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Le bourbier tchétchène Par Raphaël Vahé |
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Grozny écrasée sous les bombes, la résistance renaît...
Refusant toute vraie négociation, le président russe a pris la responsabilité de lancer cette aventure militaire qui a tourné au massacre.
En Tchétchénie, la guerre d'usure s'est déplacée dans la montagne. Refusant toute vraie négociation, le président russe a pris la lourde responsabilité de lancer cette aventure militaire qui a tourné au massacre. Les victimes dans la population civile ou chez ces jeunes soldats se comptent par dizaines de milliers. Les bombardements ont détruit, brisé rues, maisons, bâtiments publics... La crise tchétchène a permis à Boris Eltsine de renforcer et de durcir son pouvoir personnel déjà étendu. A Moscou, on parle beaucoup aussi d'une " garde prétorienne " de 40 000 hommes armés, au seul service du président. Pour Tchinguiz Goussenov, écrivain azerbaïdjanais qui vit à Moscou, " Les raisons de cette opération en Tchétchénie sont multiples. Il y a certainement une volonté de donner un but à l'armée avec des objectifs de victoire, mais c'est totalement illusoire. Il y a également la situation économique. La conjoncture est telle en Russie qu'il peut y avoir des réactions imprévisibles de la population. Il faut donc créer une sorte de crainte, une situation d'exception pour faire peur, une psychose et donc renforcer les pouvoirs ". Cette crise a enfin souligné le soutien actif que les ultranationalistes, comme Jirinovski, apportent à Eltsine.
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Le terrain de la démocratie investi par les intrigues politiques
Sergueï Kovalev, président de la Commission des Droits de l'Homme auprès du président, est l'un des rares - avec des mères de soldats - à crier son indignation. Ce qui n'est pas sans lien avec sa destitution, par la Douma, de son poste de délégué aux Droits de l'Homme. Il critique durement l'intervention russe." Cette guerre, disait-il en mars 1994, a montré à la société russe dans quel état se trouve la démocratie. L'avenir est très sombre. De la démocratie, nos dirigeants n'ont retenu que l'intrigue politique. Rien d'autre. Les divisions des forces démocrates en Russie, dues principalement à des ambitions personnelles, sont très inquiétantes. L'entourage du président appelle à voter pour Boris Eltsine aux élections de 1996 en agitant l'épouvantail Jirinovski. Mais je crois que ni Eltsine, ni Jirinovski ne seront élus."
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Effets néfastes de l'aventure caucasienne
Un peu plus tôt, le 30 janvier 1995, entendu par une Commission du Parlement européen, Serguei Kovalev précisait, à propos des droits de l'Homme: " La guerre a éclaté dans le Caucase du Nord s'accompagnant non seulement de violations grossières et massives des droits de l'Homme dans la zone des conflits, mais mettant en cause, en Russie même, nombre de réformes, si ce n'est la totalité.(...) Toutes les questions, importantes, tenant à la légitimité ou pas du régime du général Doudaev, aux violations des droits des minorités nationales, etc.ont perdu toute signification après l'entrée en Tchétchénie de l'armée de la Fédération de Russie et le bain de sang qui s'en est suivi.(...) Face aux troupes fédérales se dresse un peuple en armes (du moins une très grande partie de ce peuple)... Un peuple entier peut être dans l'erreur. Il peut se construire des idéaux mensongers. Il peut se tromper sur le choix de ses chefs. Mais on ne peut se battre contre un peuple entier. C'est précisément ce qui se passe aujourd'hui dans la plus grande partie de la Tchétchénie.(...) Dans cette guerre sont foulées aux pieds toutes les normes de civilisation élaborées par l'humanité.(...) Outre cela, c'est une guerre sans perspective aucune. Pour moi, comme pour tous les observateurs de bonne foi, il est visible que même après la destruction finale de Grozny, les opérations militaires ne s'arrêteront pas. Nous allons vers des conflits tout aussi acharnés et sanglants dans chaque localité de Tchétchénie, suivis de longues années d'une cruelle guerre de partisans dans les montagnes.(...) La guerre fait aujourd'hui sentir ses effets néfastes sur la situation de la Russie sur le plan de sa politique intérieure. Le pouvoir est à nouveau totalement coupé du peuple qui, dans sa majorité, ne soutient pas l'aventure caucasienne."En France, malgré le cynisme affiché par les autorités, l'émotion reste vive face à la tragédie tchétchène. Au nom du Parti communiste français, Robert Hue condamnait dès le 4 janvier dernier l'option de la force prise par les autorités russes: " On prétend dans certains milieux qu'il s'agirait d'une " affaire intérieure " et qu'il conviendrait de ne rien dire... Je n'admets pas ce cynisme. Les chars dans les rues pour faire régner l'ordre voulu par ceux qui décident au Kremlin, ce n'est pas plus acceptable aujourd'hui qu'hier ! Boris Eltsine bafoue avec brutalité les droits des peuples... Il renie ses propres engagements pris solennellement au Sommet de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe... L'histoire n'a cessé de montrer que ce genre de problème ne se règle pas à coups de canons. Au contraire, quand le sang coule, les haines s'attisent: la raison recule."On ne peut dire que la position française soit très éloignée de celles de Washington (1) et de Bonn, même si Alain Juppé a eu des mots plus durs que ses homologues occidentaux pour condamner les méthodes utilisées en Tchétchénie. Pour lui, " la crise tchétchène est un pas en arrière (...) et il appartient à la Russie de nous démontrer que cette erreur aux conséquences dramatiques n'est pas un tournant." Sages paroles qui masquent mal que, depuis le début, l'on n'a pas affaire seulement à une violation des droits d'individus isolés mais à celle des droits de tout un peuple. Il est non moins évident qu'au même moment avait débuté un véritable massacre, accompagné d'une politique de la terre brûlée. Même si la Tchétchénie ne relève pas du droit international, les méthodes employées par Moscou, excluant la démocratie, sont inadmissibles. De plus, elles ont servi à intimider la presse, l'opposition et les républiques de la Fédération de Russie.
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Tout reste à faire pour favoriser un règlement négocié
La France devrait condamner fermement plus cette politique et s'employer en priorité à exiger un cessez-le-feu réel dans ce pays. Elle devrait peser de tout son poids pour entraîner l'Union européenne à agir dans le même sens, même si l'appui de Moscou est utile pour faire progresser le dossier bosniaque. Paris devrait encore entraîner les Quinze à agir pour obtenir le droit d'accès pour la mission de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dans la région afin d'évaluer la situation réelle des populations locales. De même pour l'acheminement à bon port de l'aide humanitaire. La France ne pourrait-elle prendre une initiative, et en proposer, en vue de favoriser un règlement négocié ? |
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1. Ainsi que le soulignait Jacques Amalric le 14/02/95 dans Libération, " l'effet tchétchène a permis à Washington de faire accepter le principe de l'élargissement de l'OTAN aux pays de l'Europe centrale et orientale et de lui faire reconnaître une bonne fois pour toutes que la Russie n'aura jamais sa place à l'intérieur de l'Alliance Atlantique, même si on peut imaginer un lien stratégique entre les deux." La toute récente adhésion de la Russie au partenariat pour la Paix est un bon exemple. |