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Le septième art en termes de classe sociale Par Franck Cormerais |
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Entretien avec Jean-François Richet |
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Etat des lieux, de Jean-François Richet, sorti en juin dernier, a surpris par son style percutant et sa vision décapante des cités.
Le réalisateur est à l'image de sa mise en scène volontiers sauvage: direct, polémiste, sans concessions.
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Jean-François Richet : Le cinéma est un produit de consommation, au même titre que du Coca-Cola.
L'Etat n'a rien à craindre des cinéastes.
Au contraire, le pouvoir est très content que des oeuvres comme Etat des lieux existent.
Après, ils peuvent dire: " Regardez, ne sommes-nous pas en démocratie ? Tout le monde peut s'exprimer librement." En réalité, ils craignent beaucoup plus un ouvrier qu'un simple metteur en scène.
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Avec le recul, qu'est-ce qui vous a marqué lors de la sortie d'Etat des lieux ?
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Jean-François Richet : La réaction du public et de la critique.
Les gens se sont jetés dessus.
Tous les articles étaient positifs.
Je crois qu'il y avait un manque de films sociaux dans le cinéma français.
L'intérêt a été suscité autant par le contenu que par la façon dont il a été réalisé.
Une vision différente de la réalité est présentée.
Nous adoptons une position de classe.
C'est un des rares films français à avoir un point de vue prolétarien.
On a rencontré des spectateurs.
J'ai fait la sortie des salles.
C'était très hétéroclite: des ouvriers, des intellectuels, des étudiants, des banlieusards.
Ils étaient assez enthousiastes.
J'ai tout de même perçu une différence de réaction entre ceux qui sont directement confrontés à ce que je décris et les autres.
Souvent, des ouvriers de 40, 50 ans venaient me voir pour dire: " C'est bien, mais les autres ne peuvent pas comprendre." Le cinéma est un miroir révélant ce que l'on a en nous, surtout les films sociaux.
Si vous n'habitez pas en banlieue, vous irez voir Etat des lieux comme un bon spectacle avec un peu d'humour dedans.
Maintenant, si vous êtes ouvrier, il y a des situations auxquelles vous êtes confrontés.
Cela va vous rappeler ce que vous vivez.
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Quels sont vos projets après Etat des lieux ?
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Jean-François Richet : On a compris dans nos cités que personne ne va nous sauver.
C'est à chacun de prendre son avenir en main.
J'adopte la même démarche dans le cinéma.
Si j'avais attendu une aide quelconque, jamais je n'aurais pu faire Etat des lieux.
Avant son succès, j'avais, donc, déjà en tête le deuxième Ma 6.
T va crack-er (ma cité va craquer).
L'histoire de gamins de 12 ans d'une cité: les diables.
Je parlerai du sous-prolétariat, des tensions existantes entre les différents bâtiments où les gens vivent.
Il suffit d'un événement dramatique, fédérateur pour que tout le monde se réunisse.
Chacun oublie ses antagonismes antérieurs.
Un grand scientifique a dit: " Il y a des moments dans l'histoire où, un jour, on assiste à des progressions énormes dans la tête, des bonds en avant équivalant à 20 ans." En voyant comment ces banlieusards s'unissent face à l'adversité, je trouve cela très encourageant.
Mais ce projet sera dur à gérer.
Je traiterai d'émeutes.
Il y aura deux films de deux heures chacun.
L'avenir du cinéma est de diversifier aussi bien le format que le sujet.
Etat des lieux, dans sa construction et sa texture, était un OVNI.
C'est l'une des raisons de son succès.
Il y a bien des films d'une heure qui sortent.
Alors, pourquoi pas, deux fois, deux heures ?
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Ce changement de style va forcément influer sur la mise en scène ?
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Jean-François Richet : Je m'inspire d'Eisenstein.
Le seul réalisateur qui ait essayé d'avoir une approche scientifique du cinéma.
Pour lui, la base se situe dans la réalisation.
Un personnage se déplace à gauche, et non à droite, pour une raison précise.
Si je commence à penser images avant la mise en scène, tout sera faussé.
Mon scénario est forcément plus écrit en fonction de l'ambiance que d'un découpage assez strict.
Je fais mon film avant le tournage.
Tout est " story-boardé " quand je suis sur un plateau.
Tous les déplacements des protagonistes sont organisés.
Je sais toujours exactement ce que je fais.
Evidemment, il y a le paramètre de l'acteur.
Mon rôle est de prévoir tout ce qu'il peut apporter.
Si je suis surpris, c'est que j'ai mal fait mon travail.
Quand on prend un acteur, il faut attendre le meilleur de lui.
Sur Etat des lieux, avec Patrick Dell'Isola (l'acteur principal, NDLR), je n'étais jamais stupéfait.
Il était toujours impeccable.
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Les difficultés que rencontrent les jeunes réalisateurs pour monter leurs films ne vous angoissent pas ?
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| Jean-François Richet : Soyons réalistes. Le cinéma, ce n'est rien dans la vie. Si vous me parlez de difficultés, je vous répondrais en termes de classe sociale. Que le cinéma bourgeois aille mal est le dernier de mes soucis. Financièrement, le prolétariat n'a jamais eu accès au 7e art. Avec quelqu'un comme moi, la tendance serait plutôt à l'ouverture. Le problème dans cette société, c'est que vous n'avez plus le choix. Si je me fais récupérer, je serai très content. Le message passera. Marx a dit un jour: " La bourgeoisie vendra la corde pour se faire pendre." C'est vrai. Parce qu'elle n'aura pas le choix. Les prolétaires sont les seuls à pouvoir faire bouger les choses. Une bonne grève générale d'un mois du prolétariat vaux mieux que trois ans de guerre civile dans les banlieues. Le vrai pouvoir, c'est le pouvoir économique. Dans notre cité, on a très bien compris qu'on nous autorise à casser des vitres. L'Etat n'a qu'à claquer des doigts pour envoyer des CRS. Et c'est fini pour nous. |
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1. Source: Internet Society, mai 1995. 2. La loi finale, Digital Telephony Act, autorise l'encryptage sur les réseau analogiques type Internet, mais rend possible les " écoutes " des réseaux numériques. 3. Le rapport Bangemann sur les autoroutes européennes de l'information auprès de la Commission européenne et le rapport américain sur la National Information Infrastructure ne font qu'entériner les choix opérés par les poids lourds de l'industrie des télécommunications.
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