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La nouvelle gauche italienne Par Pierre Laroche* |
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Une recomposition politique est engagée depuis une dizaine d'années en Italie.
Elle a vu disparaître des formations historiques essentielles depuis la chute du fascisme, issues de la gauche ou d'inspiration chrétienne.
D'autres croissent.
Le 3 février 1991 à 19 h, à Rimini, le 20e Congrès du Parti communiste italien (PCI), né en 1921, proclamait son auto dissolution pour devenir le Parti démocratique de la gauche (PDS). Les militants qui refusaient cette transformation se rassemblaient le 10 février dans le Mouvement de refondation communiste qui devenait Parti de la refondation communiste (PRC) lors du congrès du12 au16 décembre 1991 à Rome. Les élections législatives puis les européennes de1994 consacraient la fin peu glorieuse du Parti socialiste italien (PSI), fondé en 1892, ainsi que de la Démocratie chrétienne (DC), née de l'antifascisme catholique en 1942-43, emportés par la tourmente qui conduisait Berlusconi et le MSI néo-fasciste à la direction du pays. Parmi les disparus, alliés historiques de la DC, figurait aussi le parti social-démocrate italien (PSDI), membre de l'Internationale socialiste (1). Ces partis payaient le prix d'une politique qui a conduit l'Italie à une profonde crise de société, politique conduite au moyen de pratiques dénoncées depuis des décennies: clientélisme, pouvoirs occultes, complots, provocations, attentats, corruption, collusion avec la mafia.
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Des alternatives pour dégager des champs nouveaux
Si, sur les ruines de la DC, le mouvement catholique tente laborieusement de se reconstruire, le Parti socialiste ne semble avoir engendré aucune progéniture. Il en est allé de même pour l'expérience de l'Alliance démocratique qui a essayé, quelques mois durant, de rassembler des catholiques progressistes et des socialistes. La presse de gauche a suivi le mouvement: les organes du PSI, dont Avanti, ont disparu; l'Unità n'est plus - et pour cause - quotidien communiste mais " journal fondé par Antonio Gramsci ". Enfin, le PRC a fondé Liberazione. Diverses tentatives ont eu lieu pour dégager des champs nouveaux. Les années quatre-vingt ont vu naître un mouvement des Verts (qui a frôlé les 3% aux élections régionales du 23 avril 1995) et dont un des leaders, Francesco Rutelli, a été élu maire de Rome par une coalition progressiste en décembre 1993. La Rete, dont l'influence reste très locale, a été créée par Leoluca Orlando, ex-maire démocrate-chrétien de Palerme, comme mouvement de lutte contre la mafia, ville reconquise sur cette base en décembre 1993, porté lui aussi par les forces progressistes. Le jeune PDS a déjà connu bien des vicissitudes. Bien qu'il ait très tôt adhéré à l'Internationale socialiste, une minorité qui se réclame du communisme demeure en son sein et ne désespère peut-être pas de le réorienter sur des voies révolutionnaires modernes. Une partie de ses militants, et non des moindres, comme Pietro Ingrao, Luciana Castellina, Sergio Garavini, l'ont quitté, certains pour rallier le PRC. Son fondateur, Achille Occhetto, dernier secrétaire général du PCI, a démissionné de ses fonctions au lendemain de la victoire de la droite du printemps 1994. L'actuel secrétaire général du PDS, Massimo D'Alema, impulse une orientation qui, pour créer les conditions d'une alternance avec la droite, privilégie la constitution d'un pôle de centre gauche par l'alliance avec des forces centristes, ce qui l'amène à tenter de mettre à l'écart, parfois sans ménagements, le PRC. Mais cette stratégie se heurte à l'influence croissante du PRC, qui traduit un courant favorable à une politique et à une société fondamentalement différentes. Elle bute aussi sur les difficultés avec lesquelles le centre cherche à se définir: le Parti populaire italien (PPI), qui aspire à regrouper les forces catholiques qui se reconnaissaient dans la DC, se scinde en deux tronçons: l'un, le Pôle populaire, a fusionné (provisoirement ?) avec le mouvement de Berlusconi pour les élections du 23 avril dernier, l'autre, le PPI " maintenu " (5,7% à ces élections régionales) s'est rallié au centre gauche, sous réserve qu'il n'y ait pas d'accord avec le PRC. Ces difficultés n'ont pas empêché que, en raison sans doute d'un attachement historique au PCI dont il est issu, de la forte opposition populaire à la politique de Berlusconi et du profond affaiblissement des espoirs en une société radicalement nouvelle, le PDS, qui prône une gestion plus équilibrée de l'actuel système économique et social, soit devenu le premier parti italien avec 24,6% des voix à ces élections régionales.
