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Pasteur, un génie dans son siècle Par Paul Mazliak |
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Le centenaire de la mort de Louis Pasteur offre l'occasion de rappeler, très opportunément, la nécessité de la recherche scientifique aujourd'hui.
Pasteur était chimiste de formation et non biologiste. Ses premières recherches, entreprises vers 1845, sur un " sujet " auquel s'intéressait l'un de ses maîtres, le professeur Biot (1774-1862), visaient à établir une corrélation entre les propriétés optiques des solutions de certains sels (les tartrates par exemple) et la structure chimique de ces sels. Jean-Baptiste Biot avait remarqué que certains cristaux de quartz font tourner le plan de polarisation d'une lumière dans le sens des aiguilles d'une montre tandis que d'autres cristaux font tourner ce plan en sens inverse. Pasteur établit la notion de " dissymétrie moléculaire ": c'est dans la formule même de l'acide tartrique que l'on peut retrouver les dissymétries que les cristallographes avaient trouvées dans les cristaux de quartz... Il me plaît, aujourd'hui, de voir l'étudiant Louis Pasteur, jeune chercheur en formation, travailler sur un sujet tout à fait fondamental, loin de toute perspective d'application pratique, mû par le seul désir de faire avancer la connaissance, dans un domaine où il acquiert progressivement une grande compétence. Je crois que si, à l'époque où Pasteur menait ces recherches si décisives pour la suite de ses travaux, il avait existé, en France, des " comités d'experts ", chargés de définir les thèmes de recherche prioritaires en chimie ou en biologie, ceux du jeune thésard Louis Pasteur n'auraient été ni retenus ni financés.
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Les voies de la découverte
Ce qui montre que les voies de la découverte scientifique ne sont pas forcément programmables, que la motivation qui consiste à vouloir faire progresser les connaissances, indépendamment de tout souci d'application, est une motivation majeure, suffisante pour valider l'effort de recherche consenti par une société. Sur le long terme, de l'avancée des connaissances dans tous les domaines, surgissent toujours de nouvelles possibilités d'action pour améliorer la vie des hommes. Les découvertes de Pasteur sur la dissymétrie moléculaire lui permettent de se forger sa propre conception du monde. Ainsi, Pasteur fut-il progressivement persuadé que dans les êtres vivants, au cours de la synthèse des nouvelles molécules, s'exerçaient des forces particulières qui créaient la " dissymétrie moléculaire "; ces forces ne s'exerçaient pas dans le monde minéral. En 1854, Pasteur est nommé professeur à la faculté des sciences de Lille. Il a pour mission d'enseigner la chimie et d'aider au développement des industries agro-alimentaires de la région. Un industriel, justement, a des ennuis avec la fermentation des jus de betterave et l'alcool produit dans son usine est pollué par toutes sortes d'acides indésirables. Le cas est soumis à Pasteur. Très vite, le chimiste Pasteur découvre des molécules dissymétriques parmi les produits indésirables de la fermentation. Fort de sa conviction intime sur l'origine des composés dissymétriques, Pasteur démontre que des êtres vivants microscopiques sont responsables des fermentations. Plusieurs espèces de microbes fermentent le jus de betterave du malheureux industriel: c'est pourquoi son produit de fermentation est impur. Pasteur étudie, sous le microscope, le mélange de levures de bière et de bactéries lactiques qui attaque le jus; en mettant la matière organique au contact de levures de bière purifiées (débarrassées des bactéries lactiques), le produit de la fermentation se purifie et redevient de l'alcool pur. Pasteur généralise ces beaux résultats: chaque fermentation est provoquée par un microbe particulier (levure de bière, bactérie acétique, bactérie lactique, etc.), chaque souche microbienne pure fermente la matière organique en donnant un produit bien défini; les microbes qui fermentent la matière se développent sans respirer (découverte de la " vie sans air "); pour ces microbes précisément, la fermentation remplace la respiration. Pasteur, le chimiste, fait donc une entrée fracassante en biologie. Contrairement à toutes les idées dominantes régnant dans les milieux scientifiques de son époque, Pasteur affirme que des êtres vivants (les microbes) sont responsables des fermentations alors que les plus grands chimistes contemporains affirmaient que les fermentations étaient des décompositions spontanées des matières organiques.
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Une découverte qui révolutionne le quotidien
Cette même conviction intime sur l'origine obligatoirement biologique des molécules dissymétriques a conduit Pasteur à refuser la théorie de la " génération spontanée " des êtres vivants en milieu minéral. Tout le monde connaît ses belles expériences (utilisant les ballons " à col de cygne ") qui démontrent que, si les germes microbiens ne peuvent avoir accès à une solution de sucre, celle-ci ne s'altère pas spontanément: aucun microbe ne se forme spontanément dans la solution. Les microbes naissent obligatoirement de la multiplication de germes microbiens préexistants ! Dans notre vie quotidienne, les expériences de Pasteur sont largement utilisées: on stérilise ou " pasteurise " le lait et les matières alimentaires périssables par passage à haute température. En tuant par la chaleur les germes microbiens, on empêche toute " génération spontanée " de microbes indésirables; la conservation des aliments devient ainsi possible pendant un certain temps. A partir de 1865, les trente dernières années de la vie de Pasteur seront consacrées à des recherches provoquées par des problèmes économiques ou de santé publique. Un des anciens maîtres de Pasteur, le chimiste Dumas, devenu sénateur du Gard, s'adresse à lui. C'est un appel à l'aide, lancé par un notable politique représentant les petits fabricants de textiles du Midi (propriétaires des magnaneries où l'on élevait les vers à soie), pour que Pasteur les aide à résoudre leurs problèmes de fabrication. Guidé par ses recherches antérieures, Pasteur réussit à isoler plusieurs microbes, agents infectieux des maladies du ver à soie. L'impact économique de ces découvertes sur les industries de la soie de la région lyonnaise est considérable: en 1870, après la défaite de la France dans la guerre contre la Prusse, les " réparations " dues à la jeune Allemagne de Bismarck avaient été fixées à cinq milliards de francs. On estime que le gain économique entraîné par les découvertes de Pasteur (sur la levure de bière, sur les vers à soie) a largement couvert la dette due aux Allemands." Ils boivent de la bière française ", disait orgueilleusement Pasteur.
