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Banlieues, les fenêtres de la ville Par Jackie Viruega |
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Après la ville, Regards poursuit sa réflexion sur le sujet sensible de la banlieue.
S'agit-il de lieux spécifiquement défavorisés ? Ou d'extensions de la villeet de sa crise ? Contribution au nécessaire débat.
Violences, émeutes, vandalisme, incendies, bavures policières, morts... Crise des banlieues, mal de vivre... Une litanie, triste et sempiternelle, comme une malédiction. On l'a encore entendue en juin. Cette fois, c'était à Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis. Avant... Il y a eu déjà tant d'autres noms de villes. Pendant ce temps, sur les écrans, on joue la Haine. Son réalisateur, Mathieu Kassovitz, confie aux Inrockuptibles (1): " La cité (où s'est fait le tournage, NDLR) n'était pas un dépotoir, on s'est même dit en arrivant que ce n'était pas si désagréable. Pourtant il y a eu trois morts pendant le tournage... On n'imagine pas, les mômes de 12 ans ont des couteaux... Le samedi précédant le tournage il y a eu une émeute, ils ont cassé la gare, ils ont tout défoncé... Je ne vois pas comment la spirale vers le bas pourrait s'arrêter, je ne vois pas ce qui pourrait la stopper..."Propos sans espoir, en résonance avec ceux d'Adil Jazouli, le directeur de Banlieuscopies, qui réclame " un plan Marshall pour sauver les banlieues " et alerte sur les ruptures: déchirures des familles, rapports dépendants et agressifs avec les institutions publiques et leurs agents, chômage des jeunes, échec visible, manque de présence et de coordination des services... D'autres analyses sont moins catégoriques." A chaque étape de son histoire, expose Claude Pennetier (2), la banlieue a inspiré des images diversifiées et opposées. Les inquiétudes sociales du passé sont atténuées par la désindustrialisation et l'effritement de la banlieue rouge, mais une dégradation de la vie urbaine dans l'habitat collectif fait renaître des formes nouvelles de la peur des " classes dangereuses ". La crise de la banlieue n'est qu'un des aspects de la crise urbaine, elle en est le révélateur et elle nous apprend plus sur l'état de notre société que sur les spécificités des périphéries urbaines." Les classes dangereuses ? L'éditorialiste du Figaro Magazine (3), s'en préoccupe beaucoup, inquiet qu'il est surtout du vote des " Français de souche qui n'ont pu abandonner ces quartiers en déshérence ", face à ces jeunes " insurgés contre tout, tête vide et nerfs à vif ".
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Banlieue, un mot qui généralise des situations complèxes et contrastées
L'ethnologue Alain Hayot insiste, lui, sur l'imprécision du mot banlieue, trop globalisant, qui généralise des situations très complexes et contrastées. Dans ces cités, vivent des familles noyées dans les difficultés, d'autres qui ont un rapport normal au travail et à la société, des associations de toutes sortes... A Marseille, dit-il, les banlieues n'existent pas, les quartiers populaires sont dans la ville, et si les jeunes de Mantes-la-Jolie ne peuvent s'identifier à Paris, ceux de la Castellane peuvent, eux, s'identifier à Marseille. Dans ces quartiers populaires, dont Mathieu Kassovitz souligne aussi combien " les codes et les comportements changent de cité à cité ", le monde ouvrier " ne se trouve plus majoritairement représenté ". L'évolution de l'industrie a rompu le lien entre l'habitat et le travail, qui est pourtant un facteur essentiel du processus d'intégration sociale. Une vision apocalyptique des banlieues est sans doute critiquable en ce qu'elle nie leur complexité, mais les situations ont beau être variées, les causes de ruptures très graves, surtout celles du rapport au travail, se retrouvent partout. Pour Daniel Béhar et Philippe Estèbe (4), les grands ensembles ne concentrent pas toute la misère du monde, mais signalent un double processus de fragmentation urbaine et de précarisation sociale: la ville semble éclatée en morceaux pendant que le rapport salarial se distend au point de priver de perspective de promotion une part croissante de gens. L'Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Ile de France a établi, en se fondant sur le recensement de 1990, une cartographie des 82 quartiers de la région les plus en difficulté. Habités essentiellement par des ouvriers et employés, ils ont un trait commun,le chômage, qui dépasse quelquefois 20%. Deux contextes différents le favorisent: soit ces quartiers logent la main d'oeuvre locale des secteurs industriels en déclin, comme l'automobile le