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L'apparence des choses Par Philippe Breton |
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Un reportage consacré au travail du personnel humanitaire au Rwanda bascule dans l'intolérable.
Faire du reportage quand la mort rôde n'est pas un métier facile. Confortablement installé dans son fauteuil, le téléspectateur a pu s'en rendre compte lors de l'émission, sur France 2, consacrée au travail du personnel humanitaire dans les camps de réfugiés au Rwanda, au Burundi et dans les pays limitrophes. L'émission a baigné d'un bout à l'autre dans un léger climat de malaise. L'objet, pourtant, était, au début, simple et clair. Il s'agissait de rendre compte du travail et des motivations de ceux qui se sont engagés dans l'aide humanitaire. Le reportage partait, consciencieusement, à la recherche d'une tranche de vie de ces médecins, de ces infirmières, bénévoles en tous genres, et aussi, de ces fameux logisticiens, généralistes de l'organisation, de qui tout semble dépendre au milieu de l'urgence et de l'anarchie mortelle de la situation. Nous eûmes donc droit tour à tour, caméras sur l'épaule, au témoignage d'un médecin français, puis d'une bénévole nordique qui devait négocier l'acceptation de l'aide par les intéressés eux-mêmes, et enfin, parmi d'autres, d'une femme, de retour de Sarajevo, qui plongea immédiatement dans l'enfer du Rwanda. On voyait les uns et les autres agir, se promener de tentes en tentes, visiter les morts et les vivants. Au besoin, on leur demandait de mimer telle ou telle scène, de refaire publiquement tel ou tel décompte des décès.
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La souffrance en toile de fond
A ce point précis, le téléspectateur sentait le malaise s'installer: le camp, ses tentes, ses hommes, ses femmes et ses enfants se déployaient là sous nos yeux, en toile de fond, comme un décor servant à illustrer le propos. Bien sûr, l'objet du reportage n'était pas la souffrance humaine, répétée ici autant de fois qu'il y a d'individus, mais le travail de ceux qui interviennent, qui organisent, de ceux dont on nous montre les préoccupations les plus immédiates: les formulaires, les ratios, la bonne marche des radios, le nombre et l'emplacement des savons, l'endroit, dans les latrines où l'infection se propage le plus vite. Tout bascula à ce moment précis et l'on comprit tout d'un coup ce qui était intolérable. Tous ces visages, qui sont autant de questions sur le pourquoi de tout cela, ne pouvaient pas être traités comme un arrière-plan d'émission, comme un décor pour illustrer un propos. Le réalisateur, sentant bien le dérapage venir, avait pourtant tenté de s'accrocher à son sujet pour que toute cette souffrance ne s'impose pas et ne déplace complètement l'objet du reportage. Il s'était enquis des motivations des " humanitaires ", pensant trouver là le lien entre le décor et les acteurs du jour. Mais on comprit rapidement que c'était peine perdue. Le médecin déclara qu'il faisait cela " parce que cela lui faisait plaisir ", la logisticienne parce qu'elle n'arrivait pas à faire autre chose d'elle-même et à se réinsérer dans la vie normale. Chacun, avait ses propres raisons en lui-même, qui apparaissaient sans rapport avec l'univers de douleur dans lequel il vivait provisoirement, dans ce recoin malmené d'Afrique. Aujourd'hui ici, demain là-bas, qu'importe au fond. L'émission était sur ce point tellement bien faite, les interviews tellement convaincantes, que nous avons failli y croire. Un instant l'univers devint entièrement cynique, la misère et la mort un décor pour gagner l'audimat, l'humanitaire une raison de vivre pour Occidentaux en manque d'essentiel. Le reportage avait maintenant complètement dérapé. Tout entier tendu vers l'apparence des choses, il n'arrivait plus à rendre compte de cette donnée insaisissable à l'image: personne ne sort indemne d'avoir approché cette réalité-là et la parole des témoins, bricolée jusqu'à l'impossible, avait, décidément, moins de prix que leur silence.
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| * Philippe Breton est chercheur en communication au CNRS. |
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1. Paru chez Stock.Prix Médicis 1980. |