Regards Juillet-Août 1995 - La Planète

La Russie ou les échos contrastés du passé

Par Myriam Barbera


Débat entre Marie Lavigne, Lilly Marcou et Raphaël Vahé animé par Myriam Barbera

Que devient la Russie après le rejet du régime bureaucratique précédent ? Le mirage de l'Ouest s'estompe un peu, tandis que des solutions nationales apparaissent. Cependant, le changement politique qu'elles impliquent reste hypothétique.

 
Pauvreté, drogue, crimes, guerre, manque de démocratie, forces dangereuses semblent être le lot quotidien en Russie. Qu'en pensez-vous ?

 
Marie Lavigne : J'observe l'économie, ses structures - non la vie quotidienne - et ma vision de la situation n'est pas celle de la plupart des observateurs français. Je trouve que les choses ne vont pas si mal que ça dans le sens où la catastrophe imminente, celle que l'on nous prédit depuis au moins deux ans en Russie ne s'est pas produite. Si des grèves, des mouvements sociaux ont lieu, ils n'ont pas l'ampleur annoncée. La machine économique devait s'arrêter rapidement de fonctionner; une hyperinflation devait régner. Il n'en est pas ainsi. La production, après un fléchissement l'an dernier, donne des signes de redressement. Malgré le bouleversement auquel a été soumis ce pays et les politiques qui l'ont aggravé, on remarque que quelque chose a résisté. Sa très grande richesse, ses nombreuses ressources peuvent l'expliquer, en partie. Le pétrole est une des raisons pour lesquelles la Russie tient. Il y a les ressources du peuple lui-même; il y a le savoir-faire, l'adaptabilité des décideurs. C'est évident dans les régions et dans les entreprises où, face à une situation incohérente, ceux qui les dirigent ont su trouver des moyens de se maintenir à flot. Au total, ça ne va pas très bien mais ça aurait pu être bien pire.

 
Raphaël Vahé : Tant d'espoir et de déceptions sont attachés à ce pays qu'il convient de prendre du recul pour regarder la Russie telle qu'elle est, telle qu'elle évolue, dans la continuité de son histoire. On ne peut transposer mécaniquement des notions qui ont, là-bas, une signification spécifique." La Russie, c'est la Russie ", a coutume de dire Francis Cohen, un de ses fins connaisseurs. Marie Lavigne a rappelé ses immenses ressources matérielles et humaines. Son potentiel productif, bien que très menacé, reste considérable, tout comme son capital de matière grise, de grande qualité, malgré une fuite des cerveaux qu'il ne faut pas exagérer. Tout ça fait que la Russie compte et comptera en Europe et dans le monde. Je suis un peu plus inquiet pour la vie quotidienne de la majorité des Russes car j'ai constaté récemment combien elle est dure. L'Institut des hautes études de Vienne estime que 9 millions d'entre eux se trouvaient officiellement sans emploi en 1994, soit 6% de la population active. Le taux de chômage serait en fait de 9% (25% dans certaines régions). La pauvreté toucherait trente millions de Russes, soit 30 à 40% des habitants, vivant au dessous du minimum vital. Appréciations confirmées le mois dernier par le ministère du Travail. Cela donne la dimension de la question sociale.

 
Marie Lavigne : Mes amis russes considèrent la pauvreté de façon totalement divergente. Voici deux versions, contradictoires. Une amie se désolait et nous parlait de l'aide qu'elle apporte à la veuve d'un académicien dont la faible pension, une fois retirées les charges de son appartement, assure à peine l'achat d' une demi-miche de pain et un litre de lait. Cette situation - qui touche peut-être plus de trente millions de personnes - était ressentie ainsi par une autre amie: " Si elle veut, cette femme peut sous-louer l'appartement qu'elle occupe, elle peut faire du commerce, comme toutes les petites vieilles. De plus, elle a bien quelques dollars à placer pour faire sa petite pelote. Bien entendu, si elle reste assise sur sa chaise, à se lamenter, elle n'aura rien."

