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L'autre, l'immigré Par Jackie Viruega |
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Débat avec Michèle Tribalat* et Alain Hayot** |
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Parmi la variété des situations des immigrés et de leurs enfants, les Algériens semblent supporter une discrimination supplémentaire.
Débat avec Michèle Tribalat et Alain Hayot.
Faut-il mettre un signe d'égalité entre immigrés et banlieues, quartiers défavorisés, du moins quartiers populaires ? " Dire que 90% des jeunes d'origine étrangère vivent dans les banlieues ne vaut que parce qu'on travaille précisément sur les banlieues ! Tous les immigrés n'y vivent pas ", répond Michèle Tribalat qui a conduit l'enquête réalisée par l'INED avec le concours de l'Insee, pour décrire l'évolution des comportements des immigrés au cours de leur vie et mesurer les changements intervenus d'une génération à l'autre. Le manque de moyens financiers des immigrés ne les oblige-t-il pas à vivre dans les quartiers les moins favorisés ? Pas tous, répond l'enquête citée, les Portugais par exemple n'ont pas de grandes difficultés économiques, et de plus, la crise n'épargne pas les Français d'origine. Mais, du fait de leur place particulière, les immigrés ne la subissent-ils pas de plein fouet et ne met-elle pas en cause leurs stratégies d'insertion dans la société d'accueil ?La crise frappe davantage les anciens flux d'immigration que les récents, qui montrent un bouleversement dans l'origine sociale et le niveau scolaire des migrants. Après la mise en place d'une politique migratoire restrictive en 1974, le nombre des entrées a considérablement diminué et les flux ont changé de nature. Le taux d'analphabétisme était considérable. Avant 1975, par exemple, un tiers des hommes marocains n'avait pas été scolarisé. Depuis cette date, il n'y a plus aucun homme venu du Maroc en France qui ne soit pas allé à l'école. Et un sur deux est scolarisé à vingt ans. Sans compter qu'une majorité de migrants d'origine urbaine se substitue à l'ancienne majorité d'origine rurale." C'est cela l'avenir des flux migratoires français, indique Michèle Tribalat, encore qu'ils soient noyés dans les flux anciens. Les pères, qui ont fait les frais des restructurations industrielles, n'ont plus rien à voir avec les jeunes, immigrés ou issus de l'immigration."Il n'empêche que certains de ces jeunes, d'origine algérienne notamment, rencontrent des difficultés considérables. Cette situation s'explique mal par les éléments habituels de mesure comme la scolarité... La manière dont sont perçus ces jeunes est en distorsion avec leur ambition de se décaler de l'image de leur père, de changer d'univers. Ils se heurtent à un patronat qui leur offre des travaux extrêmement stéréotypés, alors qu'ils demandent de la promotion sociale, quelquefois plus que ne le permettrait leur niveau scolaire. Le sentiment de discrimination est très fort chez eux. L'immigration algérienne n'est pourtant pas récente: elle remonte au début du siècle et la première demande de mosquée à Marseille date de 1908. Mais le flux massif est arrivé dans les années soixante. Cette population, et surtout celle qui a suivi, s'est portée candidate à l'intégration dans une phase de crise globale. Crise que n'ont pas connue les vagues migratoires précédentes, polonaise ou italienne.
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Candidats à l'intégration dans une phase de crise globale
Dans les années quatre-vingt, les générations issues de l'immigration maghrébine disent en clair: " Nous sommes d'ici et nous ne voulons pas hériter du statut d'immigré. Dire le contraire, c'est un discours de brouillage politique, que nous refusons ! " Ils ont, de fait, les mêmes problèmes d'école, d'emploi, de famille, etc.que les enfants des classes populaires, avec, en plus, l'aspect discriminatoire qui redouble des difficultés d'abord extérieures au fait migratoire. Cette surcharge se mesure aux retards à la mise en ménage, à l'entrée sur le marché du travail, à l'accès à un logement..." Ce qui fait drame en plus, remarque Michèle Tribalat, c'est qu'un mouvement d'assimilation en cours peut favoriser des ruptures du groupe qui fragilisent beaucoup ses membres: un groupe très solidaire est plus protégé en situation de crise." Bien sûr, les stratégies communautaires ne sont pas allées forcément de pair avec le processus d'assimilation. Les Italiens de Marseille, entité fondatrice de la ville, rappelle Alain Hayot, les ont toujours ignorées tandis que les Arméniens, qui se sont aussi bien intégrés, les ont développées très fortement. Mais, dans la vie quotidienne, les Turcs, par exemple, qui se rattachent à une structure communautaire forte, sont bien plus sécurisés que ceux qui s'investissent en France et se trouvent en butte à tant de difficultés. Michèle Tribalat compare le sort des générations issues de l'immigration algérienne à celui des jeunes originaires d'Espagne et du Portugal et élevés en France, qui prennent, quand ils sont nés en France leur autonomie familiale et professionnelle au même âge que les Français " de souche", et plus tôt quand ils sont eux-mêmes immigrés. La fréquence des unions mixtes augmente fortement chez eux. Une enquête du CSA réalisée en novembre 1994 pour la Commission nationale des droits de l'Homme a fait apparaître que 90% des Français affirment que le " racisme est très répandu ", avec pour victimes principales les Maghrébins, les Français d'origine maghrébine et les Noirs d'Afrique. Ce sondage a fait grand bruit en montrant qu'un tiers seulement des Français (31%) se disent " pas racistes du tout ", 65% d'entre eux se partageant entre " pas très, un peu, plutôt racistes". Il ne peut être question de comparer une enquête d'opinion de ce type à la lourde étude de l'INED qui essaie de construire des outils scientifiques d'évaluation. Méthodologie et philosophie diffèrent totalement. Sans préjuger de la valeur de ces chiffres sur le racisme, remarquons que le discours sur les distances culturelles, tendant à mettre en concurrence par exemple des Européens, chrétiens et blancs, et des arabo-musulmans, est contredit par la réalité de certains votes dans des régions frontalières comme l'Alsace, où le rejet concerne des populations de l'Est de l'Europe, pourtant blanches, chrétiennes... Contredit aussi par la manière dont étaient autrefois traités les Polonais ou les Italiens. On l'oublie, une fois qu'ils ont été intégrés. A ce schéma classique, s'ajoute une circonstance particulière, sur laquelle insiste Alain Hayot." Les populations immigrées du Maghreb et les générations issues de cette immigration arrivant en même temps que la crise économique et sociale, le discours du bouc émissaire peut prendre. La mise en concurrence face à un emploi raréfié favorise tous les discours sur la " légitimité du national par rapport à l'autre ". Le rejet provient de la peur, non la peur de l'autre, mais plutôt celle de se trouver dans les mêmes conditions que lui..." |
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* Michèle Tribalat, démographe, a publié, à partir de l'enquête qu'elle a conduite, Faire France, préface de Marceau Long, La Découverte Essais, 1995. ** Alain Hayot, ethnologue, enseigne à l'Ecole d'Architecture de Marseille-Lumigny et à l'Université de Provence; il travaille depuis de longues années sur Marseille, ville au sujet de laquelle il a publié différents ouvrages et articles.
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