Regards Juin 1995 - La Planète

La monnaie aussi a besoinde démocratie

Par Michel Manaille


L'instabilité financière n'épargne aucun pays. La monnaie unique européenne servirait encore la " tyrannie des marchés ". Il n'y aura pas de maîtrise monétaire sans volonté politique ni pouvoir citoyen sur la création et l'utilisation de l'argent.

Faillite de la banque Barings, crise financière du Mexique, énormes pertes du Crédit Lyonnais et de bien d'autres institutions de la place de Paris, chute apparemment incontrôlable du dollar entraînant de nouvelles tensions dans le système monétaire européen (SME): l'instabilité financière apparaît comme une des principales menaces contre la prospérité et la sécurité du monde, elle incite à l'ouverture d'un véritable débat sur les moyens de renverser ce que les auteurs les plus divers qualifient désormais de " tyrannie des marchés " (1). Pourtant, dans une situation aussi tendue, la faiblesse des réactions des États devant les mouvements qui se produisent sur les marchés monétaires et financiers est frappante. Face à la crise mexicaine, il a fallu plusieurs semaines pour qu'un plan de sauvetage crédible soit mis en place. Michel Camdessus, directeur général du FMI, prévient que le cas du Mexique risque de se reproduire et réclame - sans grand succès - l'attribution à son institution de ressources supplémentaires pour faire face aux prochaines crises. Les Japonais, asphyxiés par la baisse du dollar, en sont venus pour la première fois à demander des mesures d'organisation du système monétaire international pour limiter les variations des taux de change. Cependant, la réunion des responsables monétaires des sept pays les plus industrialisés à Washington le 26 avril s'est terminée sur un communiqué où le mot " dollar " ne figure même pas, et on n'attend pas grand-chose du prochain sommet d'Halifax. Où s'arrêtera la chute des dominos qui menace d'emporter le système financier mondial tout entier ? Pourquoi la communauté internationale paraît-elle paralysée face aux évolutions incontrôlées des marchés ? On peut avancer trois explications, étroitement liées entre elles: la responsabilité des États-Unis, la déréglementation et la globalisation des marchés, la pression des critères de la rentabilité capitaliste. Le statut du dollar, monnaie de réserve et, de fait, monnaie commune mondiale, offre aux États-Unis le privilège de financer leur croissance économique en s'endettant dans leur propre monnaie. D'où leur " indifférence bienveillante " aux conséquences de leur politique chez leurs partenaires. En drainant des capitaux en provenance du monde entier, leur économie a pu croître plus vite que celles de l'Europe, au prix d'un énorme déficit commercial. Mais l'équilibre financier de la première puissance mondiale est désormais à la merci des " investisseurs internationaux ": au moindre signe d'inflation, ceux-ci menacent de retirer une partie de leurs capitaux, ce qui suffit à faire monter les taux d'intérêt (c'est le scénario qui s'est déroulé en 1994, et qui a directement contribué à la crise mexicaine) ou à provoquer la chute du dollar (c'est la voie choisie par les autorités de Washington depuis le début de l'année pour reporter la crise sur leurs concurrents, dans une véritable action de guerre économique).

 
Toujours plus, la devise des capitaux en mal de rentabilité

On voit que la puissance dominante elle-même n'échappe pas à la " tyrannie des marchés ". Ceux-ci forment désormais un réseau mondial, fonctionnant 24 heures sur 24, sur lequel les capitaux ont une liberté totale de se déplacer en fonction des moindres écarts de rentabilité potentielle présentés par les différents emprunteurs qui font appel à eux dans une " compétition mondiale pour l'épargne "." Toujours plus ", c'est la devise des capitaux en mal de rentabilité: dès que la boîte de Pandore a été ouverte (avec la libéralisation totale des mouvements de capitaux), ils ont poussé les autorités nationales à une surenchère dans l'alignement vers le bas de la fiscalité des revenus financiers et dans le démantèlement des réglementations susceptibles d'entraver tout ce qui permet de faire de l'argent avec de l'argent. Mais le pouvoir des marchés ne découle pas seulement de sa dimension internationale. Si les" deux cents gérants " d'institutions financières qui font la pluie et le beau temps sur le marché des changes ou sur celui des dettes publiques sont si redoutables, c'est d'abord qu'ils appliquent en " bons professionnels " les règles du jeu de l'" économie libérale ": celles qui inspirent non seulement les grandes spéculations internationales, mais aussi les millions de décisions qui se prennent à chaque instant dans les banques, dans les entreprises petites et grandes, dans les administrations chaque fois qu'il s'agit d'orienter un placement, d'octroyer un crédit, de choisir un investissement, bref de créer, d'utiliser et de contrôler l'argent. Il y a là un paradoxe, qu'une affaire comme celle du Crédit Lyonnais a mis brutalement en évidence: dans des nations qui se réclament d'un principe de gouvernement démocratique, ces décisions échappent aux citoyens, alors qu'elles entraînent des conséquences immédiates pour toute la communauté. En réalité, il est illusoire d'espérer maîtriser le pouvoir des marchés sans construire un pouvoir des citoyens sur la création et l'utilisation de l'argent: la question d'une démocratie monétaire est posée. A notre sens, cette démocratie est la condition d'un usage efficace des instruments dont disposent les États et les banques centrales pour imposer des normes et des critères d'intérêt général au fonctionnement de la " sphère financière ": taxer les mouvements de capitaux pour " mettre du sable dans les rouages de la spéculation " (2), réglementer la rémunération des fonds collectés par les SICAV ou les compagnies d'assurance-vie, inventer une nouvelle sélectivité du crédit, favorable à l'emploi, imposer la transparence des comptes des banques et des entreprises et aider les syndicats, les comités d'entreprise à s'en servir dans la défense des intérêts des salariés. Le propre des marchés étant d'exploiter la moindre faille dans les dispositifs réglementaires, on ne peut pas écarter l'objection selon laquelle ce type de mesures n'a de sens que dans le cadre d'une étroite coopération internationale. Mais celle-ci ne se décrète pas: c'est bien pourquoi il est vain d'espérer renverser la tyrannie des marchés par la seule vertu de mesures gouvernementales, si bien intentionnées soient-elles. La mobilisation et la solidarité internationale des travailleurs et des citoyens sont indispensables.