 
Tout de même, c'est un signe de la force qu'ont prise, en Russie, des idées du libéralisme économique qui dominent dans les pays capitalistes.

 
Lilly Marcou : Il y a des éléments très contradictoires. Je me rends en Russie au moins deux fois par an, j'y ai beaucoup d'amis, de contacts, je flâne souvent dans la rue. Malgré la chute d'un régime qui assurait une grande sécurité, bien que l'appauvrissement soit massif, les Russes apprécient deux choses. D'abord, la liberté. Ils n'ont plus peur. Ensuite, la libre entreprise. Même si on n'entreprend pas on sait qu'on peut le faire. Ils sont heureux de l'abondance étalée - qui contraste tant avec la pénurie du temps de la perestroïka - même lorsqu'ils n'ont pas les moyens d'y accéder. Mes collègues historiens sont parmi les plus pauvres: " Avant, j'étais quelqu'un comme tout le monde. A présent, je suis parmi les plus déshérités de la société ", m'a dit un ami de trente-sept ans. Sa mère, paysanne, produit trois carottes et cinq pommes de terre qu'elle vend. Elle vit mieux que l'historien. Vous savez, les Russes passent d'un extrême à l'autre. Il y a encore un an, on enseignait la période stalinienne en la diabolisant totalement, les polycopiés étaient ahurissants. Ils ont été remplacés par un manuel, très honnête, de Nicolas Werth, excellent historien français de la Russie . D'autres aspects m'apparaissent comme négatifs. Mais c'est l'avis de quelqu'un qui vit en Occident et qui aimait beaucoup l'Union soviétique. La petite in-dustrie locale a disparu tandis que les produits standardisés, plus chers, envahissaient le marché. Je regrette la disparition des produits alimentaires russes, des jouets de bois, remplacés par des produits de supermarché. Pareil pour la culture. A la télévision, ce n'est plus la langue de bois, mais ce n'est plus russe non plus. On peut voir tous les feuilletons américains, les pires, et le dimanche, les messes américaines. Pour trouver un peu de culture russe, il faut vraiment beaucoup chercher. Même chose pour les livres. L'histoire de près d'un siècle, de 1917 jusqu'à 1991, avec tout ce qu'elle a engendré: idéologie, moeurs, mode de vie, tout ça est effacé. Dans la rue, on trouve surtout des livres sur le mystère, l'angoisse, des romans policiers. Des historiens qui participent à d'importants travaux, non publiés, sur les archives, m'ont dit: " Il n'y a pas de censure politique mais on a beaucoup de peine à publier. L'éditeur estime que nos recherches sur l'époque stalinienne ne se vendront pas si elles ne comportent pas beaucoup de sang et de morts."

 
Face à ces situations, le mécontentement est-il majoritaire ?

 
Lilly Marcou : Je me suis souvent demandé pourquoi il n'y a pas, par exemple, d'émeutes de la faim. Guennadi Ziouganov, dirigeant du Parti communiste de Russie qui recueille 12% des voix, estime que le pouvoir fait tout pour qu'il n'y ait pas de climat insurrectionnel car une guerre civile en Russie serait atroce. Au delà de leurs divergences, tous les dirigeants communistes m'ont dit des choses similaires. De plus, à cause de la grande insécurité d'emploi et de la dureté extrême de la vie, les gens sont mobilisés pour survivre. Face à cela, on constate une atomisation politique: une myriade d'organisations, mais, on ne peut penser, pour l'instant, que le peuple va agir pour que ça change. On y verra peut-être plus clair avec les élections législatives de décembre prochain, puis la présidentielle, en juin 1996.

