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La résistible ascension de Le Pen Par Alain Hayot |
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La progression du Front national montre que son électorat se structure et se stabilise autour d'une référence partisane claire.
Ce vote politique ne peut plus se contenter d'explications " sociologistes " ou protestataires.
Le combat contre Le Pen doit se situer clairement sur le terrain politique.
La côte d'alerte est atteinte. Tous les observateurs et analystes de la vie politique, tous les démocrates font le constat d'une progression sûre et régulière du Front national, élections après élections. Certains, tel le démographe Hervé Le Bras (Libération, 13/06/95) ne voit pas dans l'état actuel des choses de limites à cette progression. Les municipales, après l'élection présidentielle, confirment l'inscription de ce vote dans la durée, la nationalisation de sa présence géographique, l'interclassicisme de son influence sociologique. Les sondages sortis des urnes effectués à l'occasion de ces deux élections par l'IFOP ou la SOFRES nous apprennent qu'il s'agit d'un électorat plutôt masculin, jeune, avec une forte composante ouvrière (27%) et chômeuse (27%), qui voisine avec un contingent important de commerçants artisans (24%) ainsi que de patrons (14%).
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Un vote dangereux pour la démocratie et pour les libertés
Un tiers de cet électorat pense appartenir au monde défavorisé et près d'un cinquième aux classes populaires. Le chômage (23%) arrive en deuxième position dans les préoccupations affichés par ces électeurs loin derrière l'immigration (54%) et devant l'insécurité (14%). Un fait s'impose: il s'agit bien d'un électorat structuré et stabilisé autour d'une référence partisane clairement avouée: 82% des électeurs de Le Pen du 25 avril 1995 déclarent leur préférence pour le FN contre 8% pour le RPR et 4% pour le PC ou pour le PS. Il est donc urgent de réfléchir aux fondements de l'émergence et de la stabilisation dans le temps et l'espace national d'un vote d'extrême-droite nationaliste et xénophobe, dangereux pour la démocratie et pour les libertés, ainsi qu'aux moyens d'y faire face et de le combattre. Comprendre exige à mon sens que l'on en finisse avec deux démarches fort répandues ces dernières années :- celle que je qualifierai de " sociologiste " qui consiste à rapporter mécaniquement le vote FN à telle ou telle catégorie sociale ou à tel ou tel phénomène social pas toujours les mêmes selon les analystes ;- celle qui consiste à réduire ce vote à une fonction protestataire, tribunicienne, comme si la protestation à ce niveau électoral pouvait ne pas s'ancrer dans une perspective politique. Afin de combattre efficacement l'influence lepéniste, il est bien entendu indispensable d'analyser la composition sociale de son électorat ainsi que ses motivations profondes. C'est ce que font nombre d'observateurs de la vie politique avec souvent beaucoup de pertinence. La démarche que je qualifie de sociologiste, c'est autre chose: elle consiste à isoler dans l'analyse une variable et d'en tirer une conclusion univoque. Exemple: il est courant d'affirmer, comme le fait Bruno Etienne (le Monde, 21/06/95), que le vote Le Pen serait essentiellement un vote d'" exclus ". Il en tire l'enseignement que le Parti communiste ne remplissant plus sa fonction tribunicienne, c'est le Front national qui a pris le relais. CQFD. Or, si toutes les enquêtes montrent qu'une part non négligeable des chômeurs et de défavorisés votent pour le FN, elles montrent également que des catégories sociales " incluses ", voire " recluses " votent également dans de fortes proportions pour ce parti d'extrême droite.
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La peur de la régression sociale et de l'exclusion
Allons plus loin: si on affine l'observation bureau par bureau, les résultats des communes ou des quartiers populaires périphériques aux grandes agglomérations, on est frappé par le fait que l'on vote tendanciellement plus pour le FN dans les lotissements pavillonnaires entourant les cités frappées par le chômage et la mal-vie que dans celles-ci. Comme si la peur de sombrer dans la marginalisation incitait plus au vote Le Pen que le fait de la vivre. Le repli sur soi et l'abstention seraient alors tendanciellement plus répandus.
