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Dialogue sur la novation communiste Par Patrice Cohen-Seat |
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Dialogue avec Roger Martelli |
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Le livre de Roger Martelli, Rouge et Bleu (1), n'est pas une histoire du communisme mais une réflexion sur cette histoire.
Un essai politique sur la base d'un travail d'historien.
L'échange entre l'auteur et Patrice Cohen-Séat poursuit un débat à l'IRM.
Au delà de ce qui leur est commun ou de ce qui les sépare dans l'analyse, l'essentiel est que ce livre représente une riche matière à réflexion.
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Patrice Cohen-Séat : Ton livre revient sur l'histoire du " fait communiste " dans un effort de rétrospective critique dont l'objet essentiel est d'en interroger l'avenir possible.
Une des lignes de force de ta réflexion porte ainsi sur l'analyse de ce que tu appelles " l'espace communiste " français.
Contredisant ceux qui postulent que 1920 n'aurait ouvert qu'une parenthèse de division de la gauche, que l'effondrement du mur de Berlin commanderait aujourd'hui de fermer, tu fais ressortir l'importance d'un " courant d'alternative sociale ancré dans la vieille tradition française du communisme ", structurant durablement et profondément le champ politique français.
Et tu relèves, à propos du mot " communisme ", que s'il a bien eu à voir avec une forme de pouvoir, voire un système d'oppression, il a été en même temps expression d'exigence, d'idéal, force de libération humaine, expliquant que " la visée communiste reste dans nos sociétés un horizon stimulant dont la perte pourrait affecter durement toute la dynamique du mouvement social ".
A quoi attribues-tu cette spécificité française ?
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Roger Martelli : Il n'y a pas d' " exception " dans l'exigence française du communisme.
La spécificité tient à ce que cette exigence est, en France, socialement et - surtout peut-être - politiquement insérée.
La politique moderne naît en effet de la Révolution qui trace les contours d'un progressisme populaire.
Parce que, depuis 1789, il y a chez nous une forte tradition démocratique et plébéienne, de filiation franchement révolutionnaire, les options les plus radicales ne sont pas marginalisées.
La force du communisme français est d'avoir su prospérer sur ce terreau en mêlant utopie et constructions politiques ambitieuses.
Il n'est pas sans intérêt de noter que la carte d'implantation du communisme est très exactement celle de l'engagement révolutionnaire le plus dense entre 1789 et 1793.
Le Congrès de Tours n'ouvre pas une parenthèse.
Il introduit une rupture, en France comme ailleurs, dans le domaine de la forme-parti.
Mais cette rupture, voulue majoritairement par les socialistes sans qu'ils en mesurent l'exacte portée, est vécue par eux, tout aussi fortement, sur le registre de la continuité.
Prenons ainsi l'habitude d'observer 1920 sans nous empêtrer dans les mythes.
Par exemple, rien ne sert de rêver à l'unité perdue.
L'unité socialiste ne dura que de 1905 à 1920, et encore ne concerna-t-elle que la famille socialiste stricto sensu.
Car le mouvement ouvrier vivait alors une division entre parti et syndicat qui n'était pas seulement fonctionnelle, mais profondément stratégique et culturelle: elle opposait deux conceptions de l'émancipation ouvrière.
A bien y réfléchir, 1920 ne fait que réactiver une vieille structure de la vie politique française qui, sous des formes différentes, scinde toujours la droite et la gauche et, à l'intérieur du camp démocratique, distingue ce que l'on pourrait appeler le sens de la radicalité et le sens de l'opportunité.
Une telle distinction n'est pas née en 1920; elle remonte à la Révolution.
Elle n'est pas du seul ordre des idées mais reflète, à certains égards, une contradiction qui gît au coeur des sociétés bourgeoises: elles sont reproductibles et évolutives, ce qui conforte des stratégies d'accompagnement et de correction du capitalisme; elles sont structurellement limitées, ce qui légitime la recherche de normes nouvelles de développement par un dépassement du capitalisme.
On peut ambitionner une politique simplifiée, sur un modèle dualiste; je crains que cette simplicité ne casse la dynamique, plus fluide qu'il n'y paraît, de tout le champ politique français.
