Regards Juillet-Août 1995 - La Création

Reims, Cahors, Arles, la photographie déstructurée

Par Pascal Rénault


Trois festivals où la photographie joue volontiers sur l'ambiguïté de son statut. L'art de la photographie fait place aux " Beaux-Arts ".

Jusqu'où peut-on aller avec la photographie quand on a choisi de l'exposer à la manière d'une oeuvre d'art, sans trancher dans l'ambiguïté de son statut: image, matériau, oeuvre plastique, document ? La question est d'actualité, elle s'est posée une fois de plus dans les deux festivals de photographie du printemps, Reims et Cahors. Elle rebondit avec les Rencontres d'Arles qui, pour leur 26e année, s'annoncent en rupture complète avec ce qui était devenu une tradition: les grandes rétrospectives, la photographie directe et notamment le reportage. Fait significatif, dans les trois festivals, la direction artistique a été confiée à des critiques d'art et non pas à des professionnels de la fabrication d'image. Ils ont enfin tous les trois choisi de s'ouvrir sur la vidéo et les nouvelles technologies, introduisant une nouvelle rupture avec les formes visuelles convenues. Le Mai de Reims s'est radicalisé avec l'arrivée d'André Rouillé et d'Emmanuel Hermange qui s'élèvent contre un lieu commun qui fait de l'artiste un romantique dont l'attitude consiste à transfigurer le réel. Mais le revers d'une position puriste est de détourner des démarches très personnelles (celles de Fischli et Weiss, Florence Chevalier ou Joachim Morgarra, par exemple) pour les faire entrer à tout prix dans une nouvelle tendance: celle du photographe qui, loin de la société du spectacle, prendrait le quotidien pour motif. Ces esthétiques de l'ordinaire oscillent donc entre naturalisme et concept au gré de visions de supermarchés, de trafic urbain, de ZAC, de ZUP et de scènes domestiques. Les perspectives courtes de Trémorin sur une laitue ou des poireaux sont à compter parmi les plus belles natures mortes de la photographie.

 
Le style, un mot à redéfinir dans la photographie actuelle

D'autres essais, ceux de Beat Streuli ou de Jean-Louis Garnell, dernier cru, marient de façon plus ambiguë une neutralité transparente à un usage du grand format qui indique une volonté finale de mise en scène. Le piège dans lequel s'enferme parfois André Rouillé réside dans son refus de trancher entre impersonnalité et regard construit, et d'évacuer la question du style, un mot à redéfinir dans la photographie actuelle. Régis Durand, pour le Printemps de Cahors, a évité d'aborder les questions fondamentales donnant comme à son habitude un panorama fin et varié de différentes sensibilités et démarches photographiques aux frontières des genres établis.

 
Prolongement de l'acte photographique vers d'autres arts

On trouve à Cahors beaucoup d'oeuvres déjà connues des spécialistes, réunies en mini-expositions qui se dégustent rapidement. Sophie Calle, Paul Graham, Johann Van der Keuken et Keith Cottingham ont, chacun à leur façon, indiqué les prolongements du sens de l'acte photographique, vers la littérature, le cinéma, la peinture. Arles, cette année, risque de faire grincer les dents de plus d'un professionnel de la photographie, notamment les agences comme Magnum ou Vu qui occupaient le terrain d'honneur depuis plusieurs années. Michel Nuridsany, nommé pour un an, non renouvelable, a décidé de donner un grand coup de pied dans ces Rencontres qui tombaient dans la nostalgie." Il faut ouvrir les portes et les fenêtres et provoquer un grand courant d'air ", dit-il avec une certaine malice. Et il insiste au passage sur les bizarreries des organisateurs qui déclarent disposer d'un budget de 8 millions de francs alors que seuls 2,2 millions sont alloués à la production des expositions ! S'inspirant des autres festivals, ceux de Cannes ou d'Avignon, le critique d'art du Figaro a donc décidé de ne montrer que des photographies de l'année. D'où un grand nombre d'expositions à thème, telle celle, lestement nommée, " Peinture, photo et Cie " où on trouvera des photographies de François Bouillon, des compositions texte-image de Martine Abaléa et, une curiosité, la moving photographie. Dernière trouvaille new yorkaise, il s'agit d'écrans à cristaux liquides sur lesquels la scène enregistrée passe de l'image totalement fixe à des parties animées. Le principe de Michel Nuridsany semble reposer plutôt sur l'émotion du regard que sur l'évaluation esthétique." Je pratique l'électrochoc, dit-il, et j'ouvre un éventail beaucoup plus large. A l'extrême gauche, les artistes qui utilisent la photographie, à l'extrême droite la photographie appliquée qui n'a jamais droit de cité. Ce qui m'intéresse, c'est ce que dit l'image, ce qu'elle révèle." Ce qui lui permet de ne pas négliger le motif et d'exposer pour sa force iconographique, voire picturale, la photographie de mariage ou le reportage industriel qui, après tout, a acquis ses lettres de noblesse grâce au Bauhaus. Poussières d'étoiles, une exposition sur la photographie astronomique, montrera des documents enregistrés par les sondes spatiales et captés sur Internet. Avec Akio Fuji, Yamato Noda, Masaaki Toyoura et Romain Slocombe, nous entrons dans la scène sulfureuse japonaise où des cérémonies secrètes donnent des leçons d'un érotisme aussi raffiné que violent. Curiosités encore avec " Démons et merveilles ", collection d'apparitions spectrales qui auraient impressionné la pellicule, preuves de l'existence des fantômes. Les nostalgiques de Diane Arbus découvriront avec le même frémissement les portraits que Roger Ballen a tiré de son séjour à Platteland, Afrique du Sud, féroce illustration des méfaits de l'apartheid.

 


Carré d'Art-Musée d'art contemporain de Nîmes, jusqu'au 3 septembre, téléphone 66.76.35.70.

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