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Les limites d'une analyse strictement sociologique
La peur de la régression sociale est d'autant plus forte que peu de gens se sentent à l'abri de ce que l'on a communément pris l'habitude de nommer l'exclusion. Celle-ci en effet n'est plus réservée aux espaces de " banlieues " où d'ailleurs ne résident pas que des " exclus " et, à l'inverse, dans les lieux urbains plus valorisés, nombre de familles, issues des classes moyennes, sont aussi frappées par le chômage et sont particulièrement inquiètes pour l'avenir de leurs enfants pourtant souvent lourdement diplômés. Autre exemple: lorsqu'on affirme, comme le fait Jean Viard (Libération, 20/06/95), que le Sud de la France a perdu sa capacité à intégrer et que le vote FN prend racine dans une fracture qui s'est installée entre des populations modernes, que l'auteur définit comme originaires du nord de la France et liées à la " modernité " du tertiaire, du tourisme ou du " high tech " et une population " traditionnelle " inadaptée à cette modernité issue des vieilles immigrations et des anciennes industries coloniales, cela paraît a priori sociologiquement séduisant. Malheureusement, plusieurs faits affaiblissent singulièrement la démonstration: aucune enquête n'apporte la preuve qu'il existe des votes liés spécifiquement à une origine migratoire; tout montre au contraire qu'il n'existe pas de vote " pied noir ", a fortiori de vote italien ou " nordiste ". L'extension du vote lepéniste à une région comme l'Alsace montre bien que la corrélation entre la présence pied noir et le vote FN est sujette à caution. A contrario, comment expliquer que, dans une ville comme La Ciotat, à la vieille tradition ouvrière et immigrée en même temps qu'à la forte implantation pied noir, le FN recule de 6 points à l'élection présidentielle de 1995 par rapport à celle de 1988 et ne présente pas de candidat aux municipales de 95 ? En quoi d'ailleurs l'analyse de Jean Viard nous informe-t-elle sur les différences existantes entre les résultats de villes aux populations relativement proches soit d'un point de vue sociologique soit du fait des origines migratoires: entre Toulon, où le FN damne le pion à la droite, et Marseille, où le FN recule à la présidentielle et aux municipales, où la gauche résiste bien au point de gagner trois mairies d'arrondissements sur huit mais où la gauche est quasi absente, et Miramas, qui retrouve son maire communiste ? Entre Vitrolles, où une municipalité socialiste sortante voit au 1er tour le FN parvenir à recueillir 43% des suffrages exprimés, manque d'être battu de très peu par lui au second tour, et Martigues, sa voisine de l'ouest de l'Etang de Berre, qui réélit dès le 1er tour sa municipalité de gauche dirigée de longue date par un communiste ? Ces deux dernières villes sont intéressantes à comparer d'un autre point de vue: lorsqu'on établit la liste nationale des 168 villes de plus de 30 000 habitants où le FN était présent aux municipales de 1989 et à celles de 95 et que l'on compare ses scores à ces deux élections, Vitrolles arrive en tête avec une progression lepéniste de 31,29% ! A l'inverse, Martigues est bonne dernière avec un recul du FN de 16,82%.
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Un sentiment de dépossession nationale
On le voit, ces différences, parfois ces fortes inégalités entre villes comparables, que l'on constate dans le Sud mais aussi dans la région parisienne ou dans le Nord, exigent manifestement une analyse plus globale d'une réalité où les traditions politiques locales, les rapports de forces droite/gauche, les formes et les modes de vie urbains, le comportement des élus entrent autant en ligne de compte que les évolutions économiques et sociologiques. Dernier exemple: le thème de la préférence nationale, axe cardinal du discours lepéniste, fait dire à Emmanuel Todd que le " FN se nourrit de l'indifférence des élites à l'idée nationale ". Il en conclut fort justement que l'application des " sacro-saints critères de convergence de Maastricht " serait un beau cadeau à faire à Le Pen. Faut-il pour autant penser qu'un Etat-nation fort constituerait le meilleur rempart contre le Front national ? Je pense comme Emmanuel Todd que l'idée de nation a de l'avenir, particulièrement en France où elle est née en 1789 d'un mouvement révolutionnaire qui mobilise le peuple autour des idéaux de liberté, d'égalité et de fraternité. C'est pourquoi cet avenir ne peut s'accommoder de la conception chauvine, ethnique et xénophobe que se fait Le Pen de la nation. Il exige, au contraire, qu'un puissant souffle démocratique donne une nouvelle impulsion à l'exercice de la souveraineté populaire et des droits individuels ainsi qu'au rayonnement dans le monde d'une France ouverte, coopérante et pacifique. Seule cette conception de l'idée nationale peut contrer la volonté totalitaire du marché capitaliste mondial " d'éradiquer toutes les différences entre les nations et toutes les spécificités (afin d'aller) vers une planète culturellement homogénéisée requise par ce marché " (Pierre A. Taguieff, l'Humanité, 27/06/95). Sur cette question, on peut par ailleurs se demander si le thème de la préférence nationale n'est pas plus inspiré par le rejet des immigrés que par le souci de la place de la France dans le monde (5% seulement du Front déclarent être motivés par cette question). C'est pourquoi j'ai tendance à partager l'opinion de Maurice Olive (Mots, no 43, juin 1995): " Plus qu'une menace pour l'identité nationale, écrit-il, l'immigration " massive " et " incontrôlée ", pour reprendre les termes de Le Pen, est devenue (aux yeux de son électorat) le symbole d'un sentiment global de dépossession populaire." La préférence nationale apparaît en fait comme le révélateur et la solution afin de redonner aux Français prétendument dépossédés par les immigrés de leur travail, de leur territoire et de leur sécurité le pouvoir de décider de leur destin. C'est, me semble-t-il, là-dessus que le populisme du FN trouve sa source et son ressort. Ces quelques exemples montrent, je crois, les limites d'une analyse qui ne prendrait pas en compte la totalité des facteurs à l'oeuvre dans les processus sociaux à l'origine de l'émergence du FN. D'évidence, la complexité du phénomène fait qu'il n'y a pas un vote FN mais plusieurs: un vote bouc émissaire anti-immigré et xénophobe, mais aussi un vote de peur de la crise et de la dilution du tissu social, mais également un vote de rejet du politique tel qu'il apparaît aujourd'hui, mais enfin un vote politique au sens fort du terme qui exprime, qu'on le veuille ou non, une certaine réponse à la crise et une certaine manière d'en sortir.