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P.
C.-S.: Précisément, tu rapportes à cette réalité française le phénomène contradictoire du recul, et pourtant de la résistance du " fait communiste ".
Tu fais notamment ressortir la spécificité et la richesse des rapports entre l'histoire de la France et celle du communisme.
Par exemple, tu relèves que l'adhésion aux 21 conditions (2) en 1920, a bien importé dans notre pays, comme partout, une matrice rigide, forme politique " stabilisée " qui te paraît caractériser le communisme du XXe siècle et que tu nommes " forme-parti communiste "; mais tu soulignes combien elle s'est " gallicisée " en rencontrant des réalités françaises avec lesquelles elle s'est articulée: un marxisme de pente rationaliste et jacobine, une espérance sociale ancienne (la " Sainte Egalité " des sans-culottes, la " Sociale "), un langage proprement politique, etc.
Il me semble pourtant que la question des contenus concrets de l'action du PCF est relativement sous-estimée.
Prenons le Front populaire.
Au congrès de Villeurbanne, avant les élections de 1936, les deux mots d'ordre étaient: 1." Vive la République française des soviets ", ce qui marquait bien la prégnance du modèle; mais aussi: 2." Vive le Front populaire pour le pain, la paix, la liberté ", ancrant l'intervention du PCF dans les enjeux les plus urgents et les plus essentiels de la vie politique française.
Même chose pour la décolonisation.
Interrogé voici peu à la radio sur les raisons " étranges " pour lesquelles un Jean-Pau Sartre pouvait traiter les communistes d'assassins après 1956, puis se rapprocher d'eux quelques années plus tard, Pierre Daix répondait en substance: " Avec quelle autre force politique lutter à l'époque contre les guerres coloniales ? "En quelque sorte, j'ai l'impression que la notion de " forme-parti " polarise la réflexion sur un aspect du fait communiste français, sans le mettre assez concrètement en rapport avec l'action du PCF, celle des autres forces politiques comme avec les stratégies internationales de ces époques.
Or, peut-on appréhender l'identité communiste, et comprendre sa " résistance " actuelle, sans garder à l'esprit que, sur tous les grands enjeux sociaux, politiques ou idéologiques de la période, l'apport du PCF au progressisme français a été absolument irremplaçable ? Et, sans nier que l'URSS et le modèle qu'elle représentait aient fonctionné comme utopie mobilisatrice, n'est-ce pas avant tout ces contenus politiques, ancrés dans les réalités proprement françaises, qui ont motivé l'engagement communiste de tant d'hommes et de femmes; et dans les dernières décennies, cet engagement ne s'est-il pas fait plutôt ce qui pouvait demeurer de la " forme-parti communiste " issue de la matrice importée ?
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R.
M.: Il ne faut certes jamais s'enfermer dans les formes, et tout essai sur la politique court le risque d'une trop grande abstraction.
Je maintiens pourtant la trame de mon propos, pour comprendre la double réalité dont nous devons rendre compte: le recul et la résistance du fait communiste, en France et dans le monde.
La résistance provient de ce que, avant d'être une structure politique particulière née avec le siècle, le communisme est une vaste espérance humaine et un projet politique de dépassement radical des sociétés irriguées par le capital.
Ces deux dimensions existaient avant 1917; elles ne disparaissent pas avec la chute du mur de Berlin.
Mais à partir de 1917, le communisme est devenu forme-parti, fortement théorisée et codifiée de façon à peu près identique dans tous les pays.
Ce mouvement communiste est plus qu'une simple institution, un appareil et des statuts: c'est l'équilibre entre quatre composantes qui se nouent entre 1917 et la fin des années vingt.
Quand le communisme organisé s'impose dans la foulée de l'Octobre russe, il installe une totalité politique dans laquelle on trouve à la fois: une représentation de l'avenir social dominée par la figure réelle ou mythique de l'URSS; une conception de la révolution pour laquelle le peuple s'empare des leviers de commande, violemment ou pacifiquement, mais toujours sous la conduite d'un parti-guide, avant-garde savante qui trace le chemin; une conception du parti construit pour réaliser sa mission, et donc bâti sur le triptyque cohésion-centralisation-discipline; et enfin une culture politique, plus mobile que la structure d'organisation, mais reposant sur des antagonismes binaires simples, bourgeoisie contre prolétariat, classe contre classe, bloc contre bloc, programme contre programme.
