Regards Juillet-Août 1995 - La Création

Hommages au corps des mots, à la musique des corps

Par Irène Filiberti


Chateauvallon fête ses trente ans. Naissance d'un lieu, d'une aventure liée à la rencontre de deux personnalités: son directeur, Gérard Paquet, et Henri Komatis, peintre et sculpteur.

Sur la colline d'Ollioules, près de Toulon, une bastide en ruine perchée face à la mer va, au fil des ans, se transformer pour devenir un espace de rencontres où réfléchir à propos des " enjeux de la science, du progrès, du social". Gérard Paquet insiste sur la nécessité de l'utopie. Curiosités et passion vont, selon les années orienter la programmation qui se déroulera en partie dans l'amphithéâtre de 1 200 places dû à Henri Komatis et les bâtiments annexes: salles d'accueil, d'expositions. Dans les années suivantes, le lieu saura se doter d'un théâtre couvert, de studios de répétition et de locaux d'hébergement pour les artistes en résidence. Un zest de théâtre y sera proposé avant 72 lorsque débutera une période jazz dont le succès dévorant portera son directeur vers une autre orientation afin de " développer une relation plus approfondie avec le public local " mais aussi " parce que la durée le satisfait plus que l'événementiel". Un axe qui n'apparaît pourtant pas de façon évidente dans la programmation resserrée de cette année, qui ne propose que des compagnies déjà très installées. En 1979 déferle la jeune vague de danse française, l'option de Chateauvallon se fera sur elle et donnera lieu en 1987 au théâtre national de la danse et de l'image. Une formule conçue selon la tradition méditerranéenne où " comme en Grèce, Sicile, Turquie ", précise Gérard Paquet, il existe des espaces, " hors de la ville, généralement sur des hauteurs, ouverts aux célébrations et compétitions y compris culturelles (...) des lieux où les citoyens se rendaient pour réfléchir, partager ". Afin que arts et sciences se côtoient, le festival ouvrira avec un débat sur le thème " Pour une utopie réaliste", " Le réel et le réalisme ", une rencontre placée sous la présidence d'Edgar Morin. Le TNDI présentera également le projet du paysagiste Gilles Clément, appelé à intervenir " sur l'aménagement des 350 hectares de la vallée de Chateauvallon ", une réflexion " sur les relations de l'homme et de la nature, de la nature en mouvement ".

 
La perspective d'une création tous champs confondus

Depuis peu implantée à Chateauvallon, la compagnie d'Angelin Preljocaj devenue pour l'occasion le Ballet Preljocaj y présentera une dernière création la Voix perdue. Ayant renoué avec la veine classique, le chorégraphe y pose la question de la narration. Textualité, lecture, ces données ne sont pourtant pas étrangères au travail du chorégraphe. Elles ont jusqu'à présent fait l'objet d'un traitement singulier dans la signalétique des gestes telle qu'elle apparaît dans le traitement de ses chorégraphies. Elles sont aussi explicites dans un très beau texte du chorégraphe " Il faut que Liza lise " (Libération 07/87). Ses pièces se partagent entre travail contemporain dont, parmi les plus marquantes, Hallali Romee ou encore Noces, et des commandes pour l'Opéra de Paris et autres institutions classiques, auprès des- quels il réalise un Hommage aux Ballets russes, Parade, le Spectre de la rose... Mais les réalisations d'Angelin Preljocaj ne se limitent pas à la scène, ses ballets font aussi l'objet de court-métrages comme Noces, réalisé par Patricia Desmortiers et, depuis 1991, une série de courts intitulés Amer America ou les cinq nuits du passage. Sans oublier une commande du Musée d'Orsay, un film remarquable inspiré des Raboteurs de Caillebotte. Dans la Voix perdue, explique Angelin Preljocaj, il s'agit " de dévier le travail des voies confortables. La confrontation de la narration se fait dans la perspective d'une création tous champs confondus. C'est ce que signifie l'idée de renouer avec le livret. La Voix perdue est une nouvelle, elle est retravaillée dans le processus de création de la musique, de l'écriture de la chorégraphie... Nourrie par les questions et réponses de chacun des participants, cette nouvelle est retravaillée dans le processus de création de la musique, de l'écriture et de la chorégraphie." Les complices du chorégraphe sont, pour l'occasion: l'écrivain Pascal Quignard, auteur du conte, base de travail de la Voix perdue, et de nombreux autres ouvrages comme Tous les matins du monde, ou le Sexe, l'effroi (Gallimard 91/94) ou bien encore la Rhétorique spéculative (Calmann-Levy 95); le compositeur Bernard Cavanna, directeur de l'école nationale de musique de Gennevilliers dont la musique s'inspire des " drames des villes", et qui collabore aux créations théâtrales (Vitez, Seide) au cinéma avec entre autres Alain Fleischer; quant à Thierry Leproust, il signe les scénographies d'Angelin Preljocaj depuis 1990 et travaille également pour le théâtre et l'opéra (Metz et Paris pour les derniers). Dans la Voix perdue, rappelait Angelin Preljocaj fin mai 95 " La musique s'appuie sur des matériaux sonores climatiques. Aucune phase post-chorégraphique n'est prévue pour la réécriture du livret. La texture des mots est intrinsèquement liée à la musique et à la danse sur le plateau. Peut-être y verra-t-on un conteur ? Quant à l'écriture globale du spectacle, elle s'effectue sous la forme d'un story-board."" On peut penser que les danseurs sont des anges qui ont renoncé à la parole, au verbe. Ils sont dans l'urgence, l'immédiateté de l'expression, la fulgurance du corps " explique-t-il." Ce type de spectacle est périlleux. Pour sortir du confort, il faut se faire violence en se proposant des expériences fortes, nourrissantes, dérangeantes. Travailler sur la nouvelle de Pascal Quignard pose des questions chorégraphiques qui nécessitent des réponses. C'est un défi. Il s'agit d'éviter de suivre les schémas connus de la narration dans la danse. Il convient de trouver l'émotion chorégraphique juste, de jouer avec la fracture du texte et de la danse, de voir comment le texte infléchit la démarche chorégraphique, comment un livret peut modifier le travail, comment en faire une chorégraphie contemporaine, comment bousculer les habitudes... Adapter à la scène plusieurs disciplines artistiques, c'est faire appel à des régions corporelles différentes qui n'induisent pas les mêmes sollicitations. C'est donc un jeu dangereux ou il convient de trouver des connexions sans destruction."

 


Fictions-jeunesse, le Seuil (de 59 à 65 F)

Souris noire, Syros (de 35 à 42 F)

Romans Casterman (de 28 à 48 F)

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