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De la grande peur à la chasse au faciès
Il faut en effet en finir avec l'idée que le vote FN ne serait qu'un vote conjoncturel parce qu'exclusivement protestataire. Tout montre au contraire que nous avons affaire à un vote politique enraciné dans la durée et qui s'appréhende dans l'histoire et la sociologie du paysage politique national d'une façon plus complexe qu'on ne l'imaginait dans la fin des années 80. Le vote trouve ses sources dans un terreau composite constitué d'au moins trois éléments dont la corrélation dans un temps relativement long explique sans doute pourquoi la France présente aux observateurs étrangers cette image étrange au pays des droits de l'Homme: un courant politique d'extrême droite, puissant et stable. Ce vote s'enracine d'abord dans la captation par le FN de la " grande peur " engendrée par les effets sociaux de plus en plus dramatiques du chômage et des formes de précarisation, de marginalisation et d'exclusion qu'il provoque et son détournement vers un bouc émissaire idéalement trouvé: l'immigré. Cette mécanique a d'autant mieux pris qu'à la concurrence entretenue sur le marché de l'emploi et de l'habitat entre Français et immigrés, classique à chaque crise économique, s'ajoute le fait que, dans les grandes vagues migratoires récentes auxquelles le patronat a fait appel, se trouvent les Maghrébins.
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De la grande illusion aux illusions perdues
Le Pen a su utiliser les ressorts de la distance culturelle et du passif historique que l'Occident chrétien entretient avec le monde arabe. Bien entendu, la guerre d'Algérie et l'incapacité française à opérer un véritable travail de deuil, c'est-à-dire à admettre la responsabilité politique de la France, dans la colonisation et la guerre, et la légitimité du combat national algérien jouent un rôle important dans ce passif. Nul doute également que le développement actuel de l'intégrisme algérien et son prolongement terroriste notamment sur le territoire national n'alimente dangereusement la chasse au faciès arabo-musulmane. Ce vote s'enracine ensuite dans la crise du politique et la captation par le Front national du rejet que provoquent ses formes actuelles: éloignement des préoccupations quotidiennes des gens, consensus mou sur une " pensée unique " qui vise à faire admettre la fatalité du malheur, absence de participation démocratique aux décisions des plus petites aux plus grandes, mélange des genres entre deniers publics et affairismes privés. Ce rejet en bloc du monde politique a toujours nourri tous les populismes. L'originalité française des quinze dernières années tient sans doute au fait que le FN a su profiter de la grande illusion mitterrandienne et de son grave revers, les illusions perdues. Le Pen en a d'autant plus habilement joué qu'il a bénéficié d'une complexité évidente du pouvoir socialiste, persuadé que la progression de l'extrême droite l'immuniserait contre le retour de la droite. Le résultat, on le connaît, nous avons aujourd'hui et l'une et l'autre. Le vote FN s'enracine enfin dans la crise des valeurs de progrès et de solidarité qui a marqué le paysage idéologique français des deux dernières décennies souvent au grand étonnement de nos voisins européens. C'est sans doute en effet chez nous que les thèmes ultra libéraux voire franchement réactionnaires de la trilatérale, du reaganisme, de l'apologie de l'argent roi et des gagneurs et récemment de la proclamation urbi et orbi de la fin de l'histoire, ont été relayés avec une grande force. Celle-ci apparaît d'autant plus paradoxale que ces campagnes succédaient au grand souffle progressiste de l'année soixante-huit. Une autre originalité française tient au fait que ce recul des valeurs de gauche dans l'opinion a été considérablement entretenu voire accéléré par des courants politiques et intellectuels qui se réclamaient du camp du progrès, de la " nouvelle philosophie " des années 70 à l'anticommunisme de gauche des années 80 sur fond d'effondrement du mur de Berlin et de l'URSS. Cette particularité du paysage idéologique national va accompagner et renforcer l'abandon de toutes perspectives alternatives aux politiques libérales et désespérer l'aspiration au changement pourtant fortement ancrée dans la conscience populaire. Le Front national, de ce point de vue, s'engouffre tout à la fois dans la brèche du recul des idées de progrès et d'alternative à gauche et dans le renforcement de l'aspiration au changement provoqué par l'échec aujourd'hui patent des politiques libérales. Cette aspiration a en effet beaucoup de mal à trouver ses références dans le véritable champ de ruines que représentent, à la charnière des années 80/90, la gauche française, malgré les efforts minoritaires et peu perçus d'un PC sur la voie de la rénovation.
