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Le monde comme un océan virtuel Par Frank Mouly |
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La mise en réseau des ordinateurs permet déjà une circulation massive des données numériques.
Internet, comme répétition générale de ce que pourrait être demain cette " société de l'information planétaire ", cristallise une redistribution mondiale des pouvoirs entre le marché et le politique.
Les citoyens risquent-ils d'en être exclus ?
Inquiet, l'Occident semble avoir perdu sa confiance de principe dans le progrès technologique, dans l'inexorable " mieux-être " qu'induirait le simple écoulement du temps. Le repli consensuel sur les valeurs de l'authenticité, du bon vieux temps, est un des symptômes de ce regain de méfiance à l'égard du high-tech. Pourtant, malgré le scepticisme latent, le phénomène Internet suscite l'enthousiasme. Totalement inconnu du grand public il y a encore un an, Internet est devenu le fait médiatique du jour et la légende dont la modernité avait besoin: un nouvel Ouest américain, une terra incognita avec ses explorateurs, ses colons, ses bandits, ses héros, et ses chercheurs d'or. Des richesses fabuleuses que recèle le cyberspace, ce sixième continent, dépendrait la prospérité de l'ancien monde, entendez le réel. Le projet d'inforoutes comme utopie - littéralement, lieu de nulle part - semble vouloir rassembler les valeurs: culture, démocratie, spiritualité, abondance. Les 30 millions de " connectés " au réseau Internet sont d'ailleurs les premiers à relayer ces espérances confuses. Dans la réalité, se profile une redistribution des pouvoirs au profit des grands groupes financiers de la communication. L'amalgame de plus en plus prégnant entre information et pouvoir risque de détourner durablement les aspects positifs de cette " révolution copernicienne ". Pourtant, les raisons qui ont présidé à la création du réseau sont très éloignées des aspirations humanistes ou mercantiles. En 1973, le Pentagone décidait de financer un programme de recherche né dans les années 60, aux fins d'examiner les possibilités de maillage des différents réseaux informatiques locaux. Le spectre d'un conflit nucléaire global rendait nécessaire la décentralisation de l'information stratégique: chaque centre militaire, chaque partie, devait être capable d'assumer la totalité des fonctionnalités en cas de destruction des autres parties. Les recherches autour de ce projet de " mise en réseau " ou " internetting " aboutirent à un système que l'on baptisa DARPANET, la première modalité d'existence de l'Internet. Par la suite, les investissements massifs réalisés par l'administration américaine permirent à de nombreuses universités américaines d'y connecter leur propre réseau. Projet d'essence militaire à l'origine, Inter-net s'est dès lors mis à accueillir une foule toujours plus nombreuse de chercheurs, de professeurs d'université, d'étudiants. De ce point de vue, le réseau a montré d'emblée ses énormes potentialités: possibilité de faire circuler instantanément une masse très importante d'information, échange de travaux et de résultats de recherche. Pour l'essentiel, jusqu'au milieu des années 80, Internet n'est encore qu'un réseau américain. La connexion de l'Europe - à travers le réseau NORDUNET et EUNET - et de certains pays asiatiques a achevé, ces dernières années, de donner sa dimension planétaire au réseau. Au début de 1995, plus de 100 pays étaient reliés à l'Internet, regroupant 30 millions d'utilisateurs, dont 90 000 en France. Chaque jour, 50 000 personnes supplémentaires rejoignent les rangs des connectés (1). D'année en année, et tout particulièrement depuis l'arrivée massive du grand public, l'Internet s'est enrichi de nouvelles fonctionnalités. L'une des premières applications de l'Internet, le courrier électronique ou E-Mail, permet par exemple d'envoyer un message à l'autre bout du monde et de recevoir une réponse le jour même, voire quelques minutes après selon la connectivité de la zone géographique contactée. Basé sur " un système d'adressage " universel qui localise chaque utilisateur, le E-Mail est à la fois plus rapide et plus économique que les modes traditionnels de transmission de données: courrier, téléphone, fax. Pourtant le E-Mail fait déjà figure d'ancêtre, face au concept de World Wide Web, développé par les ingénieurs du Centre européen de recherche nucléaire (CERN). Le " web " se présente comme un gigantesque maillage de documents hypertextuels et multimédia. Chaque page est référencée et localisée par un système d'" adressage " et entretient des liens " cliquables " avec d'autres pages à la manière conventionnelle des notes de renvoi. Constituée de centaines de milliers de documents, l'arborescence du Web est sans conteste la plus grande base de données du monde, entretenue par une infinité d'intervenants. L'immensité du réseau justifie les métaphores liquides utilisées pour le caractériser: surfer sur le " web ", plonger dans le " cyberspace ", ces expressions nous renvoient l'idée d'un vaste océan d'information, conséquence de l'absence de hiérarchisation des données. Internet ignore l'idée de centralité: la structure horizontale du réseau a garanti l'égalité d'accès entre les utilisateurs, tout en réduisant les possibilités de contrôle et de monopole. Face à ce problème de dilution de l'information, le Web et le principe d'hypertextualité proposent une démarche coopérative entre les serveurs et permet à l'information de s'agglomérer en " nappe ", sortes de " sous-réseaux " de l'Internet.
