Regards Juillet-Août 1995 - La Création

Musiques dans la Basilique

Par Elisabeth Pistorio


Entretien avec Elisabeth Pistorio

Le Festival de Saint-Denis, l'un des plus prestigieux et populaires de France, en est cette année à sa 27e édition. Rencontre avec son directeur.

Derrière son bureau baigné de lumière, Jean-Pierre Le Pavec semble être un directeur de festival serein. Dans son regard souriant et direct, il y a toute la passion intacte d'un homme qui tient ferme le gouvernail depuis quinze ans." Il faut être très méticuleux et visionnaire à la fois, dit-il en soulignant d'emblée la spécificité du festival de Saint-Denis créé il y a vingt-sept ans: faire vivre le patrimoine local prestigieux, le rendre accessible à tous sans démagogie. Dans l'optique du festival, mon rôle est donc d'avoir un pied dans la " jet-set " musicale et un pied dans la ville. Toute l'année, je porte la plus grande attention à la vie musicale, aux meilleurs interprètes, sans jamais oublier que l'on va s'adresser à des gens pour qui l'effet d'image ne joue pas forcément et que les têtes d'affiches n'éblouissent pas automatiquement. D'ailleurs, le public s'intéresse davantage aux oeuvres qu'aux musiciens."

 
Le souci de l'équilibre des formes et de l'ouverture

Il faut donc créer l'alchimie entre les deux: les artistes doivent se sentir bien, malgré le fait qu'ils sortent des réseaux habituels des grandes salles des capitales et le public doit se sentir chez lui. Quand la fusion s'opère, c'est formidable car les interprètes se trouvent face à un public plus spontané, ce qui les porte à donner le meilleur d'eux-mêmes."" Chaque année, il faut tout réinventer, en partant de la tradition qui anime le lieu même de la basilique depuis huit siècles, la voix. C'est pourquoi une majeure partie de la programmation est consacrée aux grande oeuvres chorales; la tradition demeure, mais sous une autre forme. Ensuite viennent les créations ou le retour à des oeuvres conçues spécialement pour le répertoire de la basilique, puis on équilibre avec d'autres formes: musique de chambre à la Légion d'Honneur, danse au Théâtre Gérard-Philipe. Nous avons mené une collaboration étroite avec Régine Chopinot, Wim Van De Koebus et cette année, Philippe Découflé, en résidence à Saint-Denis, qui a ouvert la semaine dernière son lieu de travail au public, La Chaufferie."" Donc, chaque année, le renouvellement s'effectue par le choix des oeuvres classiques, du jazz et d'une coloration particulière afin de donner un nouvel éclairage à d'autres musiques. Mais à côté de ces lieux magnifiques, il n'existe pas de salle de concert, ce qui constitue un grave problème, qui est aussi celui du département. La vie culturelle de Saint-Denis est pourtant assez riche, d'abord en raison du rayonnement du théâtre Gérard-Philipe et de la série musicale " Africolor ", le Conservatoire organise beaucoup de concerts avec dynamisme et permet ainsi à un grand nombre d'amateurs une pratique musicale régulière. Pierre-Marie Pincemaille, l'organiste en titre de la basilique, a mis sur pied une série de concerts d'orgue, Banlieues Bleues programme des soirées rock. On développe le goût du public, on le forme, mais ensuite, que se passe-t-il, qu'en fait-il ? Il participe à la vie musicale à haute dose pendant le festival mais, le reste de l'année, il met son appétence en sommeil. Il y a là une grave question. Tant qu'il n'y aura pas de formation solide à l'école, la France sera en retard et nous sommes très en retard par rapport aux pays anglo-saxons, par rapport à d'autres pays comme l'Italie où la musique fait partie de la vie. Face à cette réalité, un festival et un festival comme celui de Saint-Denis a-t-il un rôle à jouer ? On essaye.

 
Pour créer une vraie mémoire du festival

Par exemple, cette année, on fête le centenaire de Paul Eluard, natif de la ville. Beaucoup d'associations créent des manifestations, nous-mêmes programmons deux soirées, l'une avec Lambert Wilson autour des Lettres à Gala, l'autre avec le baryton François Le Roux et des commandes à trois compositeurs: André Bon, Nicolas Frize et Philippe Hersant. Nous avons développé en amont un travail de sensibilisation du public avec des ateliers, des rencontres, des concerts. Notre but est de faire tomber la barrière qui fait penser et dire :" Ces musiques ne sont pas pour moi ". La première fois que le public vient, en général il repart enthousiaste et fasciné par l'osmose entre le lieu, les choeurs et le concert...en constatant: " Finalement, ce monde n'est pas si lointain ". Nous essayons d'effectuer un travail de fond et pas d'écume. A travers les associations, les comités d'entreprises, les établissements scolaires, presque quatre mille personnes ont participé aux actions musicales en amont du festival au cours des cinq derniers mois. Et ces découvertes, cet ancrage du public ne sauraient exister sans les cent cinquante bénévoles, particuliers et directeurs d'associations qui fonctionnent en véritables relais, organisant les animations autant que la diffusion et la vente des billets. Ces relais constituent la vraie richesse du festival et correspondent à notre optique de travailler sur la durée, parallèlement à l'éphémère, pour que l'idée même du festival soit valide. A travers ce travail, c'est une mémoire qui se crée, une vraie mémoire du festival; à la vingt-septième édition, les strates existent dans les esprits.

 
Cette présence de l'Etat qui manque cruellement...

D'ailleurs, nous sommes l'un des derniers dans la région, malheureusement. Le public a envie et besoin de se retrouver autour d'un projet, d'une réalisation, de former une communauté et la basilique joue son rôle: elle rassemble. C'est la ville qui est à l'origine du festival et qui l'organise avec la collaboration du Conseil régional; la région commence à s'y intéresser, et artistiquement nous pratiquons depuis 1979 un partenariat précieux avec Radio-France. Nous possédons donc des atouts sérieux mais restons toujours ignorés de l'Etat qui pourrait tenir là un rôle national important: celui de passer des commandes pour choeurs et orchestres, manque cruel pour les compositeurs car il n'existe que peu d'institutions ou de lieux possibles pour ce genre d'oeuvres. Cette présence de l'Etat manque cruellement."La 27e édition du festival bat son plein et l'on croise des gens heureux qui flânent après le concert, aux abords de la basilique, célèbres ou anonymes. De Charles Dutoit à McSolaar, de Julia Migenes à Dawn Upshaw, d'Alain Souchon à Georges Prêtre, de Margaret Price à James Conlon, plus de mille musiciens vont se côtoyer, les mélomanes se retrouver et Jean-Pierre Le Pavec peut rêver à d'autres lumières sur la ville, pour les années futures.

 


Bibliographie

Ouvrages cités:

G.Vaïner et L.Slovine, la Face cachée de la lune.Traduit du russe par Pierre Léon.

Juan Sasturain, Manuel des perdants.Traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco.

M.G.Dantec, les Racines du mal.

A consulter:

Marcel Duhamel, Raconte pas ta vie.Mercure de France

Raymond Chandler, Lettres.Ed.Christian Bourgois.

R.Layman, Dash, la vie de Dashiell Hammett, Fayard.

Claude Mesplède, les Années Série noire, Encrage, 3 volumes.Polar, no 14.

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