Regards Septembre 1995 - La Cité

Les habits neufs de la droite

Par Michel Laurent


Le projet chiraquien cherchait à répondre à la volonté de changer des Français. Mais l'action gouvernementale dément déjà les engagements électoraux. Elle tente d'intégrer les salariés à leur propre exploitation. Le débat sur de véritables solutions à la crise s'en trouve réactivé. Une course de vitesse s'engage. Elle porte sur le contenu du changement.

Annonce de la reprise des essais nucléaires, contrats initiative-emploi, voyage africain, réforme constitutionnelle, déclaration présidentielle reconnaissant la responsabilité de l'Etat français dans l'extermination des juifs, propositions pour la Bosnie: pendant l'été, le duo Chirac-Juppé n'a pas été avare d'initiatives. Ils sont souvent pourtant apparus au four et au moulin, seuls, volontaristes. Leur majorité est restée dans l'attente, l'expectative, et le patronat réticent, voire hostile." Le premier ministre est aujourd'hui dans la posture d'un boxeur qui cherche son souffle sous l'oeil goguenard d'une majorité qui compte les points ", écrivait le Figaro du 24 juillet.

 
Un succès construit sur l'idée du nécessaire changement

Tableau étonnant. Comment le comprendre ? Annonce-t-il, dès septembre, de nouveaux durcissements, des signes d'allégeance ou des réconciliations surprises ? Ces affrontements profiteront-ils aux puissants, se feront-ils sur le dos des salariés ? Ou les progressistes tireront-ils leur épingle de cette situation complexe ?

Jacques Chirac a construit son succès à l'élection présidentielle sur l'idée du nécessaire changement. Son projet politique et économique visait à s'attaquer à la fracture sociale. Dans son analyse, le statu quo, la continuation d'une politique où l'argent et les profits étaient les seuls servis, ne pouvait que mener à l'explosion sociale. Elle mettait en péril le pouvoir de la droite. Il considérait, dans le même esprit, que le renoncement à voir la France jouer un rôle de premier plan en Europe et dans le monde ne pouvait que favoriser la montée - par réaction - du sentiment nationaliste et donc de Le Pen. Autre source de fragilité pour la droite. Ces orientations n'étaient pas conjoncturelles, électoralistes. Elles recouvrent une volonté de mettre en place un projet droitier, national et populaire. Il s'agit toujours de parvenir à l'intégration des salariés, des chômeurs, des citoyens aux objectifs capitalistes mais à l'inverse de Balladur, en acceptant comme une donnée de la situation, les aspirations les plus vives des Français: besoin de réponses au chômage et aux inégalités sociales, besoin de démocratie, besoin de nation. D'où un apparent paradoxe. Le discours chiraquien identifie souvent de véritables problèmes mais les réponses qu'il propose tentent toujours de préserver les intérêts capitalistes, le pouvoir politique de la droite.

Il constate, par exemple, le refus des dirigeants d'entreprises de prendre leurs responsabilités dans la lutte contre le chômage mais, faute de vouloir s'attaquer aux intérêts financiers, il propose de réduire les charges sociales sur les bas salaires et revient sur les dispositions s'opposant à l'utilisation des contrats initiative-emploi comme emplois de substitution à des emplois existants. Il en appelle à la reprise de la consommation mais augmente la TVA et de nombreux tarifs de services publics qui freinent le pouvoir d'achat de ceux qui en ont le plus besoin. Il parle de revaloriser le travail mais, au lieu d'augmenter les bas et les moyens salaires, il prône l'intéressement aux résultats...financiers de l'entreprise. Il déclare sa volonté de justice sociale mais prévoit de baisser l'impôt sur les hauts revenus. Il dit vouloir réduire la fracture sociale mais projette de privatiser une grande partie du secteur public pourtant source de solidarité et d'aménagement équilibré.

 
Quelques paradoxes du discours chiraquien

Il invoque la démocratie, le rôle accru du Parlement mais fait adopter une réforme constitutionnelle qui renforce de fait les pouvoirs du président. Il souhaite voir grandir le rôle de la France dans le monde, mais à contre-courant des évolutions internationales - il engage la reprise des essais nucléaires et isole la France.

Ce projet opère effectivement un changement structurel. Mais sur aucun des grands choix, il ne prend le parti du peuple. Il veut au contraire intégrer les salariés à leur propre exploitation.

Dans la population, son attrait reste encore réel pour au moins deux raisons. Il semble s'attaquer à de vrais problèmes, les prendre en compte. Il refuse dans les mots le conservatisme, l'idée qu'on ne peut que travailler à la marge, les arguments de type " on voudrait bien changer mais on ne peut pas faire autrement ". Cette dernière idée a encore ses émules.

A droite, dans la lignée de Balladur, certains pensent qu'en servant - en douceur - la pensée unique, ils pourront faire accepter à notre peuple - au nom du réalisme - l'Europe de Maastricht, l'affaiblissement de notre pays, la domination de la finance et la fracture sociale quitte à l'accompagner socialement. Les dirigeants actuels du patronat pensent la même chose.