Une utopie, une praxis révolutionnaire, une organisation et une culture: l'ensemble de ces traits définit la forme communiste du XXe siècle.
Cette forme n'est pas abstraite et immobile: elle a été longtemps dominée par le stalinisme, mais celui-ci n'a pas été sa seule vérité; elle est universelle, mais elle a défini les contours d'un authentique parti politique français, d'un communisme nationalisé, serais-je tenté de dire.
Et puis, chacun des éléments a varié plus ou moins avec le temps.
Pourtant toute l'histoire du communisme du XXe siècle a été celle de l'équilibre originel des quatre composantes.
Et elle a été celle des contradictions que cet équilibre génère.
Entendons-nous bien: contradiction ne veut pas dire nécessairement inefficacité ou blocage.
Au fond, l'existence de ce mythe lointain que l'URSS incarnait a été longtemps à la fois un modèle contraignant et un vecteur d'espérance concrète.
Mais si l'utopie et le projet communistes relèvent de la très longue durée, la forme politique qu'ils ont prise pour quelques décennies est le produit d'une conjoncture ouverte par 1917.
Quand cette conjoncture a épuisé toutes ses facettes, la forme perd l'essentiel de sa raison d'être.
S'appuyer sur elle tant qu'elle garde de la pertinence peut être source de dynamisme; s'y enfermer au-delà du possible est cause de déboires cruels.
Il y a des dizaines de pistes d'explication pour comprendre le recul du communisme, mais la principale est celle-ci: la forme-parti - je ne dis pas l'appellation de " parti communiste ", car elle date du siècle précédent - cette forme qui a dominé le communisme du XXe siècle est désormais essoufflée.
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P.
C.-S.: La notion de " forme-parti " communiste me paraît trop limitée pour appréhender le fait communiste.
Mais si l'on examine ce que tu dis en être les éléments constitutifs - " grand soir ", dictature du prolétariat, centralisme démocratique, marxisme-léninisme, représentation de l'avenir social -, cette " forme-parti " est-elle en France aussi stabilisée que tu le dis ? Par exemple, si l'URSS a bien été une forme mythifiée de l'avenir idéal, le Front populaire, le programme du Conseil national de la Résistance ou le Programme commun ont bien constitué d'autres formes de projection dans l'avenir, spécifiquement françaises.
Et qui pourrait dire que le PCF porte aujourd'hui une représentation de l'avenir social du type république des Soviets ou économie administrée ?Autre " élément constitutif ": l'organisation.
Certes, le centralisme démocratique a fonctionné autour d'une conception de l'efficacité fondée sur la cohésion poussée jusqu'au monolithisme.
Mais l'histoire du PCF n'est-elle pas jalonnée de grands débats (par exemple au moment du Front populaire, dans les années 60, plus encore depuis les années 70) qui interdisent de réduire la réalité à une uniformité de la pensée et de l'expression ? Ne peut-on dire que la réalité française de l'organisation communiste fut fondamentalement différente de la " matrice " stalinisée, même si elle en reproduisait certains aspects essentiels, dès lors que la " discipline " dont tu parles n'a jamais pu être fondée que sur l'adhésion ?Mais ne faut-il pas aller plus loin ? Le PCF a affirmé le principe de " l'alternance " dans les années soixante.
Il a renoncé à l'idée de dictature du prolétariat, à celle de " grand soir ", à la notion de modèle, à la prétention de disposer de la vérité historique.
Il a décidé de passer du centralisme démocratique à la démocratie.
Que reste-t-il dès lors des " éléments constitutifs " dont l'équilibre défini dans les années vingt constituait la matrice de la " forme-parti " que tu dis essoufflée ?
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R.
M.: Ne simplifions pas les choses mais soyons clairs.
