Regards Septembre 1995 - La Création

Le livre à l'ère de l'hyper texte

Par Pierre Courcelles


Outil intellectuel dominant pendant cinq siècles et demi, le livre risque à terme d'être supplanté par de nouveaux supports, ceux que l'on rassemble sous l'appellation de " multimédias ".

Il y a près de deux cents ans, en 1798, Emmanuel Kant écrivait à Friedrich Nicolaï, éditeur allemand des Lumières: " La fabrication des livres n'est pas une profession insignifiante dans une société déjà très avancée en matière de civilisation, où la lecture est devenue un besoin presque irrépressible et universel " (1). Il n'est pas sûr que l'on puisse, aujourd'hui, reprendre telle quelle l'assertion du philosophe. Le livre qui a longtemps nourri l'imaginaire, la création et la culture a perdu sa suprématie. C'est le constat de Fabrice Piault, " (Le livre, NDLR) n'est plus ce qu'il était; l'époque du livre triomphant, pilier quasi unique de notre construction culturelle individuelle et collective, est désormais derrière nous. Le livre n'occupera pas une place équivalente dans le système de références des générations à venir. Si le livre n'est pas mort, la civilisation du livre, elle, se meurt." (2)

Comme la peinture qui entreprit un profond questionnement de sa spécificité et de son rôle à l'apparition de la photographie, le livre aujourd'hui se doit sans doute de repenser sa fonction dans un environnement culturel dominé par l'audiovisuel, l'ordinateur et bientôt par le multimédia, textes, images et sons transmis par l'Internet et les futures " info-routes ". Après les rouleaux et les codex, les manuscrits et les livres enluminés du Moyen Age disparaissent lorsque la typographie et l'imprimerie inaugurent la production de masse du livre. Et, cinq siècles plus tard, selon Marshall MacLuhan, la " galaxie Gutenberg " faisait place à celle de Marconi, l'inventeur du télégraphe sans fil.

 
Par dessus la parole et l'écriture

Mais cette civilisation de l'analogique est maintenant en voie d'être intégrée dans celle du numérique. Il faut évidemment ne pas tomber dans une surmodernité béate, mais force est de constater que le livre cède certains de ses secteurs à d'autres produits et supports culturels, comme les CD-ROM, issus des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Même si " l'objet livre a aussi pu acquérir son caractère multidimensionnel grâce à sa forte capacité d'intégration des nouvelles technologies " (2) (procédés de fabrication, de reproduction et de reliure essentiellement), c'est en dehors de lui que s'est mis en place un univers complexe de médias en permanente évolution où se réorganisent les hiérarchies culturelles traditionnelles. Ainsi, selon Pierre Lévy, philosophe et spécialiste des implications culturelles des nouvelles technologies: " L'indice de valeur et d'autorité autrefois attribué aux livres affecte maintenant l'ordinateur et la documentation automatique.(...) Les algorithmes et l'information opérationnelle instituent un nouvel ordre par-dessus la parole et l'écriture, en deçà ou au-delà du langage." Mais pour autant le livre n'est pas menacé de disparition: " Sauf dans l'imaginaire social, les livres ne seront pas supplantés par les ordinateurs et les banques de données " (...) écriture, au contraire, il renvoie aux millions de textes, articles, publications, revues spécialisées, journaux qui s'accumulent chaque jour dans les bibliothèques et centres de documentation. Il n'y a jamais eu autant de pages imprimées sur la planète. Les bases de données fournissent au chercheur un fil d'Ariane pour le labyrinthe de la bibliothèque mondiale." (3)

Aujourd'hui, le contenu numérisé d'un livre, par écran d'ordinateur interposé, dans le système de l'Internet, devient consultable d'un bout à l'autre de la planète, à la vitesse de la lumière. Il est, en outre, structuré en " hypertexte ", traitement-technologie qui permet une lecture non linéaire par une " navigation " de mots clé en mots clé, qui offre d'infinies possibilités de croisements, de ramifications, de corrélations, d'approches multiples et interactives à l'intérieur d'un immense réseau de banques de données. Quotidiennement, des millions de " documents ", livres, revues, études, articles, travaux universitaires, etc., mis en forme hypertextuelle, sont conçus par et pour l'ordinateur ou les réseaux d'ordinateurs. Ainsi, l'une des publications du Centre Georges-Pompidou, la revue Traverses, sera bientôt servie sur l'Internet et ne connaîtra donc pas de version papier - mais, appelée sur l'écran de l'ordinateur, il sera évidemment possible de l'imprimer en tout ou partie, ou encore de l'archiver par copie sur le disque dur de l'ordinateur ou sur une disquette. On trouve aujourd'hui sur l'Internet, à consulter ou à imprimer, des oeuvres de la littérature française (Molière, Balzac, Vian, etc.) ou l'intégrale des écrits de Marx (en langue anglaise).

