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Une Ecole toujours inégalitaire Par Alain Léger |
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L'accès au niveau du bac est un critère bien insuffisant pour apprécier la démocratisation de l'enseignement.
Les inégalités scolaires selon le milieu social sont en train de s'aggraver.
Les sociologues estiment - mais pas seulement eux - que démocratiser consiste à réduire les écarts de réussite, entre les enfants d'ouvriers et les enfants de cadres, par exemple. Non seulement ces écarts subsistent, mais ils augmentent. A cet égard les statistiques officielles ne sont pas toujours fiables. Les états annuels sont peu probants, ils produisent systématiquement (et involontairement) un effet de surscolarisation. Faute de mieux, les classes d'âge sont estimées approximativement; certains élèves obtiennent plusieurs bacs ou cumulent avec un brevet de technicien, ce qui vient accroître les résultats; parfois encore les effectifs sont surévalués pour éviter des fermetures de classe; de plus, il suffit d'enregistrer un plus fort taux de redoublements pour influer sur le résultat final. Enfin, les indicateurs de mesure changent, reflétant une évolution de la société tout autant que les modifications des parcours. Par exemple, maintenant sont considérés comme étudiants tous ceux qui suivent une formation post-bac; de même les classifications professionnelles bougent: la catégorie cadres englobe aujourd'hui des professions autrefois rangées différemment.
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Le double langage des statistiques
Le système scolaire, de son côté, comme le montre Cherkaoui (1), a aboli la " sélection visible ". Les SES, filières de relégation, ont été baptisées SEGPA ou EREA. Les retards scolaires disparaissent, s'engouffrant dans les " cycles longs "; les élèves seront tout autant éliminés et, sans avoir redoublé, plus vieux, ils seront parvenus moins loin que les autres. Les nouveaux bacs professionnels entrent dans la statistique, gonflent les apparences sans pour autant donner accès à l'Université, contrairement à leur dénomination ils ne constituent pas le premier grade de l'enseignement supérieur. La voie technologique qualifiée de voie d'excellence continue à recevoir des élèves qui y sont " orientés " pour " résultats insuffisants ". La société tout entière participe de ce camouflage, et chacun sait comment la magie du verbe transforme le balayeur en technicien de surface. Le double langage est tel que les organismes officiels utilisent deux séries de statistiques. Les unes comptabilisent tous les accès au niveau du bac, c'est-à-dire l'arrivée en classe de terminale, que le diplôme soit ou ne soit pas obtenu. Elles inciteraient ainsi à penser qu'il y a égalisation des chances. Les autres sont destinées aux comparaisons internationales de prestige: sont alors uniquement retenues les séries C et D du bac, en oubliant...les DOM-TOM !Le véritable bilan des inégalités ne peut donc être fait au regard des statistiques annuelles. L'utilisation de " panels " d'élèves présentant une partie de la scolarité entre la 6 e et la terminale, soit sur un suivi de 7 à 9 ans est beaucoup plus fiable. Actuellement, seuls trois panels de ce type existent: 1962-1971, 1973-1980, 1980-1989; un quatrième serait en cours d'élaboration pour 1990-1999.
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La démographisation n'est pas la démocratie
Si le taux d'accès à la terminale augmente pour toutes les catégories socioprofessionnelles, force est de constater que les écarts entre enfants d'ouvriers et de cadres supérieurs se sont accrus: ils passent de 44 points en 1971 à 52 en 1982 et à 53 en 1989. La représentation graphique de ces écarts ne laisse aucun doute. De nombreux chercheurs ont relevé ce phénomène en apparence paradoxal. Certains, comme Prost et Langouët, montrent que l'on ne peut confondre démocratisation et " démographisation " (2). Baudelot et Establet, eux, concluent: " Le niveau monte, certes, mais pas pour tous ni partout également. L'écart se creuse entre un peloton de tête plus étoffé qu'hier, plus performant que jamais, et les autres, moins nombreux qu'hier, mais plus démunis que jamais." (3)Par ailleurs comme le souligne Robert Hérin: " Le système scolaire n'est qu'en apparence uniforme. Il révèle d'amples contrastes et des disparités accusées. Les chances de formation et de progression sont inégales selon les familles et les milieux, et aussi selon les régions." (4)Personne ne peut raisonnablement prendre le contre-pied de ces constats. L'accroissement de ces inégalités scolaires a pour conséquence la dégradation de la situation de ceux qui échouent à l'école. Lucie Tanguy montre que la proportion de sorties sans qualification a peu diminué au cours des dernières années, mais par ailleurs " les chances d'accéder à l'emploi se sont également réduites, et les risques d'être marginalisé socialement et économiquement sont très élevés." (5)Cette augmentation des risques de marginalisation d'une partie de la jeunesse pose une nouvelle question: la démocratisation de l'enseignement sera-t-elle réalisée si on parvient à amener 80% d'une classe d'âge en terminale ? Lorsque les enfants de cadres supérieurs y accéderont à 100%, toute augmentation des flux ne pourrait se faire qu'au profit des autres catégories; ce serait alors la démocratisation ?Ce pourrait être le cas si les besoins en formation demeurent immuables dans le temps. Si, au contraire, ils évoluent, il y aura eu simple effet de translation de la sélection et de l'élimination. Il en va dans ce domaine comme pour les autres inégalités: la banalisation du téléphone ne les réduit pas nécessairement quand Internet crée une nouvelle communauté de branchés. Aussi, dès maintenant, alors que nous sommes encore loin de la réduction d es inégalités d'accès à la terminale, la question de la poursuite des études après-bac est posée. Elle induit, outre le passage obligé par des moyens matériels et humains suffisants, les questions de la démocratisation des contenus enseignés eux-mêmes, du pouvoir sur l'école et dans l'école, de l'intervention populaire et de ses capacités à modifier l'institution scolaire dans un sens qui lui soit plus favorable. Un vaste débat national débouchant sur des propositions constructives soutenues par un large mouvement démocratique peut faire coïncider aspirations et besoins de formation avec les réalités proposées. Ceux qui ont initié le référendum annoncé sur l'éducation semblent être bien loin de ces préoccupations. |
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* Professeur de sociologie. |