Le communisme n'a jamais été en France une structure de pouvoir comme en URSS et dans les pays socialistes.
Mais, alors qu'il fut avant tout structure de contestation, le PCF a partagé avec tous les PC au pouvoir une culture qui, par excès de centralisation, a fini par fonctionner aussi à l'oppression et à la dépossession.
Il fut une instance de politisation populaire et un foyer exceptionnel d'attraction; mais il fut aussi facteur de répulsion, écartant de lui des centaines de milliers d'individus qui y avaient placé leur espérance.
Il fut et il est un remarquable corps vivant; mais force est de constater qu'il a raté à plusieurs reprises les opportunités d'une mutation décisive, dans les années 30, à la Libération, au milieu des années 50 et dans les années 60-70.À quatre reprises, la mutation amorcée ne fut pas portée à son terme.
Pourquoi ? Parce qu'à chaque fois le changement buta sur une conception pauvre de l'identité, celle qui fixe l'identification sur un mot ou sur une forme.
A la Libération et dans les années 50 on n'osa pas aller trop loin, car la démarche démocratique contredisait le principe tenu pour intangible de la " dictature du prolétariat ".
Dans les années 60-70, on avança sur le terrain de la démocratie mais on ne bougea pas sur la question du parti, car on ne voulait surtout pas toucher au centralisme démocratique, dont on disait qu'il était la base fondamentale de l'identité communiste.
On craignait de perdre cette identité que l'on figeait dans une forme presque sacralisée; ce faisant, on mutila les mises à jour indispensables du projet.
Le drame est que chacune de ces occasions manquées provoqua son lot de reculs, de déchirures, de gâchis humains et de retards sur la réalité.
Quand une culture finit à ce point par se cristalliser sur une forme politique marquée par l'histoire, c'est que celle-ci a besoin d'être dépassée.
Au fond, ce que nous vivons depuis quelques décennies, c'est à la fois l'échec du stalinisme et celui des tentatives de sortie du stalinisme à l'intérieur du système initial.
Il faut désormais se placer sur le terrain d'une novation communiste plus ambitieuse encore, qui dépasse radicalement les équilibres anciens.
Pour mettre à jour les contenus de la prospective communiste, pour reconstruire le projet et reproduire l'idéal, il faut s'atteler aux formes politiques qui en stimulent les avancées.
Aucune institution n'est éternelle.
Pourquoi la nôtre ferait-elle exception ?
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P.
C.-S.: Il y eut en effet des occasions manquées, et donc un retard très préjudiciable à opérer les transformations qui s'imposaient dans le fonctionnement comme dans toutes les conceptions du Parti.
Encore faut-il, pour envisager l'avenir, apprécier ce qui s'est figé, et ce qui a bougé.
Tu parles d'un " parti pris " de novation: j'en suis d'accord.
De même que je partage avec toi l'idée qu'elle doit se situer sur le terrain du communisme, à défaut de quoi l'on accepterait l'hégémonie du courant social-démocrate, et on laisserait à découvert le champ de la radicalité au profit du " réalisme ", ce qui constituerait une voie dangereuse et sans issue.
En revanche, il me semble que notre différence d'analyse porte sur trois points.
D'une part, tu vois cette novation comme une " rupture de l'ampleur de celle de 1920 ".
Or, outre que les conditions sont très différentes - puisque le congrès de Tours a " adopté " un contenu préconçu alors qu'il s'agit aujourd'hui d'inventer en marchant - je crains que l'idée de rupture, allant de pair avec celle de constitution d'une nouvelle formation communiste, ne contourne l'exigence d'une rétrospective critique sans laquelle il ne me parait pas possible d'avancer vraiment.
Méfions-nous de l'exemple de la SFIO, se sabordant en 1971 pour créer le PS, et évitant ainsi l'analyse critique de son action passée.
En l'occurrence, le devoir de mémoire ne répond pas seulement à un impératif moral, mais aussi à une exigence de lucidité.
En second lieu, je crois que nous ne portons pas la même appréciation sur la portée du processus de novation engagée dans le PCF depuis les années 70.