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Relever le défi du Front national, un combat sur trois terrains
C'est, me semble-t-il, à partir de ce triple enracinement que le FN va construire l'efficacité politique d'un discours cohérent bien que simpliste et populiste. Il est fondé sur quelques principes que je résume :- le refus de l'injustice sociale et son détournement vers l'idée de la préférence nationale dans des domaines aussi proches des gens que l'emploi, l'habitat ou la santé ;- le rejet de la politique politicienne et de l'affairisme qui l'accompagne ;- la promotion d'un Etat fort, sécuritaire et incorruptible ;- l'apologie du chef charismatique qui agit en communion directe avec le peuple et qui, grâce à cela, posséderait la force d'imposer la loi et l'ordre. Je partage pour l'essentiel la critique que fait P. A. Taguieff dans plusieurs de ses écrits aux formes de l'antilepénisme des années 80. Nous ne pouvons en effet réduire le combat contre le FN à un antiracisme moral ou nous situer sur le simple terrain d'une diabolisation dont nous connaissons l'effet pervers qui conforte l'image non conformiste et dérangeante du lepénisme. Nous pouvons encore moins, sous prétexte de priver le FN de ses thèmes favoris, faire preuve d'une quelconque complaisance à son égard et légitimer ainsi son chauvinisme, sa xénophobie et sa violence. Le combat contre le FN doit se situer clairement sur le terrain politique, là où il porte lui-même le fer, c'est-à-dire sur les causes de la situation que subit le pays et l'immense majorité de sa population et sur les solutions alternatives à cette solution. Ce combat politique doit, me semble-t-il, être mené sur trois terrains. En premier lieu, il impose un affrontement direct et sans concession sur les thèses du FN et les solutions qu'ils préconisent à partir d'elles. Il s'agit de montrer qu'elles sont non seulement dangereuses pour la démocratie, la liberté et la dignité humaine, mais qu'elles sont inefficaces et régressives pour l'emploi, l'avenir des jeunes, de nos villes, de la défense de l'identité nationale et de la paix dans le monde. Il ne faut pas hésiter à débattre avec les électeurs du FN et les autres afin de démonter la mécanique des prétendues solutions, comme la préférence nationale ou le tout répressif. Nous savons, encore faut-il démontrer et convaincre, que les immigrés ne sont pas la cause du chômage dont l'origine se trouve dans la financiarisation de l'économie et les formes capitalistes de sa mondialisation. Nous savons bien, encore faut-il démontrer et convaincre, que la crise urbaine ne tient pas aux générations issues des immigrations maghrébines ou africaines mais à une mal-vie faite de chômage et de désespérance qui touchent la nouvelle génération sans distinction d'origines ethniques et parfois sociales. En second lieu, il faut agir sur les causes de la crise de la société française par des luttes et par des propositions alternatives sur les trois aspects que j'évoquais plus haut: la crise économique et ses effets sociaux, urbains et culturels; la crise politique et ses effets sur la citoyenneté aux différentes échelles de son exercice; la crise des valeurs et ses effets sur l'éthique des rapports sociaux. Dans tous les cas, il s'agit de renouer le fil de la solidarité entre les hommes et les femmes pour qu'ils puissent recréer les formes sociales de leur dignité et de leur émancipation. En troisième lieu, il faut travailler à reconstruire une véritable alternative politique à gauche qui soit crédible aux yeux des Français, c'est-à-dire qui leur confie leur destin et celui du pays. Au communistes de montrer que cela impose le dépassement des lois capitalistes de l'argent-roi dans toutes les dimensions de la vie sociale. Combattre la droite extrême, c'est au bout du compte rassembler les forces de progrès, de haut en bas et de bas en haut, afin d'ouvrir des fenêtres sur l'avenir. |
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Merci au Centre de documentation du Comité national du Parti communiste français, et particulièrement à Pascal Carreau, pour l'aide apportée au rassemblement des documents écrits et au traitement des données chiffrées. Un débat sur ce sujet, auquel Alain Hayot participe, a lieu dans l'espace Midi de la fête de l'Humanité.
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