Regards Septembre 1995 - La Cité

Etre pasteurien aujourd'hui

Par Jackie Viruega


Entretien avec Maxime Schwartz

L'esprit pasteurien se définit comme le voeu d'être à la pointe du progrès, un sentiment de communauté très vif et la conviction que la recherche médicale doit servir tout le monde.

 
Que signifie pour vous être pasteurien aujourd'hui ?

 
Maxime Schwartz : La continuité des activités scientifiques depuis Pasteur est évidente. Dès le début, le dispensaire antirabique s'est accompagné d'un centre de recherches et d'un centre d'enseignement et de formation. Tous ces objectifs se sont maintenus et élargis. Héritier du dispensaire, l'hôpital, créé en 1900, comporte aujourd'hui 70 lits. Spécialisé dans le traitement de maladies infectieuses, il s'est de plus en plus focalisé sur le traitement du sida. Le centre d'enseignement, fondé par Émile Roux, accueille environ 300 élèves par an, dont beaucoup viennent de pays en développement, dans une quinzaine de disciplines. La recherche constitue, bien sûr, notre activité principale, elle porte en priorité sur les maladies infectieuses: microbiologie, immunologie, toutes les disciplines qui permettent d'identifier le microbe qui cause la maladie, de comprendre les effets du microbe sur l'hôte infecté et de chercher le vaccin et le traitement. Depuis quelques décennies, l'Institut Pasteur s'est aussi intéressé à la biologie du développement. Si la biologie moléculaire s'est développée à l'Institut Pasteur à partir de la microbiologie, certains des pionniers de cette biologie moléculaire, par exemple François Jacob, François Gros et Jean-Pierre Changeux ont souhaité appliquer les principes et les techniques de cette nouvelle science à l'étude du développement d'organismes complexes, tels que la souris ou l'homme. La recherche sur les maladies infectieuses est restée le coeur de la recherche pasteurienne, même si les concepts et les techniques ont beaucoup évolué depuis Pasteur. Une telle continuité est d'autant plus importante que la résurgence de maladies qu'on croyait éradiquées, l'apparition de nouvelles maladies, rendent indispensables des institutions comme la nôtre. Il y a aussi un esprit pasteurien. Il résulte en partie du fait que l'Institut Pasteur est une grande institution localisée sur un seul site, ce qui crée un sentiment de communauté, favorisé par le respect de la mémoire du fondateur. Je rappelle que la tombe et l'appartement de Pasteur sont ici-même. L'esprit pasteurien est fait de plusieurs choses: le voeu d'être à la pointe du progrès, le souci d'allier la recherche fondamentale et la recherche appliquée. La phrase de Pasteur " il y a la science et les applications de la science, liées entre elles comme le fruit à l'arbre qui l'a porté " est restée vivace, dans cette maison où l'on a commencé à faire des biotechnologies avant même que le mot soit inventé. L'esprit pasteurien se définit enfin par la conviction que la recherche doit servir à tous. On traite ici, par exemple, les maladies tropicales. Comme cela ne rapporte pas d'argent, cela peut nous priver de soutiens industriels. Mais cela ne nous empêche pas de continuer: au contraire, nous parions sur des résultats convaincants, capables de remporter l'adhésion des pouvoirs publics ou d'industriels.

 
L'image d'un l'Institut Pasteur pourvoyeur de vaccins et acteur de la santé publique ne fait-elle pas oublier qu'il s'agit d'un centre de recherche fondamentale ?

 
M. S.: Nous cultivons l'image qu'a le grand public de l'Institut Pas-teur. Nous y sommes contraints pour notre financement. L'intérêt de l'État et de l'industrie à notre égard en dépend fortement. La part des legs est importante dans notre budget. Elle a crû jusqu'à 150 à 200 millions par an ces dernières années, précisément grâce à cette image. Quand nous voulons parler de Pasteur, nous cherchons à toucher les gens. Le grand public est sensible au vaccin contre l'hépa-tite B ou à notre contribution dans la lutte contre le virus Ebola, tandis qu'un communiqué de presse sur un résultat de recherche fondamentale restera confidentiel. Cela dit, le plus utile, est-ce toujours le plus connu ? Nos centres de références font un travail de routine mais ils sont indispensables pour détecter les épidémies. Nous maintenons donc l'équilibre entre toutes les activités de l'Institut, singulièrement entre recherche fondamentale et appliquée.

 
L'Institut a donc hérité de l'image de Louis Pasteur, " sauveur de l'humanité " ?

 
M. S.: Le prestige de l'homme est considérable. Cent ans après sa mort, Louis Pasteur est une figure médiatique extraordinaire. On le mesure cette année: à côté de l'anniversaire officiel que nous avons impulsé, de très nombreuses manifestations se sont organisées spontanément, dans 30 pays à ma connaissance, il y en a sûrement d'autres encore...

 
Vos liens sont-ils étroits avec les 24 instituts Pasteur disséminés sur les cinq continents ?

 
M. S.: Pasteur a envoyé ses élèves partout dans le monde. Ce sont souvent les grands pionniers, Loir, Calmette et Yersin notamment, qui ont fondé les instituts à l'étranger, surtout dans ce qui était alors l'Empire français. Dans ces ex-colonies, ces centres se sont tous maintenus. En Afrique du Nord, en Indochine... On assiste même aujourd'hui à un renouveau sensible de la coopération scientifique franco-vietnamienne. La première mission de ces instituts est le service: le diagnostic, la vaccination, l'expertise des eaux et des aliments... Ces activités utiles à la population procurent à ces instituts des revenus et une image positive. Ils développent la santé publique, assurent une surveillance épidémiologique, comme le font les centres de référence en France. Leurs recherches portent sur les maladies importantes dans la région mais doivent s'intégrer en même temps dans le réseau international. Enfin ces centres assurent une activité de formation et leur personnel est local. Sept des instituts sont sous notre autorité et notre responsabilité financière bien qu'ils aient une obligation d'auto-financement. Les autres sont totalement indépendants mais travaillent dans le cadre d'une charte de coopération. Une fois par an, tous les directeurs se réunissent à Paris. Le sentiment d'une communauté, presque une famille, est alors particulièrement vif.

 


1. Ainsi que le soulignait Jacques Amalric le 14/02/95 dans Libération, " l'effet tchétchène a permis à Washington de faire accepter le principe de l'élargissement de l'OTAN aux pays de l'Europe centrale et orientale et de lui faire reconnaître une bonne fois pour toutes que la Russie n'aura jamais sa place à l'intérieur de l'Alliance Atlantique, même si on peut imaginer un lien stratégique entre les deux." La toute récente adhésion de la Russie au partenariat pour la Paix est un bon exemple.

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