Regards Juillet-Août 1995 - La Création

Peut-on parler de progrès en art ?

Par Jean-Pierre Jouffroy*


Une fois balayées l'idée absurde qu'un créateur puisse être " plus important qu'un autre ", et l'idée arrogante d'un progrès strictement technologique, en quel sens peut-on considérer qu'il y a " progrès " dans le domaine artistique ?

La question du progrès en art est généralement mal posée en termes d'idéologie du capital, c'est-à-dire en termes de concurrence. Ainsi posée, la question n'appelle que des absurdités. Pour rendre les choses encore plus nettes, il faut souligner que c'est aussi en termes de concurrence que sont posés les rapports entre les artistes contemporains, tant l'intérêt des forces dominantes est de faire croire que ces questions se posent en termes de marché, et de masquer cette réalité incontournable que, les oeuvres de l'esprit étant originales, il ne peut y en avoir de marché. Il n'y a pas de marché de la littérature même si les oeuvres littéraires font l'objet d'un commerce et même si l'édition de la littérature fait l'objet d'un marché des objets industriels que sont les livres. Il n'y a pas à proprement parler de marché de la peinture, même (et surtout) si les tableaux font l'objet d'une spéculation effrénée.

 
Formes symboliques et transformation de la société

Une fois écartée cette fausse piste et la tentation de dire si Picasso est plus important que Matisse, et vice versa, se pose la vraie question: est-ce que l'art peut avancer de telle façon que, du point de vue de l'hominisation, on puisse considérer une époque comme en progrès sur une autre ?A condition de considérer qu'il s'agit d'un possible et à condition d'observer que le contraire, à savoir la régression, est aussi possible, je crois qu'il faut répondre assurément oui. Non pas, jamais, en aucun cas que Picasso est supérieur à Rembrandt et Faulkner à madame de Lafayette, parce que les uns sont venus après les autres, mais que l'époque même de Faulkner et Picasso a permis la construction de structures artistiques plus complexes servant de voies d'accès interactives à des structures matérielles et sociales elles-mêmes plus complexes. Il faut prendre toutes les précautions possibles contre une vision européano-centriste de laculture et de ses progrès. Il faut toutefois remarquer que la pratique de la musique polyphonique a suscité l'invention de la notation musicale, c'est-à-dire la notation des quantités (hauteur et durée des sons) et que cette introduction des mathématiques par la notation a envahi toute la sphère de la composition, l'enrichissant de façon exponentielle et suscitant à son tour l'invention d'instruments nouveaux, jusqu'aux instruments à claviers qui ne peuvent fonctionner sans un système universel et cohérent des intervalles musicaux, le système de la gamme dite " bien tempérée ". Ainsi la structure musicale figure ou préfigure les rapports des hommes à la nature dans cette nouvelle " rationalité " (les guillemets sont nécessaires pour exprimer son caractère relatif). Mais elle figure et préfigure aussi les rapports des hommes entre eux avec l'apparition de l'orchestre, celle de la forme sonate et de la forme symphonie. Et l'apparition de l'opéra où dialoguent, avec le choeur orchestral et chanté, les solistes individuels. Cela jusqu'à l'introduction d'un orchestre dans l'orchestre par Mozart. Il s'agit visiblement de formes symboliques qui, comme telles, retentissent sur la société et qui, anticipant souvent, appellent à sa transformation.

 
Progrès de la création culturelle et progrès de civilisation

Une fois de plus, cela ne veut pas dire que Bach a plus de talent que Josquin des Près. Cela veut dire que, de l'un à l'autre, il s'est produit un travail de mise en ordre de la structure sonore qui a notamment pour vertu de mettre en place des coordonnées spatiales plus complexes et plus sûres, le sens de l'ouïe étant après celui de la vue le deuxième sens humain de repérage et de construction de l'espace. A ce point de la discussion, il conviendra de creuser la question de savoir s'il s'agit d'une simple adaptation à un monde qui se complexifie ou s'il y a une part d'anticipation et donc d'incitation à une nouvelle complexification. On est aussi en droit de se demander s'il s'agit seulement de la participation de l'art au maintien en vie de l'espèce et à son augmentation en nombre, ou s'il y a progrès de civilisation, c'est-à-dire poursuite de l'hominisation. S'il ne s'agissait que d'expression, comme le proclament les post-modernistes, la question serait absurde. Car, s'il y a progrès, c'est que l'art intervient dans la connaissance et dans sa théorie. Cela est le point nodal du problème. L'art est-il seulement un moyen d'expression humain, plus ou moins en phase avec la structure des sociétés, mais sans effet sur elles, ou est-il un moyen de connaissance et d'action ? C'est sur une telle problématique que se profile la ligne de partage où l'on voit d'un côté une conception unitaire de la culture et, de l'autre, une conception qui, dans la culture, oppose la démarche scientifique avec son obligation de résultat, à la démarche artistique qui ne serait que subjective et, à la limite, décorative. Or les sens, dans une société donnée, sont à plus ou moins long terme structurés comme les représentations. Ainsi l'harmonie et le contrepoint comme la perspective finissent par devenir un point d'ancrage capital du consensus social, indépendamment d'une critique possible de leur théorie puisque ce n'est pas la théorie qui est socialement répandue mais une pratique qui finit par être considérée comme " naturelle ". Il y a toujours un écart entre l'invention des structures symboliques et la pratique sociale, écart qui devient un retard puis un fossé quand l'invention accélère et que les structures sociales freinent. A la lumière de cette constatation, il est aussi loisible de se demander si un progrès dans la sphère de la création culturelle constitue forcément un progrès de civilisation compte tenu des distorsions sociales qui s'opèrent à travers lui. Il est évident que, sur cette question, il en va des sciences comme des arts. Cela n'est pas dit pour imposer quelque restriction que ce soit à l'invention mais pour signaler le niveau des luttes qui doivent l'accompagner pour pallier les inégalités.

