Regards Juillet-Août 1995 - La Création

De Larionov et Chagall à Kabakov

Par Pierre Courcelles


L'art russe est l'objet d'importantes expositions, consacrées à Natalia Serguéïevna Gontcharova (1881-1962), Mikhaïl Fiodorovitch Larionov (1881-1964), Marc Chagall (1887-1985), Paul Mansouroff (1896-1937), Ilya Kabakov né en 1933.

Si l'on excepte Kabakov, les artistes russes dont on montre le travail cet été ont fait l'essentiel de leur carrière en France, et tous sont morts dans leur pays d'adoption. Gontcharova et Larionov ont été des acteurs de premier plan de l'avant-garde russe du début de ce siècle, mais travaillant, dès 1914, dans toutes les capitales de l'Europe, comme décorateurs des Ballets russes de Serge Diaghilev, ils ne vivront pas 1917 dans leur patrie. Plus jeunes, et présents en Russie en 1917, Chagall et Mansouroff participeront aux mouvements artistiques et aux nouvelles organisations mises en place après la Révolution sous l'égide du " Narkompros ", le Commissariat du peuple à l'Instruction dirigé par Lounatcharski. Quant à Kabakov, il naît au moment où le régime soviétique, sous la direction de Staline, engage la vie artistique de l'Union sur la longue route du réalisme socialiste, à la suite de la résolution du Comité central du 23 avril 1932 sur la " refonte des organisations littéraires et artistiques ". C'est l'un des artistes de la perestroïka les plus célébrés, actuellement au Centre Pompidou.

 
Un métissage artistique d'une grande expressivité

Nathalie Gontcharova et Michel Larionov, d'abord honnêtes peintres dans le genre impressionniste, formeront le " couple-phare " de l'avant-garde russe du début de ce siècle. A l'occasion d'un voyage à Paris où, en 1906, Serge Diaghilev organise une grande exposition d'art russe dans le cadre du Salon d'Automne, Larionov découvre la peinture de Matisse, Derain, Rouault, la peinture " fauve " qui a fait scandale au Salon d'Automne de 1905, et aussi la peinture " primitiviste " de Gauguin, mort en 1903 à Tahiti, et auquel on consacre alors une rétrospective. Deux ans plus tard, se tient à Moscou la première exposition qui met en face à face l'art russe et l'art français, vaste panorama de près de 200 oeuvres où sont représentés tous les courants novateurs de la peinture occidentale: de l'Impressionnisme au Fauvisme, en passant par le Post-Impressionnisme et les peintres Nabis. Dès lors, Larionov et Gontcharova, et quelques autres artistes, partant de ces " modèles " explorent la voie d'un néo-primitivisme qui fait une large part à l'art populaire russe, aux icônes, aux imageries traditionnelles, aux enseignes de boutiques: un métissage artistique d'une grande expressivité où s'exprime une indéniable identitéculturelle. Cet art ouvert aux apports les plus modernes et profondément enraciné dans une longue tradition d'images connaîtra son apogée en 1914, avant que l'art abstrait ne s'affirme avec le " Rayonnisme " (voir encadré) de Larionov, le " Suprématisme " de Malévitch et le " Constructivisme " de Tatline. Installés en France, Larionov et Gontcharova se consacreront prioritairement aux décors de théâtre, mais resteront fidèles au Rayonnisme dont une exposition rétrospective sera organisée à Paris en 1948. L'exposition du MNAM est l'occasion de retrouver le travail, peu connu en France, de ces précurseurs de la modernité, et notamment des oeuvres faisant partie de la donation de l'Etat soviétique à l'Etat français en 1988. Parallèlement à cette exposition, la Bibliothèque publique d'information-Centre Pompidou, présente un ensemble de livres futuristes où l'on retrouve les noms des deux artistes. En 1914, Chagall rentre à Vitebsk, sa ville natale. Il vient de passer près de cinq années à Paris où son travail, à peine sorti de l'enseignement, s'est chargé d'influences diverses, Fauvisme, Cubisme, Futurisme. Mais ces emprunts aux avant-gardes artis- tiques, ces " révolutions techniques ", comme les nommait Chagall, n'ont jamais eu de prise sur l'imaginaire du peintre, profondément façonné par le vécu d'une longue tradition juive et par les images populaires d'une Russie séculaire. Il arriva à Paris avec ces images dans les yeux et en repartit sans qu'elles l'aient quitté. Si ces années de formation de Chagall sont les plus intéressantes de sa longue carrière, c'est qu'on y voit se mettre en place une maîtrise technique de sa " vision du monde ", illustrative, " littéraire ", folklorique, diront certains, et qu'il exploitera jusqu'à saturation - et on ne manquera pas de lui reprocher l'aspect répétitif de son oeuvre. En 1943, dans une conférence où il évoquait ses années parisiennes d'avant la Première Guerre, il donnait la clé de sa démarche: " Assistant à cette révolution technique de l'art en France, en pensée, dans l'âme si vous voulez, je revenais dans ma patrie, je vivais comme retourné à l'envers."La guerre empêche Chagall de revenir en France, comme il en avait l'intention. La Révolution de 1917 le surprend à Vitebsk et révèle un Chagall résolument engagé dans la remise en question artistique. A Paris, il avait fréquenté l'exilé politique Lounatcharski qui, en 1918, fut nommé à la tête du Narkompros, le Commissariat à l'Education. Grâce à lui, Chagall devint commissaire aux Beaux-Arts et chargé de " l'organisation des écoles d'art, des musées, des expositions, des conférences et de toute manifestation artistique dans la ville et la région de Vitebsk ". Chagall prend son rôle au sérieux et bataille sur le front artistique, multipliant les articles enflammés dont on pourrait douter, aujourd'hui, qu'ils furent écrits par le peintre si gentil et si poétique qu'on a connu par la suite. Il écrivait en 1919: " Que veut dire la révolution dans l'art ? Cette révolution ne date pas d'hier. Dans toute l'histoire de l'art vous rencontrez les noms isolés de novateurs révolutionnaires, de peintres, de compositeurs, de poètes. Plus d'une fois, ils ont rejeté la culture stagnante et ont créé des ères nouvelles. Toutefois, seule notre époque a donné à l'art une stabilité extraordinaire; elle a nettement fixé nos tâches et nous a libérés du joug des académies et des professeurs." Mais ces discours à tonalité révolutionnaire étaient en décalage par rapport à son art, considéré comme bien peu révolutionnaire par des artistes radicaux comme Malévitch ou Lissitski, qui enseignaient dans l'Ecole mise en place par Chagall.