long de la Seine, soit ils accueillent, à la périphérie de la capitale et des villes industrielles, une population très pauvre. Certains d'entre eux sont en dehors des banlieues mêmes, géographiquement coupés par l'autoroute ou la voie ferrée. Ils cumulent des taux de chômage élevés, une population défavorisée en salaire et en qualification, une forte proportion d'immigrés. Les handicaps, précise l'étude, sont plus marqués en grande couronne parisienne, avec l'isolement et l'éloignement. Le résultat ? Alain Gérin, maire communiste de Vénissieux, le dénonce: " Une économie souterraine, des solutions de survie se mettent en place qui font penser aux pays sous-développés. Comment expliquer les questions de la drogue si on reste aveugle à ces phénomènes de pourrissement social engendrés par le symptôme plus général de la société ? "Une situation donc largement plus inquiétante que le constat d'une pauvreté " seulement résiduelle, provoquée par l'urbanisme massif, les logements qui concentrent les plus démunis et par l'inadéquation entre les formations et les offres d'emplois " (5). C'est pourtant cette analyse a minima qui a inspiré la politique de la ville, seule mesure prise par les pouvoirs publics et dont beaucoup d'élus dénoncent aujourd'hui les insuffisances." Il faut des moyens exceptionnels ! ": la demande revient comme un leitmotiv. Jean-Luc Benhamias, conseiller vert régional en Seine-Saint-Denis, fait remarquer (6) que " Redonner du sens à la ville (...) exige que l'État et les collectivités acceptent d'investir financièrement et humainement à la hauteur des enjeux". Claude Pennetier déplore le manque de moyens, financiers et humains, des zones d'éducation prioritaire. Adil Jazouli plaide de son côté pour un plan de 200 milliards sur cinq ans." Il faut, dit-il, multiplier par 5 ou 6 le budget de l'Etat consacré à la ville, pour remettre à niveau ces quartiers par rapport au reste de la société." Pour l'instant, le flou qui a entouré la politique de la ville depuis le début subsiste pour toutes ces questions, sans parler du fait que huit ministres et secrétaires d'Etat différents du gouvernement Juppé ont à connaître des problèmes de la ville. Flou dans les attributions, flou dans les dotations de l'État, flou dans la définition des quartiers en difficulté...
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La rupture du lien au travail met en cause l'intégration sociale
Il y a plus grave. La politique de la ville, suivie en cela par certaines initiatives qui ne relèvent pas des pouvoirs publics, présentait le défaut structurel de travailler sur le lien social en n'abordant pas la question du travail. Tenir un discours contre l'exclusion, même généreux et appuyé par des actions sur le terrain, sponsorisé par des entreprises qui ont par ailleurs massivement licencié, massivement participé à la désindustrialisation des quartiers populaires, représente une contradiction intenable: c'est d'emploi qu'ont besoin ces quartiers. S'appuyer sur le tissu associatif existant dans les banlieues, certes, mais pour faire quoi ? de l'animation ? Dans quel but ? Eviter les " étés chauds " ? Ce n'est sûrement pas ce qui résoudra les problèmes des jeunes concernés, problèmes économiques avant tout. Cette orientation a été soutenue par l'idée selon laquelle le travail ne serait pas essentiel, qu'on pourrait y substituer des " activités ". Ce qui suppose d'abord qu'on abandonne l'idée d'une relance économique, et ensuite qu'on implante durablement l'assistanat, en occupant les gens désoeuvrés par des actions de solidarité. Cette campagne a des effets culturels terribles. Surtout pour des jeunes déjà en plein désarroi, qui se voient faciliter leur fuite devant l'épreuve qu'est l'entrée dans la vie active. Comment la rupture du lien au travail met-elle en cause le processus d'intégration sociale, notamment des immigrés ? L'étude de l'INED conduite par Michèle Tribalat (voir article ci-contre) montre à l'oeuvre des facteurs qui favorisent la tradition française du " creuset " et qui continuent à fonctionner sur les plans politique, culturel, social (l'usage du français, la scolarisation, l'alphabétisation...) Est-ce une histoire qui commence à s'essouffler ? Les précautions d'usage prises vis-à-vis de la notion de " creuset", que l'on mythifie, ou que l'on rejette, et qui change de sens selon l'idée qu'on en a, car les oppositions idéologiques sont très fortes sur ces sujets sensibles; on peut caractériser, comme le fait Alain Hayot, l'originalité française dans le rapport aux vagues migratoires, par un mouvement ouvrier unitaire et un espace urbain unique.
