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Jean-Claude Petit: La musique est mon langage Par Jackie Viruega et Anna Rouker |
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Son bureau est en réalité une maison qu'il a autrefois habitée.
Par la fenêtre, le jardinet - nous sommes dans la banlieue ouest de Paris - éclaire un peu la pièce sombre et surchargée de papiers, de partitions, de toutes les récompenses accumulées par Jean-Claude Petit.
Nominations, César, 7 d'Or...
Il semble surtout fier de son British Awards, reçu pour la musique du film Cyrano de Bergerac - il est le seul compositeur français distingué ainsi - et qui lui fut remis par la princesse Anne: " Elle signe Anne, vous voyez.
Elle n'a pas de nom de famille ? "
Il s'installe à contre-jour, un peu méfiant devant cette idée baroque de parler de ses passions." Quelle question étrange ! Je ne me suis jamais demandé si la musique était ma passion. C'est à la fois un langage, que je manie même mieux que le français, et c'est mon métier. J'ai commencé le piano et le solfège dans mon enfance. J'ai fini par aimer la musique, je n'ai jamais pensé faire autre chose. J'ai seulement changé de genre, pour m'opposer à ce qu'on m'enseignait." Après le conservatoire, après la musique classique, il aime follement le jazz et court la capitale dans les années 60 pour applaudir les plus grands musiciens américains qui s'y produisent alors. Sa rébellion fut politique. Le temps des études au Conservatoire coïncide pour lui avec la guerre d'Algérie. Un choc." Avec trois autres camarades, j'ai fondé un cercle de l'Union des étudiants communistes. A cette époque-là, Krivine était à l'UEC, il est toujours resté mon ami." Son engagement est né là, du refus de cette guerre. Il s'est poursuivi, au long des péripéties de sa vie. Jean-Claude Petit se met à rire: " A une époque, j'ai gagné assez d'argent pour m'acheter une Jaguar. L'Huma associée à la Jaguar, ça faisait jaser ! Mais je n'avais aucune raison de changer de journal, à pied ou en voiture ! " Cette activité politique n'a pas eu, pendant longtemps, de rapports avec la musique. Depuis quelques années, le compositeur s'implique dans les organisations qui regroupent les musiciens et défendent leurs intérêts. Il préside notamment la commission audiovisuelle de la Sacem. L'avenir de la création le préoccupe beaucoup. L'évolution de la musique préfigure à son avis la société de demain: ordinateurs et synthétiseurs ont supprimé nombre d'emplois depuis quinze ans. La situation s'aggrave avec la sollicitation intensive des orchestres des pays de l'Est, payés à bas prix, au détriment des orchestres d'ici: que la musique suive la loi du marché est pour Jean-Claude Petit un non-sens absolu." L'art et le marché sont totalement incompatibles, aucun art n'est rentable... Pendant longtemps la musique, ce luxe, était soumise au fait du prince. Elle en était l'esclave, bien sûr, mais elle était à l'abri du marché ! Aujourd'hui, le prince-Etat se désengage et l'art plonge dans le monde impitoyable du marché." Faire vivre ceux qui font la musique... Le concert des mille, à la Villette, au mois de mai, a popularisé la grogne des musiciens et attiré l'attention sur leurs difficultés. Peu d'orchestres symphoniques, inexistants dans de très nombreuses régions, et plus ou moins délaissés là où ils existent, en partie à cause de cette concurrence. Ils se voient confier de moins en moins de travail, et sont ensuite déclarés inutiles." Dans dix ans, à ce rythme, la moitié des orchestres aura disparu." Que deviendront les jeunes qu'on a encouragés à suivre un enseignement musical ? Des chômeurs ? Cette perspective se conjugue avec la tendance à faire de la musique avec de moins en moins de monde, dans tous les autres genres que le classique. La caricature en est la dance music, industrie éloignée de toute création artistique." Je n'ai rien contre mais, vraiment, ce conformisme grandissant... L'avenir mérite une réflexion de fond qui dépasse largement les questions de moyens financiers." Il revient au chômage qui frappe tant de monde et qui " sévit largement parmi les musiciens. Je n'ai jamais arrêté de travailler. Je suis un travailleur intermittent, c'est un statut que j'ai choisi. Qui est pourtant, je vous l'assure, profondément angoissant. Surtout pour ceux qui ne l'ont pas souhaité et qui n'en recueillent que les inconvénients. Une cohorte de musiciens de ma génération se trouvent dans une situation très précaire, particulièrement ceux qui ont choisi des voies différentes des goûts du grand public." Le passionné - quoi qu'il dise - de musique connaît-il encore d'autres passions, excepté la politique ? A peine malicieux, il me répond: " Alors, l'amour... Non, c'est un journal trop sérieux..." Il réfléchit, puis s'illumine: le sport ! " J'avais une passion pour le volley, autrefois, je le pratiquais en compétition, j'étais international junior. J'ai du arrêter car se casser les pouces est absolument incompatible avec la pratique du piano. Aujourd'hui, je fais du tennis... Mais j'ai toujours été un vrai sportif, pas un sportif de salon ! " Le cinéma, enfin, est la dernière passion dont il parlera. Avec enthousiasme." Il m'a ouvert des horizons, permis d'écrire des musiques que je n'aurais jamais pensé composer. Sortir du milieu musical est indispensable à mon avis pour mieux maîtriser sa création. La culture que je n'ai pas trouvée dans la musique, je l'ai découverte grâce à la politique et au cinéma. J'ai rencontré des gens comme Rappeneau, Mordillat, Claude Berri...dont la façon d'être, l'élévation d'esprit m'ont enrichi. Et puis, le cinéma, c'est un voyage dans le temps et dans l'espace... Cela devient une passion. Les gens de cinéma sont si amoureux de ce qu'ils font que ça m'impressionne. Ils racontent des histoires. Moi j'essaie de les écrire en musique...". |
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1. Le Rouge et le Bleu, essai sur le communisme dans l'histoire française, éditions de l'Atelier, 1995, 120F. 2. Les 21 conditions imposées pour adhérer à la Troisième Internationale.
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