Il n'est certes pas achevé et se heurte à des hésitations, des tâtonnements voire des résistances, qui se situent d'ailleurs pour une part en chacun d'entre nous.
Mais je ne vois pas que le problème se pose en terme de " rupture " dans la mesure où chacun des éléments de la forme ancienne se trouve déjà en voie de dépassement dans un processus que le28e Congrès (mis en actes dans la campagne de Robert Hue) a décidé d'approfondir et d'accélérer.
Enfin, il me semble que nous n'avons pas non plus le même regard sur le contenu de la novation à opérer.
Tu vois par exemple les années 80 comme une période de blocage, ou en tout cas de freinage de ce mouvement.
Tu l'attribues à un " vertige du déclin " ayant conduit le parti à chercher à " faire la différence " avec le PS sur la base d'une identité ancienne " réactivée ".
Je crois au contraire que le processus de novation s'est poursuivi dans cette période, mais que la question centrale était alors de savoir s'il fallait se laisser entraîner sur la voie de l'adaptation au capitalisme - ce vers quoi tirait un PS hégémonique - ou s'il fallait demeurer sur le versant de la " radicalité " en cherchant des formes nouvelles.
Mon opinion est que l'évolution des positions du Parti dans cette période (par exemple la mise en avant de la notion de " rassemblement populaire majoritaire ") ne correspondait nullement à un repli basiste centré sur le refus, mais à la recherche difficile, tâtonnante (la critique lucide est donc tout à fait nécessaire) pour inventer une nouvelle articulation entre refus des dominations (donc luttes), propositions et construction politique d'un type nouveau.
Et que cette période ouvre la voie à la mise en cohérence forte que commencent à dessiner le 28e Congrès et la proposition de " pacte unitaire pour le progrès ".
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R.
M.: Je n'ai pas la même image des années 80.
Je ne les ai certes pas vécues - sauf à quelques moments difficiles - comme des années de plomb.
Mais elles ont été pour moi dominées par ce trait récurrent de notre histoire: le balancier perpétuel de l'ouverture et du repli; le désir sans doute de l'évolution, mais contredit parfois et corseté toujours par la peur farouche de perdre l'identité, au prétexte qu'une figure historique du communisme était en train de s'effriter.
Je sens bien que la période actuelle suggère la possibilité d'une novation conséquente.
Des changements se sont opérés au sommet; un style nouveau a commencé d'imprimer sa marque dans l'opinion.
Je ne mésestime rien et mon choix est d'accompagner toute mutation.
Mais pour qu'il n'y ait plus de retour en arrière, il faut respecter au moins deux exigences.
D'abord accomplir des actes plus significatifs encore, et notamment en matière de fonctionnement du parti.
Et surtout, il faut que les novations partielles puissent prendre un sens, et un sens perceptible par tous.
Or, de ce point de vue, rien ne serait plus désastreux que la ruse.
Si novation il doit y avoir, il convient d'en dire la destination et la visée.
Vers quoi veut-on aller, quelle que soit la méthode retenue pour y parvenir ? Vers un aménagement de la forme installée en 1917 ou vers son dépassement ? Vers l'amélioration du communisme du XXe siècle ou vers la construction de la formation communiste du troisième millénaire ? Il n'y a sans doute pas une seule manière de parvenir à ce second objectif.
Mais la moindre des choses est que l'on ne dissimule pas, au départ, l'ampleur de la subversion nécessaire.
Sinon, l'attrait de la conservation peut de nouveau l'emporter à terme sur l'audace de la novation.
Tout cela est affaire d'honnêteté et de rigueur politique.
Qui, en effet, peut être concerné ? Les membres actuels du Parti, bien sûr: ce serait à mes yeux folie que de penser construire quelque chose sans eux.
Mais que faire du nombre immense de ceux qui se sont écartés du Parti en restant communistes dans l'âme ? Et la masse de ceux qui, attachés d'une façon ou d'une autre au référent communiste, n'ont pas été, ne sont pas et ne seront peut-être pas membres d'un PC qu'ils rattachent encore au passé ? Que va-t-on leur proposer ? De rejoindre nos rangs, de se rallier à nous et d'infléchir ensuite le projet communiste que nous aurions mitonné ? La méthode serait contraire à ce que nous disons par ailleurs vouloir pour la France.
