critique communiste. Tel fut le parti adopté par Etienne Cabet à son retour d'exil londonien. Lui, l'ancien carbonaro qui avait été, aux dires de son ancien secrétaire Théodore Dézamy, un lecteur enthousiaste de Buanorroti, atteignit à la gloire non seulement avec son Voyage en Icarie, oeuvre majeure qui traduit l'adaptation du vieux rêve utopique à la réalité du siècle nouveau, mais aussi grâce à ses brochures et ses discours dans lesquels, exposant le " comment " du fait d'être communiste, il préconisait une voie réformiste, parlementaire, de longue transition potentielle, en récusant toute forme d'autoritarisme politique, d'insurrection et, bien entendu, d'appui pratique sur l'intérêt de classe des prolétaires. Il y eut dès lors un " communisme révolutionnaire " très minoritaire qui trouva refuge dans des organisations transnationales et prolétariennes et un " communisme utopique " renouvelé qui diffusa ses thèmes et ses modèles dans tout le champ de la pensée sociale et socialiste. Nous voici entre 1841 et 1848: quelle était la structure référentielle de cette première mouture du " communisme historique " que Marx et Engels vont soumettre à la férule de la dialectique hégélienne et de la science économique ? 5. Trois éléments principaux constituent les bases structurelles minimales du " communisme révolutionnaire " d'il y a cent cinquante ans et lui donnent corps de doctrine :
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a) pour transformer l'ordre social, condition de l'émancipation de tous les hommes, il faut préalablement changer l'ordre économique des choses, c'est-à-dire le mode d'appropriation des biens, en établissant sous l'autorité de l'Etat démocratique la propriété collective et l'organisation collective du travail obligatoire ;
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b) la modalité de cette transformation est d'ordre politique et résultera de la mise en oeuvre d'une domination, accompagnée d'une pédagogie de masse, produite au terme d'une prise du pouvoir d'Etat par la force ;
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c) la force révolutionnaire qui inscrira son action fondatrice au coeur de la république démocratique projetée sera celle qui aura réuni les protagonistes de l'insurrection ou les inspirateurs du mouvement révolutionnaire antérieur.
Comment ne pas relever les contradictions de ce modèle de base ? D'un côté, l'accent y est mis sur l'urgence de la lutte politique, sur la notion de passage, sur l'exigence révolutionnaire pratique et sur la réalité de classe considérée ici comme le moyen d'une fin, non comme une calamité subie: tout cela est grandiose ! Mais, simultanément, le communisme des origines passe à côté des problèmes de la gestion de l'appareil de production et d'échange (non seulement de la distribution) dans quoi précisément les saint-simoniens déployaient leur génie; il subordonne les questions du droit, de la législation et de la réglementation que les socialistes du temps et Proudhon plaçaient au centre de leurs propositions et de leur critique; il ignore presque délibérément la question des femmes, la critique des moeurs et l'origine sociale des passions dont Fourier avait déjà dessiné l'alchimie magnifique. L'étroitesse théorique du communisme français des origines reflète son incapacité première à s'inscrire dans le champ tout entier de la culture et des sciences, notamment des sciences sociales, humaines, " morales et politiques ", comme auraient dit les libéraux et donc dans le champ tout entier des pratiques sociales et de leur expression intellectuelle. Dans la rectification radicale et stratégique que Marx et Engels entre 1845 et 1848 vont faire subir à cette forme première du communisme historique, une part de ces traits de base fera l'objet d'une récusation fondamentale, notamment cette idée que le communisme serait un état à conquérir et non en premier lieu un processus pratique de critique de la société de classe dont le contenu se moule sur les enjeux du temps. Mais qui pourrait prétendre que ne resurgiront réitérations, réapparitions et résurgences de traits et d'élans de ceux qui avaient été si vigoureusement inscrits dans la tradition révolutionnaire et démocratique de la France, contribuant ainsi à son exceptionnalité ? Nous rapportons ainsi souvent la persistance ou la reprise de certaines " illusions " maximalistes à la tradition de l'anarcho-syndicalisme quand il faudrait plutôt incriminer le refoulement après 1871 par les partis socialistes, des schèmes du communisme révolutionnaire dans la sphère du syndicalisme révolutionnaire et des organisations anarchistes. Récemment aussi, nous recourons à cette facilité de voir dans l'influence du modèle russe et soviétique sur le mouvement communiste mondial l'existence dommageable de formes primitives de la conscience et de la pratique révolutionnaire, comme la survalorisation de " l'organisation " et la déification de la forme-parti, l'origine de comportements cyniques comme effet de la surpolitisation des enjeux, l'exaltation des valeurs affectives en lieu et place de l'échange rationnel distancié, etc., quand il faudrait plutôt considérer le surinvestissement du modèle français par les révolutionnaires russes après 1905, 1917 et 1927, dont l'effet nous est peut-être revenu comme un boomerang !
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Envoi : Je conclurai en deux formules.
1. C'est prioritairement dans l'assimilation critique de l'histoire longue du communisme français, et non hors de son champ constitué, qu'il faut chercher les racines de son irrécusable enracinement dans la tradition française et, contradictoirement, relever l'origine de ses faiblesses et de ses handicaps structuraux. 2. Dans la mesure où l'expérience française a été historiquement première dans la constitution du communisme historique tel que je l'ai envisagé au début de cette réflexion, et que c'est à partir de son expression française que le mot a transité ensuite dans le monde entier via l'anglais et l'allemand, on comprendra aisément qu'en raison du prestige d'un mot auquel nous sommes en France singulièrement attachés, la critique conceptuelle du communisme historique, si elle est conduite jusqu'au bout, soit susceptible d'atteindre à l'universalité de la pensée théorique. |
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1. Source: Internet Society, mai 1995. 2. La loi finale, Digital Telephony Act, autorise l'encryptage sur les réseau analogiques type Internet, mais rend possible les " écoutes " des réseaux numériques. 3. Le rapport Bangemann sur les autoroutes européennes de l'information auprès de la Commission européenne et le rapport américain sur la National Information Infrastructure ne font qu'entériner les choix opérés par les poids lourds de l'industrie des télécommunications.
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