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La santé des Américains soumise à la folie du marché Par Jean Solbès |
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Les Américains sont inquiets des restrictions de santé imposées par les Républicains.
La dérive de la médecine privée aux Etats-Unis est un contre-exemple pour la sécurité sociale française.
Les dessous d'une stratégie du profit.
Responsabiliser les Français face aux dépenses de santé et privatiser la couverture médicale: cette orientation libérale est présentée comme l'unique solution capable de combler les déficits de la sécurité sociale. Or, elle est actuellement dénoncée aux Etats-Unis où elle aboutit à un transfert de fonds sans précédent du secteur public vers les hôpitaux privés, alors que la situation de la santé cesse de se dégrader. Onne compte plus les manifestations dénonçant une telle dérive. A Washington, deux cent mille personnes se sont rassemblées pour rejeter les projets républicains qui réservent l'accès à des soins de qualité aux personnes disposant de moyens suffisants. A New York, ils étaient cent mille à protester au mois d'avril. Comme le souligne un numéro spécial de janvier 1995 du magazine The Nation, la santé est aujourd'hui victime " de la folie du marché " sous la tutelle des compagnies d'assurances privées et des grands laboratoires pharmaceutiques. La notion de santé publique tend à disparaître. Aux Etats-Unis, le coût annuel des soins médicaux privés est officiellement estimé à 130 milliards de dollars, financés par le gouvernement fédéral dans le cadre de la prise en charge des retraités.
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Trois jours d'attente...aux urgences !
Le Général Accounting Office, qui supervise ces dépenses, estime qu'il convient d'ajouter 70 milliards de dollars pour le seul traitement des dossiers établis par la médecine privée. Afin d'éliminer la bureaucratie du système hospitalier public, les élus démocrates et républicains du Congrès n'ont cessé de favoriser, depuis une quinzaine d'années, sa mise en concurrence avec le secteur privé, le but officiel étant de rendre les soins plus efficaces pour la population. Le contraire s'est produit :40 millions d'Américains ne bénéficient d'aucune couverture médicale et 60 millions de personnes disposent d'une couverture minimale qui exclut les soins coûteux. Alors que seulement 47% des pauvres ont droit à une aide médicale, 60% des dépenses de santé du gouvernement vont aux hôpitaux privés dont la stratégie reste de réaliser des profits. Pour accentuer son désengagement dans le secteur public, le Congrès a accordé un rôle prépondérant aux sociétés d'assurances, sorte de mutuelles privées, dont la célèbre Blue Cross-Blue Shield. C'est ce que The Nation appelle la nouvelle " Ruée vers l'or ". Le secteur de la santé brasse, selon les études officielles, mille milliards de dollars: 410 milliards pour les grands hôpitaux privés, 200 milliards pour la médecine, 110 milliards pour les soins à domicile, 100 milliards pour les groupes pharmaceutiques, 65 milliards pour les compagnies d'assurances et 100 milliards pour le secteur dentaire et les pharmacies. Dans ces conditions, la course au profit s'affirme la règle pour la médecine privée qui rejette vers le secteur public les patients ne disposant pas de ressources suffisantes. Faute de financements adéquats, ces hôpitaux publics sont dans l'incapacité d'offrir les traitements nécessaires. Les équipements sont vieux et le personnel insuffisant. Comme le note Washington Post, en 1993, le plus grand hôpital public, celui de Los Angeles, a comptabilisé 250 000 urgences dont 40% des blessés ne possédaient pas de couverture médicale. La moyenne d'attente aux urgences était de six heures. A tel point qu'un patient, qui n'en pouvait plus d'attendre, a sorti un pistolet et ouvert le feu sur trois médecins qui refusaient de l'examiner. Une plaisanterie court à New York: " Si tu as un problème, surtout exige de ne pas être hospitalisé dans un établissement public." En effet, l'Harvard médical school avance le chiffre de 7 000 décès dans les seuls hôpitaux publics de New York en raison des mauvaises conditions de soins. Dans l'hôpital du South Bronx, un homme âgé de 69 ans a dû attendre trois jours aux urgences avant d'être pris en charge. La revue Strong médecine précise que 3% des admissions dans les hôpitaux publics sont dûs à des accidents survenus à l'hôpital, ajoutant que 14% de ces blessés en sont morts, ce qui revient à 80 000 décès par an. Mieux équipés, ne recevant que des patients solvables, les hôpitaux privés ne connaissent pas une telle situation. Ils se livrent même à la concurrence pour attirer les patients. Un accouchement peut coûter entre 15 000 et 30 000 F. Une étude d'experts parue dans la revue The Atlanta constitution a analysé les factures des hôpitaux privés de 1990 à 1992. Le traitement d'une pneumonie varie de 11 864 dollars à 6 598 dollars. Pour la prise en charge consécutive à une attaque cardiaque, la facture au malade s'élève jusqu'à 11 678 dollars. Le moindre service est facturé. Il en coûte 8 dollars pour de l'aspirine, 12 dollars pour le thermomètre, 20 dollars pour les mouchoirs en papier et 25 dollars pour de l'eau sucrée. Mais, pour J. W. Mason, de l'Université de Chicago, c'est bien dans le domaine de la psychiatrie et des maladies nerveuses que se situent les plus grands scandales. Durant les années Reagan, les bénéfices de ce type d'établissements sont passés de 1 à 7 milliards de dollars avec la plus forte progression de construction d'établissements spécialisés garantis par des fonds publics. Chaque année, les autorités fédérales débloquent 20 milliards de dollars en faveur de programmes de lutte contre les maladies mentales. Une grande partie de ces fonds est destinée aux établissements privés qui opèrent toujours des surfacturations des soins.
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Le pactole des " maladies mentales "
Le centre de soins de Provo, dans l'Utah, a demandé 3,6 millions de dollars pour des traitements psychiques. Selon le Wall Street journal, le coût moyen d'une analyse, traitement compris, s'élève à 18 000 dollars. Les compagnies d'assurances et les mutuelles privées dénoncent ces outrances, mais depuis 1991, elles ont investi plus d'un milliard de dollars dans les hôpitaux privés spécialisés. Le résultat est évident. La privatisation de la santé publique coûte de plus en plus cher aux contribuables, alors que la qualité des soins offerts dans le secteur public n'a cessé de se dégrader. Le secteur privé a opéré en fait un véritable détournement des fonds publics en instituant une médecine à deux vitesses. Cela n'empêche pas Bob Dole, leader républicain du Sénat, d'affirmer: " L'Amérique possède le meilleur sys- tème de santé du monde ". Tel n'est pas l'avis de bon nombre d'experts américains et de médecins forts du soutien des syndicats et de plusieurs millions d'Américains qui découv0rent aujourd'hui la face cachée de l'ultralibéralisme en matière de soins. |
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* Pierre Laroche est universitaire et professeur d'italien à Paris. 1. Il y avait alors, cas unique, trois partis italiens membres de l'IS: le PDS, le PSI, le PSDI. Pour approfondir le sujet, lire l'essai de Pierre Laroche " Nouvelle configuration de la vie politique en Italie " in la Pensée no 300 de janvier/mars 1995.
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