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Emploi et salaire à réconcilier Par Pascal Nonat* |
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Le couple salaire-emploi a tenu la vedette dans les récents débats électoraux et luttes sociales.
Sa réhabilitation vient à l'ordre du jour.
Il convient de reconnaître que l'opposition salaire-emploi a longtemps pesé sur le développement du mouvement social. Pourtant, l'attaque contre le pouvoir d'achat des salaires a porté des coups sévères à l'emploi. Ce n'est pas autre chose qu'affirmait le quotidien économique la Tribune, le 29 décembre 1994, lorsqu'il commentait les lettres de cadrage gouvernementales sur la politique salariale pour 1995 dans les entreprises publiques: " Les lettres du premier ministre s'accrochent à l'idée que la sagesse salariale est propice à la création d'emplois. Le fait est que trois bienfaits sont en principe attendus d'une hausse des salaires réels inférieure à la productivité du travail. Cela accroît les profits, et donc l'investissement. Cela rlentit l'inflation, gage de compétitivité. Cela ralentit le coût du travail, ce qui est " forcément " favorable à l'emploi. Il faut malheureusement se rendre à l'évidence: aucun de ces trois beaux principes ne fonctionne plus. Les profits ne font pas l'investissement, mais un taux d'autofinancement insolent. Le ralentissement de l'inflation n'étant plus à faire, la sagesse salariale fait des marges plutôt que de la compétitivité. Enfin, le ralentissement du coût du travail, au profit des entreprises, a accompagné de-puis dix ans la plus forte augmentation du chômage que ce pays a connue."Au travers de cette critique, ce sont bien les " cercles vicieux " de la reprise actuelle qui sont mis à nu: l'abaissement des coûts salariaux ne sert pas au développement de l'emploi mais a pour objectif principal le relèvement du taux de profit des entreprises, d'achever le désendettement, de dégager des trésoreries impressionnantes qui alimentent la spéculation financière.
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Le gain de productivité, un critère insuffisant pour la compétitivité
Dans cette logique, l'abaissement des coûts salariaux conduit tout à la fois à exercer une pression sur les salaires et sur l'emploi stable et qualifié. Cette volonté patronale est au centre des critères de productivité apparente du travail (quantité produite par salarié sur une unité de temps donnée), utilisés dans la plupart des entreprises. L'industrie automobile est, de ce point de vue, un exemple caricatural: chez Renault, par exemple, les gains de productivité (nombre de véhicules produits par an et par salarié) sont de l'ordre de 70% sur la dernière décennie. Sur la même période, les effectifs de la Régie Renault (maison mère du groupe) sont passés de 100 000 à 58 000 et les salaires accusent une perte de pouvoir d'achat de plus de 20%. Dans le même temps, Renault dégage, sur l'exercice 1994, 33,6 milliards de francs de bénéfices nets et réalise un actif financier de 1,5 milliard de francs uniquement par la gestion de trésorerie sur les marchés financiers. Sur le même exercice, l'endettement du groupe aura été réduit à zéro. Ce choix de gestion contre les salaires et l'emploi sont générateurs d'inefficacité économique et sociale pour les entreprises. En effet, la productivité apparente du travail tue l'efficacité de l'entreprise. Elle conduit à l'externalisation des productions au détriment des richesses créées dans l'entreprise: pour reprendre l'exemple de la Régie Renault, l'analyse du compte de résultat sur plusieurs exercices nous révèle ainsi que, de 1992 à 1994, les achats consommés pour produire sont passés de 80,94% de la production en 1992 à 84,98% en 1994. La valeur ajoutée chez Renault ne représente plus, quant à elle, que 15,02% de la production contre 19,06% en 1992, ce qui était déjà particulièrement bas ! Quant aux frais de personnel, c'est-à-dire un indicateur fiable d'évolution des salaires et de l'emploi, ils ne représentent plus que 12,02% de la valeur de la production. Ces données chiffrées mettent en évidence qu'il est pour le moins excessif de mettre systématiquement en cause les coûts salariaux dans les problèmes de compétitivité de notre industrie. Les problèmes et les gâchis se situent bien ailleurs: gâchis en capital fixe, gâchis de la sous-traitance, gestion de la production, organisation du travail, insuffisance de la formation et des investissements immatériels.
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Aggravation sans précédent des conditions de travail pour les salariés
Les incidences sur le contenu même de l'emploi sont fortes. Elles nourrissent l'inefficacité sociale et génèrent un coût social élevé pour la collectivité. En effet, la double pression sur l'emploi stable et les salaires se traduit par une explosion de la précarité qui frappe particulière- ment les jeunes, qu'ils soient ou non diplômés. L'ensemble des dispositifs emplois mis en oeuvre par les gouvernements successifs s'inscrit pleinement dans cette logique: Renault a supprimé 2 400 emplois stables et qualifiés en 1994 alors que l'entreprise a eu recours jusqu'à 6 000 intérimaires et que, dans le même temps, 1 000 jeunes ont été embauchés dans le cadre des emplois dits " aidés ", avec un statut précaire pour la majorité d'entre eux. Tout cela pour faire face au regain d'activité lié à la prime Balladur (prime de 5 000 F à la casse pour les véhicules de dix ans). Dans le même temps, ces choix économiques entraînent une aggravation sans précédent des conditions de travail et des souffrances au travail pour les salariés. La traduction la plus " spectaculaire ", si l'on peut dire, ce sont les centaines de morts par épuisement au travail recensées dans les entreprises sous le vocable japonais de Karoshi: 68 à Flins en trois ans, 260 à Sandouville de 1984 à 1994. Les maladies professionnelles liées au travail répétitif et sous contraintes fortes (équipes de nuit, équipes vendredi/same-di/dimanche...) se multiplient avec un coût humain et social très lourd pour la collectivité. On est loin, très loin même de l'ère post-taylorienne prônée par certains à la fin des années 80. Même avec le robot ou l'ordinateur et le travail en groupe, l'émiettement des tâches reste une réalité forte, productivité apparente oblige... Les expériences douloureuses faites par les salariés ces dernières années confrontées à la révélation des profits (réels ou apparents) enregistrés sur 1994 ont, sans aucun doute, eu un effet " détonateur " dans le développement sans précédent des luttes sociales depuis plusieurs mois. Ces luttes tenaces, unitaires, sans relâche pendant la période électorale se construisent autour du couple emploi-salaire. Les salariés chiffrent leurs besoins, élaborent démocratiquement leurs revendications et posent la question des moyens pour y répondre. Fondamentalement, c'est bien la finalité de l'entreprise et du travail qui est posée dans ces luttes. |
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* Pascal Nonat est économiste à la FTM-CGT. |