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La soeur sacrifiée ou l'étrange attrait de la phrase gauchiste Par Gérard Streiff |
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Retour sur le score de Lutte Ouvrière, lors du premier tour de l'élection présidentielle.
Qui vote LO ? Et qui est LO ? Enquête.
Arlette Laguiller a recueilli, le 26 avril dernier, 1 600 000 voix, soit 5,3% des suffrages. Sept ans plus tôt, elle n'enregistrait que 600 000 voix et 1,9%. La candidate de Lutte Ouvrière dépasse les 6% dans 13 départements. Ses meilleurs scores se situent à Clermont Ferrand (7,5%), Rennes (7%) ou Saint Nazaire (6,9%). Qui vote LO ? L'électorat de cette formation est composite. Sur le plan sociologique, il s'agit d'un vote issu plutôt - ce qui ne veut pas dire exclusivement - de ce que la Sofres appelle " les professions intermédiaires ", dans des milieux intellectuels (étudiants, enseignants, monde éducatif ou universitaire). Un indice, parmi d'autres: le 13 février dernier était réalisé sur le réseau Internet un " vote cybernétique ". Ce scrutin virtuel, d'accès donc plutôt sélectif, était hébergé sur un serveur dépendant de l'unité de recherches biomathématiques Inserm U 263 de l'Université Pierre-et-Marie-Curie (1). Sur 320 votants, Arlette Laguiller arrivait en tête avec 24% des suffrages. Dans une moindre mesure, ce vote a séduit aussi un certain nombre de jeunes salariés, venus du service public notamment. L'électorat de LO est également diversifié sur le plan politique. Il semble composé de plusieurs strates: un " matelas " d'extrême gauche; une partie des déçus, qui vont des tapistes aux écologistes en passant par le PS - peu viennent du PC, beaucoup auraient pu y aller; des nouveaux électeurs, des jeunes en révolte. C'est un électorat fragile, qui s'est constitué pour l'essentiel aux derniers moments de la campagne; il n'est pas fidélisé: plus de 60% des électeurs de LO ont voté Jospin au second tour de la présidentielle en dépit de la position de cette formation qui renvoyait dos à dos Jospin et Chirac.
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Une imagerie reprise par les médias
Les résultats des municipales donnent un indicateur de la volatilité de cet électorat. LO présentait en effet 54 listes (contre 13 en 1989). En règle générale, elles perdent assez sensiblement sur le score du 26 avril, exceptions faites de Creil et Montbeliard (où il y avait des sortants LO) et Les Lilas, ville d'Arlette Laguiller. Cela étant, comment comprendre le choix des 1,6 million d'électeurs d'Arlette Laguiller ? Il y a certes la composante gauchiste traditionnelle. Il faut aussi faire la part des choix de nature plutôt conjoncturelle. Reste cette question: pourquoi des électeurs, de jeunes électeurs, de jeunes intellectuels singulièrement, optent pour cette formation ? A joué, bien sûr, une certaine image de LO, faite de radicalité - celle du communisme d'ailleurs -, de rigueur, de constance, d'intérêt affiché pour les salariés. Cette image est incarnée par Arlette Laguiller, laquelle sait mettre en valeur sa triple qualité de radicale, de fidèle, de " travailleuse ". Dans la construction de cette image, elle a pu compter sur quelques atouts et concours parfois étonnants. Elle a été la seule postulante à avoir droit à une chanson d'un artiste en vogue, Alain Souchon. Elle a accédé aux Guignols de l'info, ce qui représente, par les temps qui courent, une forme de reconnaissance. Son imagerie a été assez souvent reprise, sans grand recul, par les médias. Doit-on parler de complaisance ? Le fait est que le journal LO lui-même, sous la plume de Colette Bernard (2), note que sa candidate a bénéficié d'" une presse parfois sympathique, forçant un peu le trait sur la-petite-employée-vivant-dans-un-HLM-des-Lilas-entre-les-tomes-de-Trotski-et-ses-plantes-vertes ". On ne compte plus les papiers aimables. Philippe Boggio dans le Monde, par exemple, commentait sur une pleine page, la prestation de la candidate à " L'Heure de vérité " en ces termes: elle est " fidèle ", " honnête "; ses suggestions " sonnent juste "; un brin ironique mais très compassionnel, le journaliste évoque " cette gauchiste, notre soeur, notre soeur sacrifiée qui nous aurait laissé aller, pour veiller sur la maison de famille et les souvenirs de nos adolescences, Arlette, une part de notre mémoire, aime encore le communisme ". Voilà pour l'image. Est-ce qu'elle correspond à la réalité de LO ? Et d'abord, c'est quoi LO ? Il s'agit du nom d'un journal, un hebdomadaire, dont le tirage annoncé serait de 15 000 exemplaires. Sa lecture (3) donne assez nettement l'impression d'une double orientation, qui structure quasiment en deux parties le journal: on y trouve des considérations très théoricistes, formulées dans une solide langue de bois, comme perdues dans le ciel des idées; et puis une approche tout à fait prosaïque de luttes revendicatives. Comme si on y faisait tour à tour de la supra-politique et de l'infra-politique et rarement de la politique proprement dite. La philosophie du journal est résumée dans un entrefilet: " Les travailleurs devront détruire l'appareil d'Etat de la bourgeoisie, c'est-à-dire son gouvernement mais aussi son Parlement, ses tribunaux, sa police, son armée et exercer eux-mêmes, directement, le pouvoir car le bulletin de vote ne peut pas changer la vie. Les travailleurs n'ont pas de patrie et ils savent qu'un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être un peuple libre." Le propos est simple, certains diront simpliste, et tout événement est interprété à l'aune de cette grille de lecture. On a presque envie d'écrire que LO prône une stratégie de classe contre classe dans sa plus simple expression. Ce réductionnisme donne du monde une vision manichéenne: c'est un peu la variante gauchiste du " tous dans le même sac ".
