Regards Juillet-Août 1995 - Edito

Contexte inédit

Par Henri Malberg


La situation, issue de l'élection présidentielle, commence à montrer ses contours. L'arrivée de Jacques Chirac au pouvoir n'est pas une simple péripétie. Il a pris, au premier tour, le pas sur Balladur en utilisant, contre la continuité, l'idée de changement. Il l'a emporté au second tour en se présentant, surtout face à la jeunesse, comme porteur de renouveau par rapport au bilan des gouvernements socialistes. Il faut noter que tous les comportements proposant de continuer les politiques antérieures ont été, dans cette élection, rejetés. Le résultat de Robert Hue, en progrès malgré la pression du " vote utile contre la droite ", le regain d'intérêt envers le Parti communiste, au-delà même du résultat électoral, indiquent aussi la force de la recherche de nouvelles réponses. C'est aussi le cas avec les 47% de voix qui se sont portés sur Lionel Jospin au second tour. Lorsque Jacques Chirac et Alain Juppé disent se démarquer du libéralisme classique, et chercher remède à la fracture sociale, ils s'adaptent à l'état d'esprit dominant de la société. Ils tentent de capter à leur profit une situation considérée comme dangereuse pour la classe dominante, et bâtir une construction politique et sociale qui assure plus durablement une politique favorable à la droite et au capital.

 
Une contradiction précisée par les élections municipales

Tous les commentateurs ont noté que l'attente de résultats et le poids des promesses faites vont se heurter à ce qu'ils appellent " les réalités économiques ": rapports de forces internationaux et européens, coûts des promesses faites, déficit budgétaire, etc. En quelque sorte, qui va payer ? C'est une autre façon de traduire ce que les communistes disent. On ne peut redresser la situation que par une autre utilisation des profits et de l'argent public, à contresens de l'intérêt du grand capitalisme et en rupture avec les critères d'austérité de Maastricht. Cette contradiction, c'est celle que les pouvoirs socialistes n'ont pas su ou voulu affronter. Elle a été fatale à Balladur. Jacques Chirac, devenu président de la République, s'y trouve confronté dès maintenant. On le voit avec les premières mesures sur l'emploi, l'augmentation envisagée de la TVA et les privatisations. Et, d'un point de vue international, avec la dangereuse reprise des essais nucléaires. Pour le nouveau pouvoir, la marge est étroite. Les élections municipales confortent et précisent certains éléments de la situation. La France, au sortir de ces élections, apparaît comme un grand chaudron où se cherche, de façon diverse, la volonté de bouleverser les choses, de changer. Toute la presse a relevé la diversité des réponses lors des élections municipales. Celles qu'un communiste ou qu'un homme de gauche apprécie. Celles qui inquiètent. Et parfois le pire, comme à Toulon. Comme l'a écrit Claude Cabanes dans l'Humanité du lendemain: " Comme si les électeurs avaient voulu exprimer, dans un grand désordre politique et au coup par coup selon les situations, leur aspiration au changement et à la nouveauté ". Il est clair que, dans ce pays et au travers des deux grandes élections qui viennent d'avoir lieu, la question " il faut changer " est au coeur de la vie politique. Mais comment changer, que changer, et avec qui ? Pour la majorité du peuple, cela reste encore sans réponse.

 
Relever le défi du Front national

La croissance et la structuration du vote d'extrême droite provoque un débat politique et une question: " Comment faire face au Front national ? "A coup sûr, en n'éludant pas les causes: la politique et les pratiques politiques sur lesquelles croît ce phénomène si grave. Il y a urgence à entendre la rage, l'appel de détresse que recouvre le vote pour l'extrême droite dans des milieux populaires. C'est la réponse aberrante et dévoyée au chômage, à la dégradation de la vie en société, à la peur de l'avenir, à la politique, qui a rendu riches les plus riches, laissé se déchaîner la spéculation au coeur des villes et s'installer la pauvreté à la périphérie. Et aussi réaction exaspérée face à l'image de consensus que renvoie " la scène politique ". Le recul des idées progressistes sous la pression d'une pseudo-modernité, l'exaspération de l'individualisme et de la réussite-fric, la campagne qui a proclamé la mort des vieux idéaux et de toute possibilité de construire une société juste, la dérision envers les valeurs d'honnêteté, de dévouement, de sincérité, tout cela, qui devait en finir avec les idées " passéistes " a fait le lit - la crise et les difficultés de la vie aidant - au lepénisme. Une certaine façon de s'en prendre aux communistes y a contribué aussi. Les progressistes ont la responsabilité historique de faire reculer l'extrême droite et les communistes entendent y apporter toute leur contribution. Comment combattre le Front national ? Il n'y a pas de réponse unique. On fera reculer le Front national en combattant pas à pas et en toute circonstance les attitudes racistes, xénophobes. L'ennemi, ce n'est pas le voisin ou celui qui n'a pas la même croyance, la même culture, la même couleur de peau. Il faut parvenir, dans l'entreprise, le quartier, à mettre - ou remettre - l'accent sur ce qui rapproche, unit, solidarise, face à ce qui opprime les uns et les autres. On combattra le Front national en s'attaquant aux causes qui le font prospérer, concrètement, cas par cas et, dans les têtes, idée par idée. On combattra le Front national en défendant la fierté et la conscience de leur dignité de ceux qui ont le sentiment d'être les principales victimes du monde actuel, d'être méprisés et de ne pas compter, l'ouvrier comme le jeune ou l'habitant des banlieues. En aidant aussi les gens à se rencontrer, à être solidaires dans la vie et dans les luttes. Le Parti communiste considère la présence du Front national dans la vie politique française comme un défi et il est décidé à le relever.