 
Raphaël Vahé : La période où l'alternative au système antérieur, catégoriquement rejeté, n'était recherchée que dans une imitation de l'Ouest, un Ouest idéalisé, me paraît terminée. Au total, les gens se sentent assez frustrés. Ils attendaient autre chose. Je pense au pouvoir d'achat, aux prix des marchandises, inaccessibles pour la majorité de la population, aux très grandes disparités de revenus, etc. Pour moi, les résistances opposées à la dégradation de la situation proviennent des systèmes de l'ancien régime qui continuent à protéger les gens. Par exemple, les entreprises d'Etat assurent toujours certains besoins sociaux à leurs salariés, le logement, la santé, etc. Sinon, on ne comprendrait pas que certains ouvriers continuent à travailler dans une usine qui ne les paye plus depuis plusieurs mois. D'autre part, on voit pointer l'idée que des solutions doivent être trouvées par le pays lui même. Certains experts recommandent une évolution de la Russie ne reposant plus sur la politique monétariste conduite depuis les bouleversements de 1990-1991, mais sur un développement de la production nationale, avec un important volet social. Ces idées apparaissent au moment où d'autres solutions atteignent leurs limites. Comme le crédit de 6,5 milliards de dollars du fonds monétaire international (FMI), conditionné par des coupes drastiques dans le domaine social. D'ailleurs, quelle viabilité a le budget de la Russie, qui comprend ce prêt, quand les rentrées fiscales ne dépassent pas 50% à 60% ?

 
Marie Lavigne : En effet, un groupe de chercheurs de l'Institut de prévisions macro-économi-ques de l'Académie russe des sciences a présenté trois scénarios. L'un reproduit ce qui a été tenté avec ses vacillations. Le second reprend les positions du FMI: une politique restrictive à tout crin. Les chercheurs montrent qu'il conduirait le pays à la catastrophe. Le troisième, celui qui vient d'être évoqué, suppose un Etat interventionniste sur les structures: la politique industrielle, la politique sociale, etc. Pour les auteurs, si cette option était appliquée elle permettrait de réduire le chômage, d'accroître la production et de satisfaire aux critères du FMI parce que l'assiette de l'impôt élargie augmenterait les recettes. Mais, ils précisent bien que la condition décisive de viabilité de ce programme est " la formation d'une nouvelle configuration réaliste d'équilibre des forces politiques ".

 
Lilly Marcou : Parmi les obstacles à lever, je veux évoquer la criminalité. Rappelons-nous la nouvelle politique économique (NEP) dans les premières années de la révolution de 1917. Il y eut alors de nouveaux riches. On a vu en Chine et ailleurs des formes de démocratisation de la vie économique sous le contrôle du Parti communiste au pouvoir. En Russie, de nos jours, il s'agit d'autre chose. Deux catégories d'enrichissement sont très douteuses. D'une part, il y a la maffia. Connaissant la corruption régnant précédemment dans l'appareil du parti, je ne pouvais cependant imaginer qu'elle produirait une telle proportion de maffiosi. L'insécurité est particulièrement ressentie par les intellectuels. L'un d'eux, pourtant très critique du passé, m'a dit: " A l'époque de Brejnev, on connaissait la règle du jeu. Si on se faisait arrêter, au pire on allait en exil. Aujourd'hui, on risque la mort." Il y a une telle imbrication entre le pouvoir et la maffia ! Comme dans le hold-up de la banque Most qu'avaient organisé les gens de la présidence. Deuxièmement, il y a l'enrichissement de certains anciens du KGB, du Comité central ou de l'armée. Tous les anciens responsables ne sont pas devenus riches, loin s'en faut, ils sont même dans une situation terriblement modeste sinon précaire. Mais, ceux qui ont eu des positions clés, se sont terriblement enrichis, tels Tchernomyrdine ou Arkadi Volski, par ailleurs homme de gauche très sympathique. Cela dit, je partage l'appréciation selon laquelle, globalement, si la situation n'est pas aussi catastrophique qu'elle pourrait l'être, cela provient du fait que les structures de l'ancien régime ne sont pas vraiment démantelées. Ce que je continue à appeler l'acquis a été attaqué mais pas encore annulé.

 
Vous avez évoqué des recherches russes visant à orienter autrement le pays, au moins sur le plan économique. Quelle intervention utile peut avoir la France et que peut-elle proposer aux organismes internationaux auxquels elle appartient ?

