Regards Juillet-Août 1995 - La Création

L'homme de la couverture noire au liséré jaune

Par Evelyne Pieiller


En 1945, Marcel Duhamel a quarante-cinq ans, une dégaine de second rôle, des amis aussi épatants que Prévert, un passé surréaliste dans tous les sens du terme, une bonne connaissance de l'américain et l'esprit délicieusement mal tourné. Il invente la " Série Noire ".

En 45 la France aime l'Amérique. Ses GI, ses cigarettes blondes, ses chewing-gums, ses grosses voitures. On raffole du jazz et des bas nylon, on a une sympathie folle pour les grands frères décontractés venus de si loin nous libérer, la France sort d'un étrange cauchemar, toutes les valeurs d'avant ont été balayées par l'horreur, on est prêts pour la Série Noire. Le Série Noire est une idée, un geste, un manifeste. Elle se veut essentiellement urbaine, violente, sexy: pas fréquentable. Mais irrésistible. Mal élevée, quoi. C'est là sa grandeur. Elle ne sera jamais un très gros succès de librairie - les SAS se vendaient à 500 000 exemplaires, hallucinant, quand une Série Noire en pleine forme culminait à 30 000 -, et sur les 2 500 titres parus, ou même les 500 aujourd'hui disponibles, on ne trouvera que peu d'absolues splendeurs, et pas mal de bouquins regrettablement quelconques. Peu importe. La Série Noire, c'est plus qu'un catalogue. C'est un style, un phénomène, un enjeu. Un symbole. Ah, la Série Noire a fait un sacré boulot. Parce qu'elle a imposé, dans une maison (Gallimard, NDLR) par ailleurs bien sous tous rapports et foncièrement attachée à une littérature si correcte qu'elle en méritait une majuscule, des livres délibérément incorrects et fiers de l'être. Ecrits comme on n'apprend surtout pas à écrire. En format de poche, et sous couverture choc, et consacrés à des malfaisants. Parce qu'elle a élu des héros qui font toutes sortes de choses que la morale réprouve et que le bon goût désapprouve. Parce qu'avec un bel esprit de système, elle n'a pas faibli et, avec régularité, a permis qu'advienne, et que soit perçue en tant que telle, une " littérature jazz ", une " littérature-nègre ", aussi choquante, aussi brutalisante que cette musique et, comme elle, en rupture radicale avec les modèles culturels dominants. Mal élevée, oui, exactement. La littérature noire, chef d'oeuvre ou oeuvrette, parle obstinément d'argent, de sexe, de politique, en se refusant les gentillesses académiques, pour mieux offrir à ses " sujets " la sécheresse, la dureté, la vérité neuves qu'ils réclament.

 
Des histoires qui réinventent une liberté

Elle réinvente une liberté, et cette liberté, affirmée sans complexe, par la grâce d'une époque se relevant des ruines et voulant les comprendre, va devenir un mouvement. Dans la lignée de... A la suite de... Bien sûr. Elle prolonge le travail entrepris par les surréalistes pour faire mesurer l'audace merveilleuse qu'avait souvent la littérature dite populaire de zoner en terre interdite. Elle continue le refus de la rhétorique, le refus de la " noblesse " des thèmes et de la langue, engagés par des auteurs aussi divers que Joyce, Hemingway ou Céline. La littérature de l'entre-deux-guerres s'était bouleversée, pour conter un monde bouleversé. La SN popularise, familiarise cette volonté. Elle a reconnu que le monde est noir. Qu'il serait insensé d'y voir une quelconque harmonie. D'y repérer une quelconque prédominance de la raison éclairée. Qu'il serait gagesque d'y trouver une quelconque justice immanente. La SN sera syncopée, affolante, rigolarde, pour tout dire: sans optimisme excessif. Foncièrement anarchiste et sournoisement subversive. Ce n'est pas pour autant qu'il faudrait la prendre, parce qu'elle est liée au grand désordre de l'Histoire, pour une école de réalisme. Du tout. Quand Marcel Duhamel affirmait: " l'oeuvre doit être vraie. Intrigue vraisemblable ou même réelle, se déroulant dans un milieu étudié de près ", c'est aussi exact que quand il explique que la SN est " américaine " et qu'il inaugure la série par deux auteurs...anglais: Peter Cheyney et James Hadley Chase. On en rit encore. Ah, c'est sûr, ça saigne. Il y a des flingues, des cadavres, de l'action, quoi. Il y a des mots malpolis, et une syntaxe décoiffée. Mais réaliste ? Vraisemblable ? Dieu merci, non. Qui oserait soutenir que les romans de Dashiell Hammett sont vraisemblables ? Ce n'est pas parce que Hammett fut détective chez Pinkerton, ce qui donne des gages de sérieux, qu'il se prit pour un journaliste censé rendre compte des faits. Non, il se prit pour un écrivain. Ce qui lui permit d'écrire des histoires formidablement extravagantes. Excessives, fofolles, épatamment in-vraisemblables. Toutes. De l'Introuvable au Faucon maltais. Mais, mais, splendidement menées. Sans commentaire, toutes en action et dialogues. Dures et désillusionnées. Si Hammett est un des grands absolus du roman noir, c'est parce qu'il a un style au couteau. Et que sa terrifiante absence de sentimentalité, sa quête du rythme le plus exact, son sens de la mise en scène la plus elliptique, font de ses récits des épures, des archétypes des légendes urbaines, donnent à ses héros la beauté surprenante de clichés définitifs. Stylisation splendide. Littérature maigre, nerveuse, fables inoubliables, " contes de fée " modernes, comme dit Giono. Littérature. Absolument. Hammett est une des grandes figures emblématiques de la Série Noire, tout comme Chandler, Thompson, Irish, Mc Coy, Chester Himes...il y en a peu. Ils sont suffisants. Chacun à sa façon est un lyrique, un " allumé " ou un incendié, si on préfère, un royal dévastateur des normes, un homme hanté par une langue, ou une vision. Hanté par le mal, la faute, la nuit. Par ce qu'on laissait tu, le plus souvent, jusqu'à eux. Les corps, les appétits, les combines, les pavés.Ça n'empêche pas de rigoler. Enfin, pas toujours. Chandler, l'incomparable, aux intrigues si tordues que le lecteur et l'auteur semblent s'y perdre ensemble, Chandler est le roi des dialogues à l'humour fêlé, un peu Bogard un peu Mitchum, l'élégance même, il est un ton, un regard, une petite splendeur d'images dont on se demande comment on avait pu s'en passer, l'histoire, bah, l'histoire on s'en fiche, mais comment il raconte, ah, ça, ça intoxique...