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Une vision manichéenne du monde
Personne ne trouve grâce et tout s'égale dans une commune dénonciation. Jospin = Chirac ;Mgr Gaillot est plutôt utile à la hiérarchie catholique; Robert Hue est dans le lot. On note même un anticommunisme croissant de LO au fil de la campagne électorale. En mars/avril, le journal a consacré deux à trois fois plus de place à critiquer Robert Hue que, par exemple, Jospin. La méthode vaut sur le plan international: Arafat brade, Mandela vend, Castro cède. C'est peut-être commode. C'est à coup sûr erroné. On finit ainsi par éluder les responsabilités des uns et des autres et par refuser de prendre les siennes. C'est le cas à propos de Maastricht, par exemple: comment choisir, puisque des deux côtés se trouvaient " des ordures ", écrit LO (4), qui a aussi une certaine façon de réécrire l'Histoire et d'amalgamer les contraires. Plusieurs articles de LO évoquent la Seconde Guerre mondiale. Le régime capitaliste étant le fautif, tous ses partisans sont renvoyés dos à dos et leurs responsabilités dans la guerre s'égalent de fait, qu'il s'agisse des hitlériens et des alliés, des pétainistes et des gaullistes et, lorsque le journal parle de la Libération, c'est entre guillemets. Le politologue Marc Lazar juge que " les militants de LO se sont enfermés dans un sectarisme sans bornes ". Il s'agit là de la première entrée dans le journal. Il en est une seconde. L'hebdomadaire consacre en effet la moitié de sa pagination à des correspondances d'entreprise avec un intérêt pointilliste pour les luttes revendicatives et une tonalité bien plus anti-patrons, et plus encore anti-petits chefs, qu'anticapitaliste proprement dite. Comme le dit un de leurs militants à l'usine Evry de Belin: " Lutte ouvrière, les jeunes connaissent pas. La lutte des classes, c'est peut-être pas leur langage, mais la guerre contre les patrons, ça, ils pigent bien." (5) Cette formation sort tous les quinze jours des journaux d'entreprise, des " bulletins de boîtes ", selon le jargon.
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Séduire les intellectuels, flatter la colère de jeunes salariés
On parle de 400 entreprises touchées, de " peut-être 500 000 personnes contactées ". Le chiffre est sans doute excessif mais montre la priorité - ou l'image - que LO entend se donner, ce qui lui vaut parfois, de mouvements concurrents, l'étiquette d'" ouvriériste ". La présence de ses militants est signalée dans des conflits comme ceux de GEC Alsthom ou à la Snecma, un activisme qui n'a pas de traduction électorale automatique. Le ton des articles est volontiers dur: il faut " faire peur aux patrons " proclament les éditoriaux d'Arlette Laguiller. Cette double caractéristique, théoriciste et anarcho-syndicaliste, peut séduire certains intellectuels et flatter la colère de jeunes salariés. LO est le journal d'un parti dont le titre est peu connu: l'Union communiste (trotskiste). Il règne une certaine opacité autour de son organisation. Cette absence de transparence y est même revendiquée comme une qualité révolutionnaire. A LO, il n'y a pas d'adresse, pas de téléphone: simplement une boîte postale. C'est le secret complet sur la direction: qui y figure ? Nommé par qui ? " Les chefs sont inconnus des militants, écrit Libération. Arlette Laguiller elle-même a été nommée en 1974 porte-parole par on ne sait qui puisque la démocratie militante est un mot inconnu, plus exactement honni au sein de l'organisation." Les règles de fonctionnement y sont proches de celles de la clandestinité (6). On est assez loin du tableau idyllique de M. Boggio. |
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1. L'Express, 16 février. 2. 28 avril no 1399. 3. Il s'agit des numéros de janvier/avril 1995. 4. En fait, LO souffre d'un penchant européiste; son " internationalisme " l'amène à se prononcer pour la monnaie unique ou pour Schengen. 5. Libération, 3 juin. 6. " C'est une secte flagellante ", dit l'ancien dirigeant de la LCR Henri Weber.Selon l'Express, " les dirigeants ne peuvent avoir aucune vie sociale ou familiale ".A la direction de LO, estime le Monde, " seraient tabous le mariage et les enfants ".
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