 
L'accrochage du franc au mark, une énorme pression sur l'économie

Il ne s'agit pas d'échafauder des projets de " paix perpétuelle " économique pour un avenir lointain. Dès aujourd'hui, une question appelle une réponse urgente: celle de l'avenir de la coopération monétaire en Europe. La pression du dollar menace dans son existence même ce qui reste du système monétaire européen. L'industrie allemande commence à souffrir de la force du mark. A plus forte raison, l'accrochage du franc à la monnaie allemande exerce sur notre économie une pression intolérable. Au prix de taux d'intérêt exorbitants qui inhibent l'investissement productif et comptent pour beaucoup dans les difficultés de notre système financier, le franc s'est énormément apprécié, dans le sillage du mark, par rapport aux monnaies de concurrents importants: dollar, livre sterling, lire, peseta. Le patronat cherche à compenser la perte de compétitivité qui en résulte par une pression sans cesse accrue sur les salaires et l'emploi: c'est la " désinflation compétitive ", autre nom du " franc fort ". Cela devient intenable quand la demande en est paralysée, le chômage exacerbé et que la société oppose une réaction de rejet aux sacrifices qu'on prétend lui imposer. Passer à la monnaie unique avant la fin du siècle aurait pour effet de rendre cette contrainte monétaire " irrévocable ". Mais plus on s'approche de l'échéance fixée pour la réalisation du scénario de Maastricht, plus les marchés sont incités à " tester " par des mouvements spéculatifs la volonté des banques centrales de placer cet objectif au-dessus de tout intérêt national immédiat: il est clair que cette volonté n'est pas sans faille, au moment où l'Institut monétaire européen doit constater officiellement que les déficits budgétaires, les endettements publics, les écarts d'inflation dérivent de plus en plus par rapport aux critères de convergence définis à Maastricht. Devant ces difficultés, la politique monétaire est en train de cesser d'être l'objet d'un " débat interdit ". Certes, des économistes, pourtant lucides quant aux dégâts de la " tyrannie financière ", restent impuissants à concevoir une coopération entre banques centrales qui ne repose pas sur la disparition des monnaies nationales au profit d'une monnaie unique (3). D'autres, en revanche, retournent aux sources du SME pour constater qu'" une monnaie commune serait l'expression qui conviendrait tout à fait pour exprimer le degré d'intégration réellement atteint par les pays partenaires. Une monnaie commune stable (éventuellement indexée par rapport à un panier de biens à composition déterminée) serait sans doute à explorer " (4). Voilà qui devrait donner matière à des confrontations d'idées avec ceux qui, comme Paul Boccara dès le début des années 90, ont proposé de faire d'une monnaie commune européenne, laissant subsister les monnaies nationales, l'instrument d'une coopération entre gouvernements et banques centrales et le point d'appui d'interventions décentralisées des salariés et des citoyens dans les décisions portant sur la création monétaire et l'utilisation de l'argent. Un débat semble s'ouvrir, dans l'urgence des crises et de la guerre économique, sur les conditions d'exercice du pouvoir monétaire en France et en Europe: tout incite à lui donner l'ampleur qu'il mérite.

 


1. J.-P.Fitoussi, le Débat interdit, Arléa, 1995.

2. Voir " Policy Forum: Sand in the Wheels of International Finance ", avec, en particulier, une contribution de B.Eichengreen, J.Tobin, C.Wyplosz, The Economic Journal, janvier 1995.

3. Michel Aglietta, Macroéconomie financière, La Découverte, 1995.

4. H.Bourguinat, la Tyrannie des marchés: essai sur l'économie virtuelle, Economica, 1995.

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