 
Marie Lavigne : Pour la France, dans ses relations internationales, je considère que la situation est verrouillée. L'Union européenne a suspendu l'accord de partenariat signé l'an dernier avec la Russie à une solution acceptable de la crise tchétchène. D'autre part, l'assistance du FMI est plus limitée que promis, elle est conditionnée par des critères restrictifs connus mais pas par des indicateurs liés à la production ou de nature sociale. D'ailleurs, la Russie n'a pas be-soin, au sens économique du terme, de cette " aide extérieure ", mal dirigée et beaucoup trop fai-ble. Elle souhaite plutôt la restauration d'un climat de confiance pour que les investissements étrangers reviennent - en 1994 ils furent inférieurs à ceux de la Hongrie ! Ce qui importe à Eltsine, c'est surtout ce que les 6 milliards du FMI vont déclencher et l'utilisation politique qu'il peut en faire, disant: voyez comme mon gouvernement est crédible puisque j'ai le soutien de la communauté internationale. Le problème est de savoir si Eltsine mérite ça. Lilly Marcou: Pour moi, la première chose à faire est de ne pas aider Eltsine et son proche entourage, compte tenu de ce qu'ils sont. Je pense surtout au président américain qui continue de le soutenir de manière aberrante. L'idée qu'il est capable d'alternative est absolument erronée. Des alternatives existent, mais elles ne passent pas par lui. Je pense qu'une forme d'aide peut être l'envoi d'équipes occidentales pour surveiller les élections. Car le pays n'est vraiment pas démocratique. On se souvient des problèmes lors de celles de 1993, qu'Eltsine avait perdues. Ensuite, sur le plan individuel, nous pouvons aider nos collègues intellectuels russes à publier les travaux sérieux qui n'ont aucune chance de paraître là-bas.

 
Raphaël Vahé : C'est de coopérations nouvelles que nous devrions parler plus que d'aide. Il y a nécessité de rétablir un climat de confiance et de faire sentir que ce grand pays fait partie de l'Europe. La place de la Russie dans cet ensemble pose le problème d'une nouvelle logique à amorcer si on veut répondre aux nouveaux défis, tel celui de la sécurité. Certes, les menaces anciennes ont disparu mais il en est de nouvelles qui ne reculeront pas par la reconstitution de blocs militaires. Ne peut-on travailler à constituer un forum des nations d'Europe, avec la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie, les républiques Baltes, etc.? Ce forum, le P C F le propose dans la perspective d'une Organisation des nations d'Europe, comme d'autres formes régionales de l'ONU qui existent dans d'autres parties de la planète. Instance de concertation, de coopération, à l'échelle du continent, ce forum examinerait les grands problèmes communs: économiques, culturels, sociaux, environnementaux, politiques, sécuritaires. Quant à la France, elle a au moins la possibilité d'examiner les coopérations nouvelles avec la Russie. Elle pourrait s'élargir dans le domaine spatial où existe déjà une solide tradition. Les échanges entre facultés, écoles, lycées actuels sont très en dessous de ce qu'ils peuvent devenir. Ne pourrait-on faire des propositions d'une autre nature que celles imposées par le FMI dans tous les organismes dont la France est membre ?

 
Marie Lavigne : Franchement, le rôle de la France a beaucoup décliné à la faveur des changements en Russie. Et le fait que ces changements se soient produits au moment où nous avions un gouvernement et une présidence socialiste, n'a pas arrangé les choses. Il ne pouvait y avoir qu'une grande méfiance du point de vue politique. La force de la France en URSS tenait à un petit nombre de très grandes entreprises, surtout publiques, très bien implantées. Ces positions perdues sont très difficiles à reconquérir. Si la France a encore une image là-bas elle est intellectuelle et culturelle, et c'est là-dessus qu'on peut jouer valablement.

 


1. Une " domination " sociale de type féodo-monarchique de pasteurs (minoritaires) sur des cultivateurs (majoritaires) a précédé la colonisation.Selon certains historiens, plusieurs régions furent administrées par les Hutus, d'autres par les Tutsis.

2. " La France se veut une puissance mondiale (...) dont le premier champ d'intervention est l'Afrique ", proclamait encore Edouard Balladur le 27 juin 1994.

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