Regards Septembre 1995 - La Création

Gatti, les " loulous " et quelques autres

Par Sylviane Gresh


L'art pour réduire la " fracture sociale ", cette conception utilitariste de la culture qu'a prônée le ministre lors du festival d'Avignon, Armand Gatti la refuse dans son travail avec ses " loulous ".

" Ils ont voulu me planter " affirme Armand Gatti, un peu amer, à la veille de Kepler, le langage nécessaire, spectacle-odyssée qui doit se dérouler sur deux jours, les 5 et 6 juillet 1995 à Strasbourg. Ce n'est pas le premier travail du genre que mène Dante Sauveur, dit Gatti, avec ceux qu'on appelle des " exclus " et qu'il a toujours nommés ses " loulous ": chômeurs, SDF, délinquants, taulards... Depuis 1983 et la création de l'Archéoptéryx, il a conduit sur plusieurs mois de telles expériences, à Toulouse, Marseille, Avignon, Fleury-Mérogis. Il n'a donc pas attendu les 12 à 13% de chômage des années 90 pour les rencontrer, ces " exclus ", dont aujourd'hui tout le monde parle. Gatti n'a jamais voulu régler les problèmes économiques et sociaux par le théâtre. C'est avant tout un poète, un écrivain qui crée au plus près de ce qui est pour lui blessure centrale, mais aussi énergie irradiant tous ses actes: l'exclusion et sa manifestation la plus humiliante, l'exclusion du langage.

 
Des mots qui cherchent l'énergie des corps

Tout stage avec Gatti commence par cette triple interrogation: qui ? à qui ? pourquoi ? C'est avec ce passage obligé et douloureux par l'écriture et les mots que commence, pour ces stagiaires à l'identité fragile, la reconquête. C'est ensuite que peut commencer le travail collectif avec cette phrase rituelle de Gatti, metteur en scène: " Voulez-vous être Dieu avec moi ? " Alors les mots cherchent l'énergie des corps: " La parole errante ", ainsi s'appelle la compagnie théâtrale que dirige Gatti. Avant de travailler avec ses " loulous ", Gatti a parcouru le monde, rencontré Mao Tsé-toung, travaillé avec des Indiens d'Amérique latine, des anarchistes allemands, des combattants irlandais. Fils de balayeur piémontais anarchiste et de femme de ménage, c'est avec les exclus et par eux qu'il est poète. La réinsertion sociale n'est pas son objectif premier, même si toute une équipe, nous y reviendrons, s'occupe après l'expérience théâtrale du devenir des stagiaires. Ce qui l'anime et le brûle, c'est ce désir de remettre des individus sur le chemin de leur désir. Danse, kung fu, chant, rencontre avec des physiciens et des mathématiciens: tout est mis en oeuvre pour ce grand projet: que quelques individus renaissent à eux-mêmes par la réappropriation du langage. Durant ce stage qui commença en octobre 1994 et finit le 31 juillet 1995, les malentendus furent nombreux: travailleurs sociaux et politiques auraient bien voulu qu'il puisse régler les problèmes sociaux. La mairie de Strasbourg aurait bien voulu que les représentations aient lieu juste avant l'élection présidentielle. Et quand Gatti rétorqua que " Képler, Cavaillès et la révolution quantique " - car tel est le sujet de la pièce - ne se réglaient pas en deux mois, on lui a simplement signifié de déménager des lieux où il répétait pour cause de travaux. Certains élus de gauche lui promettent monts et merveilles pour l'attacher à leur ville. Mais Gatti est irréductible et irrécupérable. Il n'est ni un label, ni un alibi. Depuis l'automne 1994 donc, dans le grenier d'une maison villageoise sise à Hoerdt, près de Strasbourg - coquet village où Le Pen est largement arrivé en tête - Gatti écrit chaque jour, dans la solitude, de 11 heures à minuit ." C'est impossible de vivre ici, impossible même d'y promener son chien " soupire-t-il. Ainsi est né pourtant Képler, le langage nécessaire, un texte dramatique où il est question de Galilée, de Képler, de Giordano Bruno, de Sorhawardi, un savant arabe, et de l'Inconnu no 5, alias Cavaillès, savant épistémologue et chef d'un réseau de résistance, fusillé par les Allemands. Quand Gatti commence à parler de la pièce, ses yeux sont de feu et ses longues mains tracent des arabesques dans l'air." Képler est un grand savant, astronome du 16e siècle, une sorte de paria dont se moquait la communauté scientifique de son temps. Il était d'une famille de tarés épileptiques; sa tare à lui, c'était le génie. On l'appelait le " chien ". Lui a revendiqué ce nom et signait " le chien " ", ajoute Gatti en désignant Tao, le barbet qui ne le quitte pas. La culture de Gatti est immense, du Talmud à Rimbaud en passant par Hölderlin. Son imagination brosse toutes les connaissances dans une parole qui échappe à tout ordre et déborde la raison." Dans cette pièce, il s'agit d'une guerre civile, celle des mots ", répond-il à mes interrogations, puis, aussitôt, il me regarde d'un air mutin: " Je sais aujourd'hui ce qu'est la Révolution: la Révolution est képlerienne, avec ses trois lois qui tiennent toujours. L'Ellipse, voilà la Révolution. Ensuite, il y a la révolution quantique. Plus personne aujourd'hui ne met en doute la révolution des quantas qui oblige à tout repenser: le temps, l'espace, l'énergie. La révolution quantique pulvérise tous nos repères. Seule la symétrie est souveraine. Je veux faire un opéra quantique. Ma dramaturgie aujourd'hui, c'est la symétrie."

