Regards Juillet-Août 1995 - La Cité

Voies nouvelles en gestation

Par Henri Krasucki


On ne construit rien de solide sans tirer les leçons de l'expérience: un des acteurs sociaux des années quatre-vingt nous livre son analyse et dégage des pistes de travail pour un renouveau.

Les élections successives, présidentielle puis municipales, sont faites. Elles ont donné des signes et créé des situations. C'est évidemment important et mérite des analyses approfondies. Mais quels éléments de solutions apportent-elles ?La France se trouve en quelque sorte dans une situation en gestation. Des problèmes lourds s'accumulent avec une acuité grandissante et sans état de grâce. On a remarqué la force des luttes sociales y compris durant les campagnes électorales. Certains s'étonnent qu'elles n'aient pas de traduction politique. Or les luttes sociales ne sont pas rythmées par les calendriers électoraux. Elles existent de leur propre mouvement et il convient d'y réfléchir non pas en termes de recours contre le suffrage universel - ce qui n'a pas de sens - mais en tant que phénomène dans l'ensemble du mouvement d'une société dont beaucoup se demandent avec inquiétude où elle va. De forts courants s'expriment par des actions sur plusieurs des grands thèmes sociaux, économiques et de la vie contemporaine, tout simplement. Pour n'en mentionner que quelques-uns des plus saillants: les salaires, tout le complexe des problèmes de l'emploi et de la formation, les services publics, la protection sociale, le droit au logement... Nous sommes dans une phase nouvelle d'une longue, trop longue période où, en dépit de réactions parfois fortes, les gouvernements successifs et les classes dirigeantes sont parvenus à faire passer des bouleversements énormes dans la société et la vie du pays. Des industries et des régions sinistrées. Quatre millions de chômeurs, environ autant de travailleurs de toutes qualifications en situation de précarité. Au long de ces années, combien de millions de personnes ont été ainsi déstabilisées dans leur vie professionnelle, familiale ?La jeunesse actuelle est, depuis plus d'un siècle, la première génération à vivre plus mal et avec plus d'incertitude que la précédente. Les inégalités battent les records. Quand a-t-on vu un phénomène comme celui des SDF ? Terrible spectacle de l'économie libérale triomphante... Les espoirs populaires avaient été fantastiques et plus dure est la chute. Les bons esprits proclamaient l'ère du repli individuel égoïste, la fin des idées d'organisation collective, l'agonie du syndicalisme. Et voilà que renaît l'idée simple qui est à l'origine de tout le mouvement social: résister et, pour cela, agir, donc s'organiser, y compris selon des formes diversifiées, parfois inédites. La solidarité, valeur décisive, reprend des couleurs avec une intéressante variété de tons. Dès lors, grandit une vigoureuse aspiration unitaire qui crée de bonnes obligations, au mouvement syndical notamment. Tout cela est loin encore de son plein essor ? Certes. Mais aucun pouvoir ne peut ignorer la force de ces aspirations et de ce qui bouge. Ces phénomènes et leurs développements potentiels pèsent sur l'action de tout gouvernement et posent de graves problèmes aux classes dirigeantes. Si les issues, les solutions restent brouillées, comme c'est le cas, l'esprit et l'action de résistance ont une double vertu. Ils sont le premier pas pour donner des coups d'arrêt, marquer des points, créer des situations nouvelles. Et ils constituent des pas nécessaires pour des prises de conscience, des réflexions, des débats, pour chercher et trouver des solutions concrètes nouvelles et des voies à plus long terme. Le sang circule mieux et les idées vont meilleur train lorsqu'on se tient debout. Or, revendications et propositions alternatives se conjuguent comme jamais. Si grands que soient la confusion et le désarroi d'une grande partie de l'opinion, un espace s'ouvre à la réflexion et à l'action politiques pour leur rendre leur dimension, leur rôle et leur noblesse. Il y a d'ailleurs urgence à bien des égards. La poussée lepéniste comporte des dangers réels. Et s'il est indispensable de faire reculer le racisme, la xénophobie de façon convaincante et vigoureuse, c'est au terreau de la crise qui les nourrit qu'il faut s'attaquer et apporter de bonnes réponses à la non-réponse et au désarroi qui font le lit de la démagogie.

 
Des terrains d'entente et de coopération

On ne vit pas au passé mais on ne construit rien de solide sans connaître l'expérience et en tirer sérieusement les leçons. A commencer par l'expérience toute fraîche encore et si douloureuse. Ce qui s'est produit durant quatorze longues années est trop grave et lourd de conséquences pour être traité à la légère: on tourne la page et l'on fait mine de rien. Jamais une chance pareille ne s'est présentée de transformer la société française dans le sens des espoirs de l'immense majoritédu peuple et tout pouvait être changé. La ruine de toutes ces espérances n'était pas inéluctable. Le découragement, le dégoût qui résultent de la confiance trompée sont compréhensibles. On ne dépasse pas un traumatisme pareil par des bricolages superficiels ou des astuces en trompe-l'oeil. Rebâtir une perspective neuve, fiable exige une réflexion, une remise en question honnête, loyale, et les changements correspondants de tous les protagonistes - partis, syndicats, organisations de toutes natures, personnes, de chaque citoyen aussi - chacun, chacune pour la part qui lui revient réellement. Et, partant, une activité vivante en rapport avec cette volonté nouvelle. On peut dégager quelques pistes de travail pour un renouveau en réfléchissant sur ce qui n'a pas marché.