 
La création culturelle, un grand massacreur et un grand novateur

Pour paraphraser une formule célèbre, sciences et arts sans luttes ne sont que ruines de l'âme. Quant au savoir qui doit être le promoteur de ces luttes, c'est une question qui concerne tous les citoyens et, bien entendu, les organisations qu'ils se donnent, syndicats, associations et partis politiques. Ce serait trop facile d'en faire porter la seule responsabilité aux créateurs, scientifiques ou artistes, sans nier pour autant la responsabilité qui est aussi la leur. Doit aussi être discutée la question de ce que le nouveau, dans la création culturelle, détruit en même temps qu'il construit autre chose. Nul ne songerait à critiquer l'écriture et, pourtant, elle a relégué au magasin des accessoires l'extraordinaire faculté orale exercée jusque là et qui, de génération en génération, permettait de transmettre les savoirs et les savoir-faire. On pourrait faire des remarques du même type, à propos du passage de l'écrit à l'imprimé. Mais, plus généralement, le mouvement, en fait de création culturelle, a été un grand massacreur en même temps qu'un novateur, comme si chaque génération devait tuer le père pour oser inventer. Dans ce domaine, les sciences ont été cumulatives - et pas toujours les techniques - mais la pratique artistique a été meurtrière. Il est tout à fait banal de faire observer que chaque style de mobilier évinçait le précédent par la destruction et que c'est seulement à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle que la démarche de récupération du passé a commencé. Malgré les fantaisies additives de l'architecte, les bâtiments romains et gothiques les plus importants du patrimoine ont été sauvés par Mérimée et Viollet-le-Duc. Jusqu'à une époque très récente, on ne concevait le progrès en art qu'au prix de la destruction du reste. Il y a eu les destructions matérielles, mais il y a eu aussi bien des façons de faire du passé table rase. Si l'on peut considérer l'invention et la mise en pratique sociale de la perspective comme un progrès, il ne faut pas oublier que c'est au prix du refoulement de toute la pensée plastique du Moyen Age, abusivement considérée, on le sait aujourd'hui, comme une période de noir ignorantisme. Certes, la transition de la fin de l'Empire romain au haut Moyen Age avait laissé tomber dans les oubliettes les principaux textes grecs, ceux-ci nous ont été transmis par les Arabes via Tolède. Mais, d'une part, l'enseignement scolastique, le trivium et le quadrivium ne présentaient pas le caractère caricatural que la polémique leur a attribué par la suite, pour lui substituer un cartésianisme qui n'était qu'une réduction de la pensée de Descartes. D'autre part, la peinture (et les manuscrits à peinture), le vitrail et la sculpture débordaient largement une doctrine dont certains aspects (en mathématiques par exemple) révélaient une pensée très riche. Gerbert, le pape français de l'an mil, n'aurait pas fait mauvaise figure au milieu d'un aréopage d'humanistes quatre siècles plus tard. L'étagement des figures en profondeur suivant leur taille abolissait la figuration de la hiérarchie sociale directement lisible au Moyen Age et jusque dans le Couronnement de la Vierge de Fra Angelico (Louvre). Ce n'est pas sans perte de sens qu'une représentation spatiale " rationnelle " s'est substituée à une représentation sociale, non moins rationnelle, même si éminemment contestable. Substituer un repère spatial géométrique à un repère social ne peut être considéré comme un progrès que de manière relative. Aussi bien, de nombreux peintres du XXe siècle ont-ils réintroduit, superposée à la construction géométrique, la symbolique si longtemps méprisée. C'est la béquille " Art nègre " de Derain, Matisse et Picasso.