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Les possibilités libératoires du réseau
Si le World Wide Web est le plus récent avatar du Net, ce n'est sans doute pas encore le plus populaire. En tête du hit-parade de l'Internet, on trouve les News de USENET. Sorte de forum virtuel, " on s'y rend " pour aborder toute sorte de sujets, de préférences polémiques. Ils sont également un bon moyen de poser une question, de soumettre un problème, une réflexion à un grand nombre de personnes simultanément: sondages et pétitions diverses et variées fleurissent sur le réseau au gré de l'actualité. Les fr.soc.divers, groupe de news dédiés aux débats sociaux politiques de langue française, ont été durant tout l'été envahis par des messages de protestation contre la reprise des essais nucléaires. L'outil de communication des états-majors américains pendant la guerre froide est devenu le lieu de dialogue de nombreuses Organisations non gouvernementales, la plate-forme de préparation des congrès " non-alignés ", un médium alternatif. L'inquiétude des gouvernements sur l'impossibilité d'exercer un contrôle sur ses communications a plusieurs fois failli coûter la vie au réseau. Au mois d'octobre 1994, les Etats-Unis ont souhaité adopter un amendement interdisant l'encryptage de l'information, garant de la confidentialité (2). A la suite d'un bras de fer avec les lobbies conduits par l'Electronic Frontier Fondation (EFF), le Congrès américain dut renoncer à son projet, mais d'autres pays, comme la Russie, n'ont pas désarmé et envisagent toujours une écoute méthodique du réseau. A cet égard, la ville-Etat de Singapour est représentative des contradictions soulevées par ces nouvelles technologies. Le technopole du Sud-Est asiatique ambitionne de connecter chaque ménage au réseau mondial mais manifeste également la volonté politique de tenir à l'écart les valeurs de l'" Occident décadent ". A coup sûr, la mise en réseau mondial des ordinateurs modifie notre perception, donc notre vision du monde. Ainsi, l'opinion dominante, selon laquelle la valeur d'une information est d'autant plus grande qu'elle est partagée par un nombre restreint d'individus, se heurte aux possibilités techniques du réseau. Le statut de l'oeuvre d'art, et plus directement de la propriété intellectuelle, est également concerné. Si la duplication infinie de l'oeuvre, permise par les supports " on-line ", autorise de facto un accès universellement partagé au savoir, elle menace néanmoins le statut déjà fragile de l'auteur. C'est pourquoi le cadre idéologique retenu pour la future structuration du réseau doit faire l'objet d'une vaste concertation. Or, aujourd'hui, le seul cénacle des grandes firmes des télécommunications détermine l'avenir de cette fameuse " société de l'information planétaire " (3). Avec l'appui de politiciens qui voient dans ces techniques la concrétisation du rêve d'Adam Smith (l'égalité d'information de tous les agents du marché) leurs ambitions mercantiles prennent corps: Internet comme agora marchande aux dimensions mondiales. Face à cette dynamique qui tendrait à résumer l'utilisateur du réseau à un " virtual consummer ", la nécessité est grande, comme le montrent les efforts engagés par des réseaux internationaux tels que Association for Progressive Communications (APC), de proposer une alternative progressiste, utilisant pleinement les potentialités libératoires du réseau: un Internet citoyen ouvrant une ère de collaboration inédite entre les peuples. |
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1. Source: Internet Society, mai 1995. 2. La loi finale, Digital Telephony Act, autorise l'encryptage sur les réseau analogiques type Internet, mais rend possible les " écoutes " des réseaux numériques. 3. Le rapport Bangemann sur les autoroutes européennes de l'information auprès de la Commission européenne et le rapport américain sur la National Information Infrastructure ne font qu'entériner les choix opérés par les poids lourds de l'industrie des télécommunications.
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