 
A la recherche d'une nouvelle identité artistique

Très rapidement, des conflits personnels et surtout de doctrines esthétiques divisent professeurs et étudiants. Chagall choisit de démissionner et de s'installer à Moscou. Aussitôt, Malévitch crée l'OUNOVIS qui rassemble des artistes qui se veulent " les affirmateurs de l'art nouveau ", c'est-à-dire du " suprématisme ". Nous sommes en 1920, deux ans plus tard, Chagall quitte son pays qu'il ne retrouvera qu'en 1973, lorsqu'il y viendra signer les panneaux décoratifs pour le Théâtre juif de Moscou exécutés avant son départ: sept peintures de très grand format qui sont l'événement de cette exposition. Autre destin, celui de Paul Mansouroff. A Petrograd, dans la nuit du 25 au 26 octobre 1917, les bolcheviks prennent le Palais d'Hiver où s'est réfugié le gouvernement provisoire dirigé par Kerenski. La biographie dit que le jeune peintre, dans les jours qui suivent la victoire des insurgés, propose ses services à Lounatcharski dont il devient l'un des collaborateurs. Plus tard, en 1920, il participera à la fondation, à Petrograd, de l'Inkhouk, l'Institut de culture artistique, dirigé par Malevitch, Mansouroff ayant la responsabilité de la section expérimentale. L'Inkhouk joua un rôle considérable dans ce qu'on nomma le " productivisme " qui exigeait des artistes l'abandon du tableau de chevalet pour se consacrer aux arts appliqués: textiles, vêtements, arts graphiques, meubles, etc. Dès 1918, Mansouroff se consacre à l'art abstrait, mais se démarque de " l'objectivité " géométrique du " suprématisme " de Malévitch, pour explorer des formes " non-objectives " inspirées par la nature ou la biologie. En 1978, il déclarera à propos de ses rapports avec Malévitch :" ... Je m'efforçais de m'extraire de son influence idéologique et je tentais de définir une autre ligne possible qui, dans mon idée, était un angle de vue plus organique, et non l'angle académique, fût-il arithmétiquement clair, de Malévitch." En 1928, il quitte Léningrad et s'installe définitivement à Paris en 1929, accueilli par Robert et Sonia Delaunay et fréquentant Larionov et Gontcharova. Il se consacre aux arts appliqués, dessinant des motifs pour les tissus de haute couture, ainsi qu'à la restauration de tableaux. Il se remet à la peinture à la fin des années 1950 et la redécouverte de son oeuvre abstraite lui apporte le succès; le MNAM lui consacre une rétrospective en 1972. L'exposition qui lui est consacrée à Nice est une nouvelle tentative de tirer de l'oubli l'oeuvre de ce peintre.

 
L'art de l'esquive et de la contrebande sémantique

Ilya Kabakov est né en 1933, en Ukraine, à Dniepropetrovsk et, comme nombre d'artistes de sa génération, comme Eric Boulatov, dont le travail a été montré au Centre Pompidou en 1988, il vécut sa jeunesse sous Staline. Comme eux, il a dû dépenser des trésors de ruse et d'habileté, jouer de l'absurde et de l'ironie pour échapper à la censure d'une bureaucratie des arts et à l'accusation de dissidence. L'art du détournement des images et de la contrebande sémantique, celui de l'allusion et de l'esquive ont été au nombre des moyens employés par ces artistes, Kabakov en tête, pour continuer de témoigner de leur présence, là, à ce moment-là. Mais nous ne connaissons, ici, que des bribes de ce temps-là, là-bas. L'histoire reste à écrire de l'art dans ces années d'après-guerre en URSS, qui permettrait de situer avec moins d'à peu près le travail de Kabakov, l'une des personnalités importantes de l'avant-garde de Moscou des années 1960. Kabakov mène d'abord une carrière d'illustrateur, réalisant plus de 150 livres pour enfants. Parallèlement, il se consacre à des travaux personnels, " Albums ", tableaux, peintures murales qui " tournent en dérision les poncifs de la culture officielle ". Au début des années 80, ses premières " installations " le font connaître en Occident, à Berne, Marseille, Paris, Düsseldorf, New York où il s'installe en 1992. L'installation intitulée C'est ici que nous vivons présentée au Centre Pompidou est sans doute la plus importante qu'il ait jamais réalisée. Comme souvent dans son travail, Kabakov aborde le thème du chantier, du chantier déserté par les travailleurs et peut-être abandonné définitivement, faute de moyens ou de volonté ou pour toute autre raison inconnue. Il nous fait ainsi visiter l'inachevé, le lacunaire, l'incomplet, comme il en est sans doute de toute entreprise humaine, là-bas, ici, de tout temps.

 


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