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Mélange d'origines, liens plus générationnels qu'ethniques
Quelle que soit leur sensibilité, les syndicats, par exemple, ont toujours mêlé le national et l'étranger et conduit des actions visant à l'égalité des droits. En 1968, les grévistes ont obtenu des délégués syndicaux étrangers. L'espace urbain unique a toujours différencié la France de ses voisins. Alors qu'à Birmingham, par exemple, les quartiers pakistanais, irlandais...se sont toujours succédé dans l'espace ouvrier, à Marseille, en revanche, l'espace ouvrier unitaire a toujours mêlé les Italiens, les Espagnols, les premiers migrants maghrébins... L'histoire d'une ville comme Marseille, où la migration a joué un tel rôle, fait dire à Alain Hayot que le rapport au travail, le rapport à l'espace urbain, la conjonction des deux dans un temps et un lieu donnés, ont fourni le cadre d'une intégration plutôt réussie. Aujourd'hui, on fait face au problème de ce qu'on appelle la banlieue, espace populaire moins ouvrier qu'autrefois, démuni de la cohésion sociale venue de la conscience d'intérêts communs du groupe ouvrier. La cohésion peut-elle alors se faire sur un autre mode ? André Gérin évoque " les résistances, les nouvelles formes de solidarité qu'on voit émerger. Je parlerais même, dit-il, de vitalité sociale, d'indices d'un réapprentissage du " vivre ensemble " dans les conditions d'aujourd'hui. Il y a cohabitation entre les formes de désagrégation sociale et ce qui permet aux gens de relever la tête et de constater qu'il existe peut-être un chemin nouveau à faire..." Une " culture de banlieue " existe aujourd'hui, en tout cas, on la retrouve dans tous les quartiers populaires. La sociabilité des jeunes de ces endroits, surtout les enfants d'immigrés nés en France, n'a pas de dominante particulière. C'est un mélange d'origines de ces jeunes qui fabriquent des liens plus générationnels qu'ethniques. Culture rap, groupes de musique comme IAM, mettant en avant ce mélange interethniques. Existe-t-il une culture qui mette en avant le politique ? Pour certains, les banlieues sont porteuses d'une crise aiguë à traiter spécifiquement. Mais si on considère qu'elles reflètent l'état de la société, qu'elles ne sont que le lieu le plus intense d'une crise urbaine et sociale, si on garde à l'esprit qu'une part significative des habitants ont les mêmes conditions de vie qu'un grand nombre de salariés modestes, on en conclut que les solutions sont celles que réclame toute la société, en premier lieu l'emploi. Avec, sans doute, une pratique sociale spécifiquement adaptée à ces quartiers. L'analyse des comportements électoraux au cours de dix dernières années infirme d'ailleurs l'hypothèse d'une évolution spécifique des banlieues (7). Les résultats des votes ne tendent pas à se différencier de ceux de la France urbaine dont elles font partie. Seule originalité, la légère accentuation de tendances qui se retrouvent partout: abstentionnisme, implantation du vote communiste, faiblesse de la droite classique, soutien plus large à l'extrême droite. L'effet en est un (très) relatif isolement des partis " centraux ", le RPR, l'UDF, le PS. Les municipales ont-elles changé la donne ? Hervé Le Bras (8) démographe, signale notamment que le Front national s'infiltre inégalement dans les banlieues et qu'une corrélation existe entre le vote Le Pen et la désorganisation politique de certaines villes. Les résultats des dernières élections ne semblent pas contredire pas ce " conformisme " électoral. |
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1. Entretien dans les Inrockuptibles, 31 mai au 6 juin 1995. 2. Chercheur au CNRS, directeur du Maitron. 3. 10 juin 1995. 4. L'état de la France, 95-96, La Découverte 5. Cité dans L'état de la France. 6. Politis, juin 95, dossier " Vivre banlieues " 7. Jean Chiche et Henri Rey, chercheurs au Cevipof. 8. Libération du 13 juin 95.Regards reviendra sur cette question électorale complexe.
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