Plus cohérent est dès lors de leur suggérer, à part égale de responsabilités, de commencer - je dis bien " de commencer " - à s'engager dans la construction de la formation communiste qu'appelle notre temps.
On ne part pas de rien ? Sans doute et la table rase est inopportune au plus haut chef, quand tant de réflexions et de pratiques sont d'ores et déjà accumulées, dans le parti et à l'extérieur.
Mais au nom de quoi serions-nous habilités à définir par avance les cadres généraux de l'oeuvre communiste qu'il faudrait bâtir avec tant d'autres ? La tradition communiste est celle de la responsabilité: elle oblige à dire clairement qu'il faut aller vers quelque chose qui n'est ni la continuation, ni l'adaptation, ni la négation, mais le dépassement d'un équilibre que le XXe siècle nous a légué, mais dont le siècle suivant ne peut s'accommoder en l'état.
A certains égards, c'est un objectif qui se situe au niveau d'ambition de 1920: non pas un retour à la case départ, mais le début d'une nouvelle donne.
Que s'est-il produit à Tours ? La décision collective, et mûrement réfléchie, prise par la majorité des socialistes de l'époque, de s'engager dans une étape nouvelle de l'idéal.
La continuité révolutionnaire rendue vivante par la subversion sans équivoque du parti...Ça, c'est moderne !
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| P. C.-S.: D'accord avec l'idée que la question est celle du communisme du 3e millénaire. J'aime pour cette raison l'expression " nouveau communisme ". Et d'accord sur la nécessité de signes forts, d'actes politiques rendant de plus en plus visibles le sens et la portée de la novation engagée. Mais s'agit-il principalement d'opérer la " jonction " de tous les courants qui s'en réclament, et la " subversion " de ce qui existe a-t-elle d'abord pour but de créer une forme acceptable par tous les " communistes dans l'âme " ? Assurément, la dynamique engagée doit permettre à ceux qui se reconnaissent dans l'idée communiste de prendre ou reprendre leur place dans l'action collective qui est l'objet essentiel d'un parti: c'est capital. Mais ne fais-tu pas de cet objectif le point de départ et, en quelque sorte, le préalable de la novation, alors que l'un et l'autre sont intimement liés ?Tu opposes " rallier nos rangs " à " construire une nouvelle formation politique ": je ne me retrouve dans aucune de ces deux formules. Je pense tout à la fois que la force organisée que représente le parti, tel qu'il est engagé dans un processus de novation dont il entend pousser les feux, constitue un atout irremplaçable; et que le contenu même de cette novation doit permettre à tous ceux qui le souhaitent d'y prendre part sans rien abandonner, encore moins abdiquer de leurs opinions et de leurs sensibilités. Enfin, l'exigence de novation ne dépasse-t-elle pas la seule question - pourtant essentielle - de la formation politique pour toucher à la nature même du rapport du parti à la société ? Au fond, si le parti n'est plus le " guide ", dépositaire d'une vérité à faire partager, alors le problème principal n'est pas de s'entendre à l'avance ni sur un projet " mitonné " où que ce soit, ni d'ailleurs sur les rapports que les forces ou sensibilités politiques doivent entretenir entre elles, mais de tout faire pour favoriser l'intervention multiforme et autonome des citoyens, communistes ou pas. N'est-ce pas alors dans le dialogue et l'action ainsi favorisée que peuvent s'opérer les " jonctions " ou les " convergences ", dans un processus où chacun peut donc être tout à fait lui-même. Tout au contraire d'une démarche visant à unifier dans ou autour du parti, n'est-ce pas la façon la plus ouverte de contribuer à un rassemblement respectueux de toutes les différences ? Et de travailler le plus efficacement à la construction de cette identité communiste moderne qui est au fond l'objet de notre réflexion commune ? |
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1. Le Rouge et le Bleu, essai sur le communisme dans l'histoire française, éditions de l'Atelier, 1995, 120F. 2. Les 21 conditions imposées pour adhérer à la Troisième Internationale.
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