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La refondation communiste s'affirme
Reste que la question de son avenir se pose de plus en plus fortement. De nombreuses voix, à l'extérieur et à l'intérieur du parti, proposent sa dissolution et sa fusion dans un mouvement créé par Romano Prodi, ancien PDG de l'IRI (holding d'Etat qui contrôlait la sidérurgie publique, l'énergie, les transports aériens, une large partie du système bancaire et d'assurances, etc...), " pôle progressiste " dont l'emblème est l'olivier, alors que celui du PDS est le chêne. De son côté, le PRC est à la recherche difficile d'une stratégie moderne de rupture avec le capitalisme, d'une alternative qui ne soit pas simple alternance. Son audience depuis sa naissance n'a cessé de croître, pour atteindre, aux élections d'avril 1995, 8,4%, alors que, jusqu'à l'année dernière encore, un des objectifs (atteint) de ses campagnes électorales était de franchir le seuil des 5%. Il vit cependant non sans difficultés. Sergio Garavini a quitté la première responsabilité qui a été confiée, par le 2e congrès, en février 1994, a Fausto Bertinotti). Il connaît des tensions internes dues à la diversité de ses sources (catholiques de gauche, trotskistes,communistes), à ses rapports avec le PDS marqués par le traumatisme de la scission, par le poids de ce parti qui, tout en s'affranchissant de l'héritage idéologique du PCI, garde une bonne partie de ses militants, de son électorat, de sa politique, de ses moyens matériels, ne fût-ce que le prestigieux quotidien qu'est l'Unità. En outre, le contexte national et international dans lequel le PRC se constitue ne lui laisse guère le loisir d'approfondir sa recherche stratégique et théorique: ainsi, les documents préparatoires à son 2e congrès avançaient des réflexions qui n'ont guère été poursuivies, en raison de l'urgence à régler la question des alliances électorales de mars 1994. Question centrale certes, qui renvoie à une réflexion stratégique en suspens. On l'a vu récemment lorsque les parlementaires du PRC se sont divisés à deux reprises sur le soutien au gouvernement Dini. La majorité, conformément aux orientations des instances dirigeantes du parti, s'y opposant en raison de la politique de rigueur conduite par ce gouvernement, les autres s'y ralliant pour ne pas voter avec la droite de Berlusconi et Fini et ne pas ouvrir une crise gouvernementale jugée propice aux manoeuvres de cette droite. Le 23 avril dernier, les formations de Berlusconi et Fini ont progressé par rapport aux législatives de mars 1994, mais leur alliée, la Ligue, a pris ses distances, sans toutefois accepter l'alliance avec la gauche; la droite n'a pu conquérir que six des quinze régions pour lesquelles on votait, le centre gauche est à la tête des neuf autres. Il ne faut certes pas surestimer ce résultat, comme on l'a fait pour les municipales de l'automne 1993 où le succès des maires progressistes masquait la montée des néo-fascistes du MSI, mais la situation est peut-être un peu plus ouverte pour une gauche plurielle, pluraliste. Cette gauche, qu'on croyait assommée par les chocs nationaux et internationaux qui se sont produits depuis 1989, reste-t-elle vivace, retrouve-t-elle un ancrage dans la société, ses idées se rénovent-elles et conquièrent-elles une meilleure audience ?On pourra en juger aussi d'après ce qui va se passer lors des référendums de juin prochain, des législatives de l'automne, des évolutions dans le mouvement syndical. |
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* Pierre Laroche est universitaire et professeur d'italien à Paris. 1. Il y avait alors, cas unique, trois partis italiens membres de l'IS: le PDS, le PSI, le PSDI. Pour approfondir le sujet, lire l'essai de Pierre Laroche " Nouvelle configuration de la vie politique en Italie " in la Pensée no 300 de janvier/mars 1995.
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