Regards Juillet-Août 1995 - La Cité

L'Université veut que l'on reconnaisse sa place

Par René Giloux


Entretien avec Bernard Dizambourg*

La conférence des présidents d'Université souhaite un grand débat national sur l'enseignement supérieur. Explication de l'un de ses vice-présidents.

 
Avez-vous des inquiétudes quant à la rentrée universitaire ?

 
Bernard Dizambourg : Cette rentrée sera contrastée. L'accroissement du nombre d'étudiants se poursuit. Si la progression s'atténue un peu en premier cycle, elle est plus forte au-delà. Certaines disciplines connaîtront des situations tendues: notamment en première année de médecine. L'insuffisance du nombre de professeurs bloque les évolutions nécessaires pour dépasser les normes anciennes. Les contenus évoluent; ils demandent une plus grande technicité, ils imposent davantage de travaux en petits groupes. C'est le cas, en particulier, dans le domaine juridico-économique. Lorsque l'encadrement s'améliore, comme dans certains départements de sciences naturelles, les étudiants réussissent mieux. Des disparités régionales sont également prévisibles. Ainsi, la situation tend à se détendre au Nord, de nouvelles universités y ont été ouvertes; elle sera plus difficile en Ile-de-France. Les créations de postes d'enseignants ne progressent pas aussi vite que le nombre d'étudiants. Mais le très gros point noir reste celui des personnels administratifs et techniques. Le taux de leurs emplois s'est très fortement dégradé au fil des années, pourtant ils sont absolument indispensables à un fonctionnement normal. Des bibliothèques s'ouvrent parfois, avec un nombre de volumes insuffisant, souvent, mais le frein majeur demeure l'absence de personnel pour les gérer. D'une façon générale, les locaux, eux aussi, posent souvent problème, et plus précisément en Ile-de-France.

 
L'afflux d'étudiants est donc à l'origine de bien des difficultés...

 
B. D : Là, il faut avoir une vue réaliste et ambitieuse. Je ne vois pas comment on empêcherait les étudiants de venir à l'Université. La demande de poursuite des études est le reflet d'une situation économique difficile. Il faut en prendre acte, même s'il convient de l'orienter au mieux. C'est aussi une forme de chance, une donnée de fond de notre société; il n'est pas possible de l'ignorer. La notion d'étudiant, elle-même, évolue; des adultes viennent aujourd'hui à l'Université pour parfaire ou enrichir leur formation. Des étudiants salariés peuvent y côtoyer des salariés étudiants. Il faut réfléchir à la meilleure façon de répondre à toutes ces attentes.

 
Justement, les échecs en cours ou à la fin du premier cycle posent problème. Comment peut-on les réduire ?

 
B. D : Il n'y a pas de solution miracle. Cependant des possibilités de résultats positifs existent. D'ailleurs, actuellement, les taux de réussite s'améliorent; mais ils le font trop lentement. L'information des étudiants doit s'améliorer de façon à aboutir à des choix positifs, afin que les études longues n'apparaissent pas comme les seules offrant un refuge ou une issue. Cela exige des parcours moins rigides, plus souples, décloisonnés, et ouverts par l'existence de véritables passerelles vers d'autres cursus. Il faut aussi pouvoir mettre en oeuvre un autre type de pédagogie. Les petits groupes, le tutorat facilitent la réussite. Pour cela il faut des moyens, et nous ne les avons pas. Enfin il faut diversifier les filières professionnalisées d'IUT et d'IUP; certains y trouvent de meilleures chances de succès. Une sélection renforcée ne serait pas la solution; elle correspond à une vue partielle du problème.

 
La Conférence des présidents a souligné l'importance des financements. Quel doit être le rôle de l'Etat en ce domaine ?

 
B. D : Un effort a été fait, mais il est resté en deçà de la croissance des effectifs étudiants. Paradoxalement donc, la situation s'est dégradée. Un financement suffisant est de la responsabilité première de l'Etat; il se doit de montrer l'exemple. Or, nous sommes inquiets pour les toutes prochaines années. Les autres financements, ceux des collectivités territoriales, des entreprises, ceux provenant des droits d'inscriptions ne peuvent être que complémentaires. Leur donner plus d'importance n'est guère possible et générerait déséquilibres et inégalités. Les droits d'inscription payés par les étudiants pourraient, selon nous, passer en trois ans de 600 à 1000 francs. Mais cette question ne peut se traiter que dans le cadre d'un dossier global examinant les conditions de la vie étudiante, le montant des bourses et incluant un plan social; le tout étant débattu avec les organisations étudiantes.

 
Vous êtes également très attachés au caractère national des diplômes...

 
B. D : Effectivement, c'et le modèle français, il correspond à nos responsabilités de service public. Il permet la mobilité des étudiants, c'est un label pour l'emploi. L'essentiel du système doit s'appuyer sur ces diplômes nationaux; c'est une des compétences de l'Etat que d'assurer leur contrôle et leur lisibilité.

 
Mais vous souhaitez une plus grande autonomie des universités; n'est-ce pas contradictoire ?

 
B. D : Nous souhaitons une responsabilisation plus grande avec un pilotage de l'Etat. Nous voulons des marges de souplesse dans la mise en oeuvre de la pédagogie, dans l'utilisation des moyens financiers, dans l'animation des personnels. Nous ne recherchons pas moins d'Etat, mais, de sa part, moins d'administration directe et davantage de contrôle. Nous ne cherchons pas la concurrence, mais nous voulons un système public dans lequel une part de la responsabilité politique relève de l'Etat. La mise en oeuvre, elle, appartiendrait aux universités avec leurs modes de contrôle, le pouvoir y étant partagé par le canal démocratique des conseils d'université.

 
Vous tenez également à préserver les fonctions de recherche au sein de l'Université. Pourquoi ?

 
B. D : Nous n'avons pas le monopole de la recherche, mais l'articulation enseignement supérieur-recherche est la fonction même de l'Université, sa spécificité est de produire des connaissances. Or, les contraintes que nous connaissons menacent ce rôle. Nous y sommes d'autant plus attachés que, dans ce domaine, nous avons le sentiment d'avoir progressé au cours des dernières années. La recherche est indispensable pour actualiser les savoirs transmis et pour former les étudiants à l'appropriation des connaissances par eux-mêmes, ils acquièrent ainsi une plus grande autonomie, c'est important pour leur avenir. De plus, dans certains secteurs,en lettres ou en juridico-économique, la recherche et la production de connaissances se font à peu près exclusivement à l'Université.

 
S'il fallait prendre une mesure d'urgence pour la rentrée universitaire, quelle serait-elle ?

 
B. D : S'il n'y en avait qu'une, en terme de moyens, ce serait de traiter le problème des techniciens et agents de service. Et pour que l'Université puisse assurer pleinement sa mission, il faudrait repenser le problème des premiers cycles. En clair, nous ne pensons pas avoir besoin d'une nouvelle réforme; qu'on nous laisse travailler dans le calme. En même temps, et ce n'est pas contradictoire, la Conférence des présidents souhaite un grand débat national sur l'enseignement supérieur; il pourrait rassembler milieux de décision, gouvernants, partenaires sociaux, acteurs économiques, organisations syndicales de salariés et aussi tous les partenaires internes. Il contribuerait à faire reconnaître dans le pays la réelle importance que doit y occuper l'Université.

 


* Bernard Dizambourg est président de l'Université Paris-XII (Créteil) et vice-président de la Conférence des présidents d'Université.

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