 
La Série Noire, une mythologie

Hammett cogne dans un monde en proie à la corruption généralisée, et son " privé " n'est pas un petit saint, Chandler regarde un monde en proie à la décomposition, et son Marlowe ne se sent pas très bien, mais nous console par son brio et sa tendresse teigneuse... Années 50-60, années fastueuses, William Irish zone dans ses cauchemars pleins d'étoiles, David Goodis erre dans une nuit intérieure où l'homme n'est plus que solitude, Chester Himes déploie ses délires dans un Harlem complètement déjanté, la Série Noire est là, étincelante, vicieusement poignante, nocturne, vitalisante. Apothéose. Restons froid. Apothéose. D'accord. Jusqu'à huit titres qui sortent par mois. Lecteurs fidèles. Traducteurs inspirés - dont Vian. Titreurs survoltés. N'empêche. N'empêche que les traducteurs s'arrangent avec le texte. Que les livres sont calibrés et qu'on peut couper ce qui dépasse - Sur un air de navaja (de Raymond Chandler) se voit ainsi allégé de 80 pages. N'empêche que le recordman des ventes, c'est Albert Simonin pour Touchez pas au grisbi, qui n'est pas la Moisson rouge (de Dashiell Hammett). N'empêche qu'on reste entre les Français et les Anglo-Saxons, et que le reste du monde semble n'avoir jamais inventé de pègre, d'argot, de vamps, et autres bricoles " noires ". Bon. Mais l'essentiel, c'est que le combat est gagné, et la cause entendue. Désormais, la Série Noire a ses idoles, ses rites, son histoire. Elle n'est plus une aventure, une provocation, elle est une mythologie. Même problème qu'avec le rock'n roll. Même évidente identité d'oppositionnel peu à peu devenu une légende: non plus à inventer, mais à commémorer. Sauf à refuser tout modèle. Il y eut bien sûr une suite. Les Français intervinrent en force, pour un renouveau qui se voulait politique - de Jean-Patrick Manchette, à gauche (extrême) et qui vient de passer son arme à gauche, précisément, à A. D. G., à droite (extrême) - et langagier (Jean Vautrin). Mais quand Marcel Duhamel tire sa révérence en 1977, l'époque décidément porte moins le noir. Les ventes baissent, la maison publie moins de titres et le tirage est moindre, c'est peut-être bien d'ailleurs tout ce qui était porteur d'impertinence, de loufoquerie, tout ce qui était profondément " série B", irrespectueux des codes dominants, qui va entrer en sommeil: faute de renouvellement, faute de lecteurs, faute de... La bande dessinée, la science-fiction, tout se fige quelque peu, se " spéialise ", parfois s'auto-parodie. Il y a pourtant quelques merveilles: Charyn le grand, Thierry Jonquet, il y a le retour au politique pur et dur - Didier Daeninckx. Mais le temps n'est plus où le fan achetait tous les titres avec élan comme une revue. Le " polar " l'a emporté sur la Série Noire, et il s'épanouit dès lors dans toutes sortes de collections, et dans un registre en général moins fantasque. Le tueur en série a remplacé le privé, les reines du suspense ont une audience stupéfiante, à chacun aujourd'hui de chercher son type de frisson. Du coup, la Série Noire, aujourd'hui sous la direction de Patrick Raynal, se reprend à explorer. Elle propose des Russes, des Argentins, des jeunes Français. Elle propose, avec la Face cachée de la lune, une assez étonnante virée en Ouzbekhistan, au plus loin des malfrats made in USA, toute embellie par l'étrangeté de la rhétorique orientale. Elle offre les chagrins nerveux et l'humour déchiré du Manuel des perdants, une improbable chronique argentine, elle renonce à ses habitudes pour accueillir M. G. Dantec sur 500 pages, où s'épousent le polar et la SF, les serial killers, le drame bosniaque, et les ordinateurs. C'est un peu appliqué, un peu insistant, un peu beaucoup démonstratif, mais il est évident que dans ces épousailles-là, il y a de l'avenir. Il ne reste plus qu'à espérer que la Série Noire saura être une vieille dame indigne, résolue à continuer à passer en contrebande les explosifs interdits par le culturellement correct, et déterminée à ne rien respecter, pas même son beau passé.

 


Bibliographie

Ouvrages cités:

G.Vaïner et L.Slovine, la Face cachée de la lune.Traduit du russe par Pierre Léon.

Juan Sasturain, Manuel des perdants.Traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco.

M.G.Dantec, les Racines du mal.

A consulter:

Marcel Duhamel, Raconte pas ta vie.Mercure de France

Raymond Chandler, Lettres.Ed.Christian Bourgois.

R.Layman, Dash, la vie de Dashiell Hammett, Fayard.

Claude Mesplède, les Années Série noire, Encrage, 3 volumes.Polar, no 14.

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