 
Philosophie, politique et science dans le creuset poétique

Alors Gatti apparaît comme une sorte d'alchimiste des temps modernes où philosophie, politique et science constituent les matériaux déposés dans le creuset poétique. Un alchimiste aussi sérieux qu'un savant, lui qui est entouré de centaines de livres, dont de nombreux traités de physique quantique et d'astronomie. Les répétitions, sous la direction de Gatti, n'ont commencé qu'en mars. Avant, pendant qu'il écrivait, les stagiaires travaillaient en atelier: chant, kung fu, improvisations sur le thème de la pièce avec trois assistants de Gatti: Nagyb, Mohammed et Sacha, et Stéphane Gatti pour le groupe de Paris s'est consacré au texte sur Cavaillès. Depuis la fermeture de la " Laiterie " (1), les répétitions se déroulent dans les entrepôts de la Sernam, derrière la gare de Strasbourg. Ces lieux, de 10 h du matin à minuit, grouillent comme une ruche. Chaque atelier y répète plus de huit heures par jour. On y trouve aussi un atelier de sérigraphie conçu pour les stagiaires et des femmes détenues à la maison d'arrêt. Un très beau travail. Tout n'a pas été rose pendant les répétitions. Ici comme ailleurs, la violence s'est attisée avec la désespérance: toxicomanie, alcoolisme et délinquance n'ont pas désarmé. Pour la première fois chez Gatti, il a fallu un médecin à plein temps. Gilles Durupt, responsable de toute l'équipe, véritable homme orchestre, intermédiaire entre l'artistique et le social, gère et règle avec flegme et bonne humeur tous les problèmes: intendance, rapports avec la ville, avec les organismes sociaux, avec la police et la prison, avec les stagiaires. Il a géré depuis 1983 tous les stages de Gatti. Aujourd'hui à Strasbourg, cet homme d'expérience et débonnaire avoue: " Cela a été très dur, c'est de plus en plus dur."Les animateurs sociaux semblent, eux, plus optimistes: " Les deux tiers des stagiaires auront, à l'issue du stage de réinsertion qui finit le 31 juillet, de véritables perspectives concrètes. Certains stagiaires ont déjà un contrat d'embauche."Gatti, lui, constate les dégâts d'une politique " d'assistanat ": " Dans cette ville riche, nos stagiaires survivent tant bien que mal: c'est le désir qui est mort en eux."Mais, déjà, il pense à la proposition que lui a faite le directeur de la Grande Halle de la Villette de faire un stage en 1996 et de monter avec eux son opéra quantique.

 


1. " La Laiterie " de Strasbourg: centre culturel dirigé par Jean Hürstel, qui a invité Armand Gatti pour ce stage.

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