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Le chercheur face au pouvoir
Le passage des vers à soie à la médecine vétérinaire se fait tout naturellement: Pasteur découvre que des microbes sont responsables de la " maladie du charbon " des moutons, responsables du choléra des poules. Il atténue en laboratoire la virulence des cultures microbiennes et il généralise la vaccination (protection préventive par injection de microbes à virulence atténuée). Les pouvoirs politiques s'intéressent de près à ses travaux et l'aident à mettre en scène, de façon très spectaculaire, ses résultats sur la vaccination des moutons contre le charbon. Pasteur rencontre ainsi progressivement le grand courant d'idées animé par les " hygiénistes ". La bourgeoisie industrielle du second Empire s'intéresse aux conditions de vie des ouvriers habitant les faubourgs populaires des grandes villes: un nouvel urbanisme (avec Haussmann) taille largement dans les îlots d'habitations insalubres; il faut aérer, curer les égouts, chasser les miasmes, traquer les " microbes "... La bourgeoisie industrielle " soigne " ainsi la force de travail représentée par les ouvriers des villes, dont le savoir-faire était si précieux dans ses usines. Pasteur, qui est passé vers 1880 à l'étude de la rage, maladie des chiens et de l'homme, s'est entouré de disciples qui fondent une nouvelle médecine: ces " pastoriens " démontrent que la diphtérie, le choléra, la septicémie, la tuberculose sont des maladies infectieuses, provoquées par des microbes (bactéries ou virus). La médecine et la chirurgie, sous l'influence grandissante de Lister, en sont révolutionnées: les malades ne sont plus des corps en décomposition organique comme on le soutenait auparavant (" la maladie est en nous, de nous, par nous " disait-on, non sans suggérer une certaine culpabilité du malade, comme on le fait parfois aujourd'hui encore pour le sida). On réalise que, dans les maladies infectieuses, l'agent qui provoque la maladie est " extérieur à nous ". On peut le combattre efficacement par l'asepsie, la propreté, l'hygiène (aujourd'hui par les antibiotiques). On peut se prémunir par la vaccination contre les maladies. A toutes ces idées, les hygiénistes et la bourgeoisie font un " triomphe médiatique " (avec les moyens de l'époque); Pasteur est comblé d'honneurs académiques; le Parlement lui vote plusieurs fois des motions de reconnaissance nationale. Pasteur atteint la grande renommée populaire, nationale et internationale: il est reconnu bienfaiteur de l'humanité. Il peut cependant paraître excessif de prétendre, comme certains sociologues contemporains, que les hygiénistes ont " fabriqué " Pasteur. Surprenante bourgeoisie ! Elle porte Pasteur aux nues, mais il a dû batailler toute sa vie pour avoir un laboratoire et les moyens de travailler ! L'Institut Pasteur (primitivement Institut contre la rage) fut fondé par " souscription publique " (comme après un quelconque " Téléthon " des années 1990). Il y aurait beaucoup à dire sur la prise en charge, par l'Etat bourgeois, de la santé de la population. D'un côté, le mouvement " hygiéniste " entraîne l'ouverture des dispensaires de quartier, l'agrandissement des hôpitaux, les vaccinations obligatoires. De l'autre côté, la Sécurité sociale, les comités d'hygiène et de sécurité dans les entreprises sont des conquêtes sociales arrachées par les luttes ouvrières et sans cesse remises en question par le patronat. Comment se serait situé Pasteur dans les luttes sociales du xxe siècle ? Sa formation très rigoriste, les valeurs reconnues dans sa famille (travail, famille, patrie) font penser qu'il ne se serait sans doute pas trouvé parmi les progressistes; les annales de l'Ecole normale de la rue d'Ulm gardent de son passage comme sous-directeur de l'Ecole le souvenir d'un homme autoritaire, tyrannisant les élèves. En bref, Pasteur était un conformiste très docile à l'idéologie dominante sur le plan social et politique. En revanche, sur le plan scientifique, sa pensée, d'une rigueur exemplaire, fut parfaitement révolutionnaire: jamais, il n'a plié devant la tradition, ni devant les idées établies. Il a rejeté les conceptions des chimistes, il a osé l'hypothèse des microbes, il en a démontré la validité, il a finalement imposé ses conceptions au monde entier en rencontrant heureusement le courant d'idées des hygiénistes. Cette rencontre, nous l'avons vu, s'accompagne d'une certaine ambiguïté. Ainsi progresse la connaissance... |
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Merci au Centre de documentation du Comité national du Parti communiste français, et particulièrement à Pascal Carreau, pour l'aide apportée au rassemblement des documents écrits et au traitement des données chiffrées. Un débat sur ce sujet, auquel Alain Hayot participe, a lieu dans l'espace Midi de la fête de l'Humanité.
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