 
La domination d'une idéologie arrogante du progrès

Le passage d'un espace symbolique à un espace géométral demande un sacrifice de sens. Encore même que la définition de cet espace géométral ne se soit pas effectuée sans polémique, comme celle issue du théorème de Desargue, qui mettait en conflit la perception et la géométrie. Mais il s'agit encore de contradictions internes au développement de la pensée européenne. Tout le monde sait que l'expansion européenne dans la planète par la colonisation et les missions s'est accomplie dans un véritable massacre des cultures " exotiques " au nom de la supériorité de l'homme blanc et du développement supérieur des forces productives des pays européens. C'est en effet une idéologie arrogante du progrès qui a dominé jusqu'à aujourd'hui, idéologie dans laquelle seul comptait le niveau technologique, et idéologie négligente des hommes dans l'évaluation des niveaux des forces productives. La notion de " primitif " a été ainsi manipulée pour signifier son infériorité et les cultures " archaïques " détruites, ce qui a permis de se débarrasser en même temps des éléments émancipateurs qu'elles contenaient. Le capitalisme colonisateur a posé le progrès technique en destructeur de cultures. C'est ce qu'exprime exactement Michel Leiris dans la préface à la réédition de l'Afrique fantôme en 1950: "...si le contact entre hommes nés sous des climats très différents n'est pas un mythe, c'est dans l'exacte mesure où il peut se réaliser par le travail commun contre ceux qui, dans la société capitaliste de notre XXe siècle, sont les représentants de l'ancien esclavagisme ". Les colonisateurs et leurs héritiers ont évidemment exercé la plus sévère répression et la plus stricte censure contre tous ceux, nègres ou blancs, jaunes ou rouges, qui se dressaient ensemble contre les successeurs des esclavagistes, et cela jusqu'à aujourd'hui. C'est la même démarche qui consiste à interdire les Statues meurent aussi, le film d'Alain Resnais, et à accueillir à Washington ou à Bonn les représentants du FIS comme des hôtes d'honneur. Parce que la première vertu du progrès de la culture, c'est l'émancipation et que l'émancipation se dresse contre les dominations. La première chose est donc de maintenir de fermes positions contre l'ethnologie de rapine dont les racines ne sont jamais totalement extirpées, cette ethnologie qui transforme les sculpteurs africains en commerçants d'épicerie d'art et les derniers des aborigènes d'Australie en fabricants de produits standards, stéréotypés par la demande touristique.

 
L'âge d'or n'est pas derrière mais devant nous

N'aurions-nous rien à apprendre d'une peinture, celle du centre de l'Australie ou celle de la Nouvelle Guinée, qui exprimait directement les rapports sociaux des membres de la communauté entre eux et qui servait ainsi de régulateur social ? Bien entendu, l'âge d'or n'est pas derrière mais devant nous mais pouvons-nous faire l'économie d'une quelconque parcelle de cette fine intelligence que l'espèce humaine déploie partout où elle vit ?Quelques rares tribus de chasseurs-pêcheurs, cueilleurs, sont encore aujourd'hui les témoins de celles sur lesquelles, pendant cinq cent mille ans, la sélection naturelle a constitué le plus sûr patrimoine génétique de l'humanité: la faculté de coopération. A les considérer comme complètement dépassés, nous risquerions d'oublier qu'ils nous offrent l'exemple de la vertu même qui peut nous permettre de résoudre nos problèmes les plus graves, les menaces intégristes de tout poil nées de l'absence de perspective et de la pauvreté générées par le capital. L'humanisme ne peut se définir aujourd'hui en dehors du processus d'hominisation et cette hominisation ne peut à son tour se suffire de critères d'ordre technologique. L'enjeu est bien de nature culturelle et, en ce domaine, de grandes inégalités existent sur la planète. Et comme l'hominisation ne peut se concevoir précisément que comme planétaire, le problème est celui du développement de chaque parcelle du monde, non pas à partir d'un modèle conçu là où la technologie est la plus développée, mais à partir, chacune, de ses propres sources culturelles. La préservation du pluralisme est elle-même un enjeu majeur. La pluralité des cultures est elle-même un garant de leur fertilité planétaire. Cela implique quelque modestie des " riches " par rapport aux " pauvres". Cela implique que nous, les soi-disant " riches ", sachions apprendre le poids de sens des pratiques artistiques de peuples soi-disant " pauvres ". Nous n'éviterons la balkanisation de la planète qu'à ce prix, c'est-à-dire au prix de la lutte conséquente contre les héritiers de l'esclavagisme. Projet ambitieux ? Peut-être, mais, comme l'écrivait William Faulkner dans Sartoris: " Le suprême degré de la sagesse, c'est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue pendant qu'on les poursuit."

 


* Jean-Pierre Jouffroy est peintre, écrivain et critique d'art.

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