 
Acquis et nouvelles responsabilités du Parti communiste

Beaucoup de personnes reconnaissent que les questions posées par les communistes et leur candidat à l'élection présidentielle sont au coeur de l'actualité. Bien au-delà des plus exploités, des plus dominés, une majorité des Français ressentent aujourd'hui de manière pressante, on pourrait dire douloureuse, le besoin qu'on ne laisse pas les choses en l'état, qu'on s'attaque enfin concrètement, véritablement aux questions aiguës que sont le chômage, l'exclusion, le sort fait à la jeunesse, la précarité et la violence dans tous les aspects de la vie, la dictature des puissances d'argent. Toutes les forces politiques sont au pied du mur et seront jugées sur leur aptitude à apporter des réponses concrètes et des idées fortes pour que ça change. Le Parti socialiste, qui se trouve devant le même problème, semble s'orienter vers un projet social-démocrate qui serait comme une reconstruction de ce qui a échoué hier avec les gouvernements socialistes et le " big-bang " de Michel Rocard. Or, le changement réclame un renouveau de la vie politique, la prise en main par les citoyens de la cause de la transformation et non le ralliement à un leader unique,à un parti dominant. Le comité national du Parti communiste, réuni fin juin, se propose de contribuer à ce renouveau et à une contre-offensive des forces populaires susceptibles d'obtenir des résultats immédiats et de préparer un autre avenir pour le pays. Il s'agit de repousser toutes les attaques sociales et politiques venues du nouveau pouvoir et arracher tout ce qui peut l'être.

 
Un forum national pour préparer l'avenir

Les communistes entendent être une force constructive, obtenir du positif. Ainsi, quand le gouvernement parle de comités de contrôle et d'utilisation des fonds publics, d'états généraux sur l'éducation et la formation, d'un plan Marshall pour les cités en difficultés - il a même été envisagé un référendum sur les problèmes européens - tout est à investir par les forces populaires. La force de l'aspiration au changement comme ses ambiguïtés appellent un débat à l'échelle du pays pour explorer de nouveaux chemins et servir de base à une nouvelle dynamique des forces de gauche. L'idée du " pacte unitaire pour le progrès ", lancée par le Parti communiste, pacte entre les citoyens et entre ceux-ci et les formations de gauche et progressistes, peut être un formidable levier. D'où l'idée d'un forum national pour préparer un nouvel avenir. Il s'agit, pour les communistes, dans tout le pays, dans les entreprises, les quartiers, les villes, de proposer un dialogue respectueux de toutes les différences pour travailler à dégager un projet des citoyens et des forces progressistes. On voit bien, à partir des questions vitales qui secouent le pays et le monde, l'urgence d'une rencontre dans le débat et dans l'action entre les progressistes sur des questions comme la conception générale de la société et de la civilisation, l'emploi et le travail, la jeunesse, la question du progrès social comme progrès de la civilisation, la nation, la politique et les citoyens, les questions internationales. Notre journal, comme toute la presse communiste, y prendra part. Cette initiative constitue un moment fort de la nouvelle démarche du Parti communiste et de son renouvellement. En progressant dans ce domaine comme dans celui de ses rapports avec les citoyens et la société, il répondra à des attentes prometteuses parce qu'exigeantes.

 


N.B. Notre ami Gilles Perrault est à nouveau traîné devant les tribunaux pour le dossier du Pull-over rouge.Un vaste mouvement de solidarité se développe autour de lui.Nous en sommes, naturellement.

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