Regards Juillet-Août 1995 - La Création

Avignon, en avance sur un anniversaire

Par Raymonde Temkine


Entretien avec Bernard Faivre d'Arcier

La programmation du festival, qui fait la part belle à la danse, a un peu " surpris certains professionnels ", concède Bernard Faivre d'Arcier, " mais pas le public ". Questions au directeur du Festival.

 
Y a-t-il vraiment une part plus grande faite à la danse dans la programmation 1995 ?

 
Bernard Faivre d'Arcier : Ce n'est pas la première fois, en 1993 on l'a déjà fait. Et après dix ans, Pina Bausch revient à Avignon, et notons déjà que le théâtre n'est pas étranger à sa manière.

 
Mais pourquoi est-ce avec des spectacles anciens ?

 
B. F. A.: On lui a laissé le choix. Il nous a plu qu'elle veuille en montrer deux à la charnière de sa carrière: le Sacre du printemps, la dernière grande pièce de danse pure, et Café Müller qui amorce son évolution vers le théâtre-danse.

 
Outre la danse, l'Inde tient beaucoup de place dans la programmation. Ces spectacles " exotiques " sont-ils très suivis ?

 
B. F. A.: On lui consacre un quart de notre programmation. L'an dernier, pour le Japon, le public a été au rendez-vous, il apprécie de voir des ensembles qui se produisent rarement.

 
Pourquoi ne pas avoir programmé dans la Cour d'Honneur la Ville parjure, d'Hélène Cixous, mis en scène par Ariane Mnouchkine ?

 
B. F. A.: Elle n'en a pas voulu. Tenant à la proximité avec les spectateurs, elle ne veut pas jouer devant plus de huit cents personnes. Le site de Chateau Blanc lui convient mieux. Elle reprend donc là la Ville parjure, dont les représentations, à Paris, avaient dû être interrompues faute de public et qui, ici, en retrouvera un certainement. Quant à Tartuffe, elle l'a modernisé, c'est un spectacle contre l'intolérance, l'intégrisme.

 
Dans la Cour d'Honneur, on verra les Pieds dans l'eau de Jérôme Deschamps, ce qui est assez surprenant. Le spectacle est ancien, il a beaucoup tourné.

 
B. F. A.: Nous tenions à Jérôme Deschamps parce que ce spectacle fait référence, comme ceux de Pina Bausch, d'Ariane Mnouchkine, de Kantor. Nous avons anticipé d'un an la célébration du cinquantième festival, en faisant cette année le rappel de ce qui a compté dans cette période. Il vaut mieux être en avance pour les anniversaires. Quant aux Pieds dans l'eau, le spectacle fait l'objet d'une nouvelle mise en scène adaptée au lieu, d'ailleurs normalement spectacle de plein air, et le ciel sera très présent sur un grand écran panoramique.

 
Avec les spectacles d'Ariane Mnouchkine, ce sont certainement ceux du Théâtre national de Strasbourg qui vont s'imposer.

 
B. F. A.: D'une part, avec deux pièces mises en scène par son directeur, Jean-Louis Martinelli, d'autre part, avec des Ateliers du groupe XXVIII, la promotion sortante de son Ecole. Martinelli se consacre à Fassbinder. Il crée l'Année des treize lunes. C'est le titre d'un film de Fassbinder. Martinelli a fait théâtre du scénario, script et sous-titrage; il s'est refusé à voir le film. Il en avait été de même pour la Maman et la putain, de Jean Eustache. Un autre spectacle programmé est également un scénario de film, mais son auteur, Pasolini, par contre, n'a pas eu le temps de le réaliser. Il l'avait écrit pour son acteur fétiche Ninetto Savoli qui jouera dans le spectacle, en italien et en français, l'Histoire du soldat, créé par Giorgio Barberio Corsetti, Gigi Dall' Aglio, Mario Martone, au Théâtre municipal.1995 est l'année du centenaire du cinéma. Nous tenons compte de cela aussi. Martinelli, avec les comédiens de l'Année des treize lunes, approfondit son approche de Fassbinder dans un montage de textes, Voyage à l'intérieur de la tristesse. Les élèves-comédiens du TNS, eux, présentent les spectacles qu'ils ont travaillés en ateliers, sous la direction de Joël Jouanneau, Lève-toi et marche d'après Dostoïevski, et d'Enzo Cormann, sa pièce Cabaret chaosmique. Le lycée Saint-Joseph est entièrement investi, cour et gymnase, par le TNS. Quant à Kantor, Le Cricot II lui survit, il en préserve l'esprit dans Manjacy or Their Master's voice (les Maniaques ou la Voix de leur Maître), joué au lycée Aubanel. Jacob et Joseph, production du CDN de Nancy, est l'adaptation d'une oeuvre de Bruno Schulz par Daniel Martin, qui la met en scène et l'interprète également, à la salle Benoît XII. Vous voyez, car il en est bien d'autres, que les créations théâtrales ne manquent pas.

 


1. Il s'agit de la différence entre le taux d'intérêt nominal et le taux de l'inflation, de l'ordre de 8% pour les entreprises et de 5 à 6% pour le secteur public.

2. La valeur exprimée en francs des produits venant de ces pays a baissé d'autant, réduisant l'assiette soumise à la TVA.

3. L'essentiel du montant restant est payé par les collectivités publiques.

4. Jean-Christophe Le Duigou, Réinventer l'impôt, éd.Syros, coll.Alternatives économiques, 1995.

5. Les fameux 1 200 milliards représentant l'Epargne brute des entreprises dont la croissance accompagne généralement la réduction de l'emploi.

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