La droite européenne aussi. Les événements des derniers mois indiquent que l'affrontement entre eux est engagé. La contradiction s'aiguise entre la volonté de changement exprimée à plusieurs reprises par les électeurs et les exigences des plus puissants de voir préserver sans attendre et à 100% tous leurs intérêts. Jacques Chirac est doublement au coeur de cette contradiction du fait de la nature de son projet et de l'opposition des balladuriens, des européistes et du patronat. Il propose à celui-ci le " donnant-donnant ", la baisse des charges des entreprises contre la création d'emplois, le patronat refuse la notion " d'entreprise citoyenne ". Il met en cause le principe du franc fort au nom de la croissance et de la liberté de la France. Le Monde daté du 8 août 1995 annonce le " retour à l'orthodoxie monétaire " et considère que Jean-Claude Trichet, gouverneur de la Banque de France, monétariste convaincu, " a gagné une première manche ". Il en appelle à l'intégrité des hommes politiques mais ses anciens amis alimentent la presse d'information le compromettant, lui et son entourage. Faute d'avoir convaincu la droite dans son ensemble et le patronat en particulier, faute de vouloir s'appuyer sur le peuple dont ils ne peuvent satisfaire les véritables intérêts, Jacques Chirac et Alain Juppé sont en difficulté.

 
Des dangers mais aussi de nouvelles possibilités

Ils semblent reculer tout en continuant à affirmer leur volonté de changement. Leurs concessions au patronat semblent l'emporter. La véhémence de leurs discours cherche-t-elle, dans ces conditions, à compenser la modestie des résultats ? Ou prépare-t-elle des actes de rentrée en vue d'affirmer leur autorité ? D'aucuns parlent de référendum, d'autres de menaces de dissolution de l'Assemblée, d'une tentative de reprise en main de la majorité. Philippe Séguin attend son heure. Juppé invite Sarkozy, son adversaire d'hier. Désolant spectacle qui contraste avec l'attente populaire toujours réelle à l'égard du pouvoir.

Les éléments d'un approfondissement de la crise, en particulier politique, de notre société sont là.

Le Pen en tient compte. Il joue l'échec, l'exacerbation de cette crise politique. Il fait ventre de tout, surtout du pire ! Des assassinats d'enfants aux attentats terroristes, il profite de tout ce qui inquiète, bouleverse, révolte. Cet homme n'en est que plus dangereux, ses idées aussi: le culte du chef et de l'ordre, le rejet de l'autre et des différences, le démantèlement de notre système de protection sociale, la recherche du bouc émissaire, un nationalisme xénophobe. Il se nourrit de la crise pour semer la haine, opposer les victimes entre elles, cultiver les solutions simplistes. Il est maintenant - malheureusement - sur la route de toutes celles et de tous ceux qui cherchent une issue à leur mal-vie. Face à lui, les bonnes paroles ne suffisent pas. Son recul passe par un affrontement politique de grande envergure contre ses idées et par l'action sur tous les terrains pour faire reculer la crise.

La situation actuelle est inédite, en pleine évolution. Elle recèle des dangers mais aussi de nouvelles possibilités. Jacques Chirac, en attaquant la pensée unique, rouvre lui-même, à son corps défendant, le débat sur d'autres solutions. Il a multiplié les promesses qu'il ne pourra pas satisfaire. De nouvelles déceptions vont en naître, qui peuvent pousser à de nouvelles aventures y compris extrémistes. Elles peuvent favoriser aussi le retour au conservatisme.

Le Parti socialiste semble, pour l'instant, attendre l'échec. Il ne met pas en cause ses dogmes des années 80. Il veut se poser en recours le moment venu, telle est sa stratégie.

Henri Weber, secrétaire du Parti socialiste, le confirme. Le capitalisme étant l'horizon indépassable, il prône " l'édification de l'Europe politique ", " l'opposition résolue à la politique conservatrice-libérale du gouvernement Juppé ", " une adaptation de ses [le PS] formes d'organisation et d'action à son nouvel environnement politique " comme les moyens de la rénovation du Parti socialiste qu'il qualifie de " seul grand parti de gauche ". Assurance qui cache mal l'inquiétude des dirigeants socialistes sur la crise à laquelle est confronté leur parti.

Toutes ces hypothèses existent mais un autre scénario se profile aussi: des forces de plus en plus nombreuses refusent l'inacceptable tout de suite, cherchent une voie progressiste différente de celle qui a échoué, refusent de considérer que nous vivons la fin de l'Histoire. Cette situation ouverte, la crise du pouvoir incite à de nouvelles luttes, de nouvelles rencontres, de nouveaux débats pour remporter de salutaires victoires. Succès d'autant plus possibles que le pouvoir se targue de changement et que par là même il est plus sensible à la pression populaire. En témoigne, par exemple, le recul qu'il a dû opérer en maintenant, malgré ses projets initiaux, l'encadrement du prix des loyers.

Notre peuple a indiqué à plusieurs reprises qu'il ne voulait pas du statu quo. Une course de vitesse est engagée. Elle porte d'abord sur le contenu du changement. Pour que cette volonté de changement ne se fourvoie pas, une chose est sûre: l'opposition à Chirac-Juppé est indispensable. Elle doit se conjuguer avec un effort soutenu pour porter d'autres solutions, pour dégager une nouvelle construction politique à gauche.

 


Merci au Centre de documentation du Comité national du Parti communiste français, et particulièrement à Pascal Carreau, pour l'aide apportée au rassemblement des documents écrits et au traitement des données chiffrées.

Un débat sur ce sujet, auquel Alain Hayot participe, a lieu dans l'espace Midi de la fête de l'Humanité.

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