Tous les secteurs de l'édition traditionnelle ne sont pas également concernés par l'édition électronique. Avec le secteur dictionnaires et encyclopédies, celui du livre d'art est évidemment l'un des plus adaptés à la déclinaison multimédia, dans la mesure où un CD-ROM, par exemple, est capable de stocker des centaines et bientôt des milliers d'images pouvant être consultées de manière interactive. Ainsi, les éditions Hazan annoncent la sortie d'un dictionnaire d'art contemporain en CD-ROM.

Les secteurs de l'essai et du roman pourraient parfaitement faire l'objet de déclinaisons électroniques. Véronique Bedin, responsable de Hachette Référence: " Les sciences humaines ont longtemps souffert d'un hypercloisonnement, et le multimédia permettra peut être, par le biais de tris croisés à l'infini sur des bases de données, une plus grande interdisciplinarité "(Livres-Hebdo, 23/6/95).

 
Une certaine réserve de la part des éditeurs français

Si on imagine avec peine qu'une oeuvre littéraire éditée sous forme de CD-ROM puisse, dans sa totalité, être lue sur un écran d'ordinateur, en revanche sa mise en forme hypertextuelle ouvrirait sans doute de nouvelles pistes vers les différents champs de l'histoire et de la critique littéraires. Du côté des sciences exactes, les éditions du Seuil annoncent pour octobre la sortie de l'Encyclopédie des mathématiques élémentaires, deux CD-ROM qui sont l'adaptation multimédia du Dictionnaire des mathématiques élémentaires, de Stella Baruk. Et plutôt que d'en faire une version papier, le même éditeur va commercialiser des cassettes vidéo de certaines conférences données au Collège de France, comme celle d'Emmanuel Leroy-Ladurie intitulée "Les mille années du livre et de la bibliothèque"! Des éditeurs traditionnels se lancent donc, beaucoup plus prudemment que dans d'autres pays, dans la production de produits multimédias, cependant c'est plutôt l'expectative qui semble dominer. Le p.-d.g.de Larousse et Bordas, Patrice Maubourguet: " Il est à peu près clair qu'il va y avoir un marché du multimédia (...) qu'il aura des caractéristiques différentes de celles du livre car le papier et l'électronique ont des modes et des circonstances d'utilisation différentes (...) Il y a trois ans on pouvait encore penser que c'était une branche de l'édition. Aujourd'hui, on constate que c'est un autre métier. Il faut avoir la modestie et l'intelligence de le comprendre " (Livres-Hebdo, 17/3/95). Cependant, au Salon du Livre de mars dernier, 10% de la surface d'exposition étaient consacrés au multimédia.

Et pour la première fois, étaient présents les géants américains de l'informatique: Apple (ordinateurs) qui venait de signer avec le Musée du Louvre un accord pour l'édition de quatre CD-ROM portant sur les techniques de la création plastique de l'Antiquité à nos jours, et Microsoft (logiciels), l'entreprise de Bill Gates qui, en janvier, lors du 2e MILIA (Marché du livre illustré et des nouveaux médias) avait passé un accord avec Gamma, l'une des grandes agences mondiales de photographies.

Les entreprises américaines, avec d'autres moins importantes, comme la française Matra, sont bien décidées à monopoliser le marché des produits multimédias qui exige d'importants investissements, à la mesure des profits escomptés, en milliards de dollars. Il faut donc être attentif à l'une des observations faites par la commission Sirinelli: " Le développement des nouveaux biens et services multimédias peut s'analyser comme un renforcement de l'emprise des industries culturelles sur les créations artistiques (...) le multimédia contribue à l'uniformisation des techniques de mise à disposition de la culture sur un mode de plus en plus commercial " (4)

 


1. In Qu'est-ce qu'un livre, éditions PUF/Quadrige, 1995, 55F.Cette réédition de quatre courts textes de Kant et de Fichte est l'occasion d'une préface de Dominique Lecourt et d'une substantielle présentation de Jocelyn Benoît dans laquelle est analysée la situation du livre du point de vue historique et juridique au moment où prolifère le " photocopillage ".

2. Fabrice Piault, le Livre: la fin d'un règne, éditions Stock, collection Au Vif, 1995.

3. Pierre Lévy, la Machine univers.Création, cognition et culture informatique et les Technologies de l'intelligence.L'avenir de la pensée à l'ère informatique, éditions La Découverte, 1987 et 1990; Ed.Le Seuil, collection Points Sciences 1992 et 1993.

4. " Industries culturelles et nouvelles techniques ", rapport au ministre de la Culture de la commission présidée par Pierre Sirinelli, la Documentation française, 1994.

retour