Regards Juillet-Août 1995 - La Planète

Burundi, Rwanda, Zaïre, les grandes manoeuvres

Par Guy Chapouillié


Le Burundi, le Rwanda et les peuples des pays voisins paient le chassé-croisé de luttes entre puissances occidentales pour une redistribution des zones d'influence en Afrique, particulièrement des richesses du Zaïre.

Le drame rwandais a fait plus d'un demi-million de morts, le pays est dévasté, déstabilisé. Une grande part de sa population vit à présent hors de ses frontières, au Zaïre, au Burundi ou en Tanzanie, très pauvres et en crise profonde. Sans revenir sur les causes et les conséquences de la tragédie rwandaise, soulignons que la situation ne peut s'améliorer que si la communauté internationale accepte d'aider ce pays à se relever. Sans les aider à vivre, comment obtenir que les centaines de milliers de réfugiés rwandais rentrent chez eux ? Or, les grandes puissances - dont la France - n'ont guère contribué à ce que des moyens matériels et financiers soient attribués au peuple rwandais, en matière d'agriculture, de logement, de santé, d'éducation. Au contraire, l'apurement des arriérés de la dette et le paiement régulier des échéances à venir sont considérés comme des conditions pour l'octroi de prêts, notamment des institutions financières internationales. Quant aux fonds nécessaires à la réintégration des réfugiés et des déplacés, ils couvrent à peine 15% de la demande rwandaise alors que la " réconciliation " indispensable à la stabilité du pays et de la région des Grands Lacs en dépend.

 
La grille de lecture ethnique, un faux-fuyant pour expliquer la crise

Il est fréquent " d'expliquer " la crise dans cet ensemble de pays par une grille de lecture ethnique. C'est encore le vieux précepte de la colonisation: " diviser pour régner ". En fait, dans la région, ceux que l'on nomme Tutsis (les pasteurs) et Hutus (les cultivateurs), partagent une communauté de langue, de traditions et de culture. Les différenciations sont socio-politiques, bien plus qu'ethniques, et liées à une position économique différente selon que l'on est pasteur ou cultivateur (1). Dans le nouveau rapport international des forces, l'Afrique ne constitue plus " une chasse gardée " de tel ou tel pays. Les Américains se plaisent à le rappeler, depuis 1990, tout en n'investissant pas beaucoup dans la région." Sur le plan pétrolier, le rôle de l'Afrique pourrait s'accroître au détriment du golfe Persique, étant donné la vulnérabilité de cette zone ", selon Kent H. Butts, spécialiste des questions africaines à l'US Army War College. Il ajoute: " l'Afrique demeure essentielle pour l'approvisionnement des Etats-Unis en minerais (cobalt, chrome, platine, manganèse), dans la perspective d'une compétition économique avec l'Europe et le Japon." Là réside une des principales clés de compréhension des événements dans la région. Excepté l'Afrique du Sud, la part essentielle des richesses africaines, minières notamment, se trouve au Zaïre. En position géostratégique centrale, ce pays pourrait éventuellement être utilisé comme contrepoids face à une Afrique australe débarrassée de l'apartheid et en paix, où des forces de progrès imprimeraient un cours politique redouté par les grandes puissances. Jusqu'en 1990, le Zaïre, cinq fois grand comme la France, fut le pilier d'une alliance entre l'Afrique du Sud raciste et le Maroc de Hassan II. Depuis, ce pays, peuplé de 40 millions d'habitants, est déchiré et déstabilisé, ravagé par une misère effroyable, une inflation délirante et une dette extérieure de 12 milliards de dollars. Pour se maintenir au pouvoir, Mobutu a, lui aussi, exacerbé les tensions entre groupes de populations, également menacées (au Sud et à l'Est) de déstabilisation par l'arrivée de dizaines de milliers de Rwandais. Le problème posé aux grandes puissances est là: Mobutu et son régime, sa garde présidentielle. Qu'en faire, comment le remplacer, par qui, afin de relever et stabiliser ce pays si " utile "? Les Etats-Unis avec la Belgique, le FMI et la Banque Mondiale ont lâché Mobutu en1990 pour faciliter une redistribution des cartes dans cette région. Or, la France veut sa " part du gâteau ". N'acceptant pas d'être renvoyée hors-jeu par la volonté américaine de gérer sans lui la crise zaïroise, Paris continua à soutenir Mobutu. Les atouts utilisés pour se réintroduire dans le " cercle des Grands " (2) lors du partage ont nom Rwanda et Burundi, voisins du Zaïre que la Belgique avait plus ou moins " abandonnés ". Aussi, lorsque le Front patriotique rwandais (FPR), qui luttait pour la démocratisation du pays, lança son offensive à partir de l'Ouganda, la France y vit un " mauvais coup des Anglo-Saxons "pour l'empêcher de prendre pied dans la région afin de renforcer sa position en vue d'influencer l'avenir du Zaire. C'est ce qui explique la précipitation française à envoyer des militaires de 1990 à fin 1993 au Rwanda pour maintenir le régime militaire, lui-même soutenu par Mobutu. Celui-ci envoya dans le même temps 3 000 hommes de sa garde présidentielle à la frontière avec le Rwanda. De son côté, l'Ouganda joue lui aussi, depuis 1992, un rôle régional. Après avoir lâché Mobutu, les Etats-Unis se sont tournés vers le président ougandais Museveni (anglophone) qui soutient le FPR. Il soutient la rébellion sudanaise (au sud Soudan) avec l'aide généreuse des Américains. Comme au Libéria ou en Yougoslavie, le jeu de certaines grandes puissances contribue à attiser les braises de conflits pseudo-ethniques, latents, aux seules fins de maintenir ou accroître leurs intérêts. Les peuples rwandais et burundais ainsi que ceux des pays voisins subissent les conséquences humaines et matérielles de ces manoeuvres qui obscurcissent durablement l'avenir des prochaines générations.

 


1. Une " domination " sociale de type féodo-monarchique de pasteurs (minoritaires) sur des cultivateurs (majoritaires) a précédé la colonisation.Selon certains historiens, plusieurs régions furent administrées par les Hutus, d'autres par les Tutsis.

2. " La France se veut une puissance mondiale (...) dont le premier champ d'intervention est l'Afrique ", proclamait encore Edouard Balladur le 27 juin 1994.

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