1. Ce n'est pas par manque de pouvoir que François Mitterrand et le Parti socialiste ont gouverné comme ils l'ont fait mais par manque de la volonté politique d'accomplir les réformes et les transformations profondes tant espérées. C'est un choix délibéré, rejetant toute proposition alternative constructive, qui a fait opter pour les exigences de " l'économie libérale ", du profit comme but et pour l'Europe de Maastricht: je crois en être un témoin difficilement récusable. Tout ce qui est arrivé découle de là. Faut-il en énumérer les conséquences ? Il ne faut surtout pas l'oublier... Une perspective neuve suppose donc de se dégager des dogmes de la pensée économique dominante et de travailler à des solutions, des approches différentes, se donnant pour fin l'homme et non la richesse d'une minorité. Vaste mais indispensable entreprise: ni la France, ni l'Europe, ni la planète ne sont voués à subir le talon de fer des " nouveaux maîtres du monde ".

2. Un phénomène aurait pu imposer d'autres choix et le respect des engagements, c'était une intervention énergique, exigeante et constante du peuple, et d'abord des travailleurs. En dépit d'actions importantes et d'efforts constants pour les susciter, cette intervention n'a pas eu la force ni la permanence nécessaires. Chacun, chacune ne peut éviter de s'interroger à ce sujet. Une perspective neuve exige un peuple citoyen qui refuse tout chèque en blanc à qui que ce soit. Une participation active donc de toutes, de tous, dans l'entreprise, l'économie comme dans tous les aspects de la vie de la cité. La démocratie représentative, nécessaire, n'est pas suffisante, il y faut un maximum de démocratie directe s'exerçant partout et une faculté de mobilisation permanente. C'est l'une des plus grandes innovations qui s'imposent. Elle ne va pas de soi mais pourquoi le peuple n'en serait-il pas capable ?

3. La gauche est pluraliste. Il n'a pas été bon de donner tout le pouvoir au seul Parti socialiste. Un meilleur équilibre des forces n'aurait pas permis ce comportement dominateur et aurait sans doute rendu difficile le revirement. Le Parti communiste est une composante dynamique de la gauche, ses racines sont profondes dans les forces les plus combatives du peuple, son affaiblissement n'a pas été bénéfique quelles que soient les divergences que l'on puisse avoir avec lui. Une perspective neuve suppose son renforcement sensible. S'il est exact de dire qu'il n'a pas eu les moyens d'influer sur l'action gouvernementale et présidentielle et chacun répond de ce qu'il a été en situation de faire, cela ne signifie pas qu'il soit dispensé pour ce qui lui revient de la remise en question qui s'impose à toute formation. Le fait est qu'il a entrepris des changements importants dans des domaines essentiels. La campagne de son candidat à l'élection présidentielle, qui est aussi son secrétaire national, avec le soutien du Parti, a été largement ressentie comme une expression visible de cette volonté de renouvellement, non seulement dans l'image mais dans les conceptions, les pratiques et les comportements. Les périodes électorales passées, c'est sur cette lancée, voulue par son dernier congrès, que ce renouveau qui lui donne son identité communiste moderne, forte d'acquis éprouvés, ouverte sur l'époque, les mentalités, les diversités des forces populaires et progressistes, devrait pouvoir se déployer, gagnant tout le Parti dans sa vie, tous ses membres partout où ils vivent et agissent avec d'autres hommes et femmes de bonne volonté. Il y a une grande attente et un grand espoir dans ce sens. Y répondre ouvre de nouveaux horizons.

4. Le pluralisme de la gauche et plus largement des forces populaires et progressistes ne se limite pas à deux partis. D'autres formations, syndicats et associations existent, de diverses natures, et qui peuvent à juste titre se réclamer du renouveau des forces de progrès. De larges terrains de coopération d'entente pour des objectifs précis, dans le respect mutuel des spécificités et de l'indépendance de chacun existent. Cela vaut également en matière d'échanges, de recherches: il y a tant à combattre, tant à conquérir, tant à inventer ! Cette société donne une telle image, il est difficilement admissible que l'humanité capable de tant de prouesses ne trouve pas le moyen de la transformer pour répondre à ce que l'homme peut prétendre à notre époque.

5. Est-il si difficile, alors, de concevoir à l'opposé d'une entente fragile d'état-major qui a échoué, une union nouvelle, s'appuyant sur le peuple citoyen actif, et regroupant toutes les formations concernées sur des bases et pour des objectifs méritant un élan confiant et vigilant ?

 


1. Il s'agit de la différence entre le taux d'intérêt nominal et le taux de l'inflation, de l'ordre de 8% pour les entreprises et de 5 à 6% pour le secteur public.

2. La valeur exprimée en francs des produits venant de ces pays a baissé d'autant, réduisant l'assiette soumise à la TVA.

3. L'essentiel du montant restant est payé par les collectivités publiques.

4. Jean-Christophe Le Duigou, Réinventer l'impôt, éd.Syros, coll.Alternatives économiques, 1995.

5. Les fameux 1 200 milliards représentant l'Epargne brute des entreprises dont la croissance accompagne généralement la réduction de l'emploi.

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