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Michel Onfray, la cuisineen cadeau Par Claude Baillargeon |
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Voici un philosophe qui, sans ostentation, a une nouvelle pratique de la philosophie.
Il ne répugne pas à mettre les mains dans le cambouis, en l'occurrence dans la vie quotidienne, que toute la tradition a ignorée au profit d'éthérés concepts, incapables de déboucher sur la vie: " Je dirai que j'ai une version politique du travail philosophique.
En effet, je considère qu'il n'y a pas des objets qui seraient philosophiques et d'autres qui ne le seraient pas; il n'y a que des traitements philosophiques de tous les objets possibles." Ne vous étonnez donc pas de rencontrer Michel Onfray dans un grand restaurant ou un petit bistrot ou encore dans quelconque autre lieu :cet homme peut être partout parce qu'il aime tout.
Soyez encore moins surpris de le trouver, chaque jour, dans sa cuisine: " La gastronomie peut être abordée d'un point de vue philosophique et c'est ce à quoi je me suis attaché dès le début.
Il faut faire descendre la philosophie dans l'arène quotidienne, faire en sorte que les concepts pensent le réel tel qu'il est et la gastronomie y appartient pour une part importante.
Personne ne trouve à redire à ce que Bourdieu travaille à une sociologie de la gastronomie mais on demande des comptes au philosophe, suspecté alors de manquer de sérieux.
Mon propos consiste à affirmer que la philosophie peut penser la vie quotidienne dans ses modalités les plus diverses, les plus multiples, et doit donc s'occuper de l'alimentation; dans son sens premier - boire et manger parce qu'il faut vivre - mais aussi dans son sens esthétique (que goûter quand on a affaire à des mets et des vins extraordinaires ? - ce que j'appelle des pointes de civilisation)."Soucieux de tout ce qui vit organiquement - qui a une épaisseur, un corps, des odeurs, des saveurs, etc., l'auteur de l'Art de jouir met la main à la pâte, chaque jour, même quand il ne s'agit pas de consacrer à l'une de ses passions fondamentales: " Mon père était ouvrier agricole et ma mère femme de ménage.
Ils étaient par conséquent souvent absents, requis par le travail.
Rentrant plus tôt à la maison, il m'arrivait de voir que ma mère serait rattrapée par le temps, qu'elle n'aurait pas le temps de cuisiner, qu'il lui faudrait faire vite, etc.
Je me mettais donc à cuisiner.
En la matière, j'ai des points de repères avant d'entrer en pension, c'est à dire avant l'âge de dix ans.
Je me souviens de gestes: ouvrir le réfrigérateur, regarder ce qu'il y avait dans l'armoire et dans les placards, pour trouver des produits.
Et je me demandais que faire pour que mon père, ma mère, mon frère, trouvent quelque chose de cuisiné en rentrant.
J'ai appris les termes " émonder, émincer " et des mots comme cela avant l'âge de dix ans.
Et depuis cette époque, je n'ai pas cessé de cuisiner.
Y compris au quotidien, puisque je ne suis pas du genre à faire un plat le dimanche pour ajouter à quelqu'un qui ferait la cuisine tous les jours.
Cuisiner, c'est cela: faire à manger même quand on n'a pas envie de le faire."A écouter Michel Onfray, comment ne pas repenser au célèbre mot de Gaston Bachelard, cet ancien employé des PTT, devenu vers trente ans philosophe et scientifique: " Un philosophe doit savoir faire son marché." Le philosophe donne là une autre idée de son travail et peut-être celui-ci s'en ressent-il." Il y a aussi une cuisine plus élaborée, celle qu'on est prêt à pratiquer parce qu'on aime des gens et qu'on a envie de leur faire ce cadeau-là: passer quatre ou cinq heures, voire une journée entière, à préparer des choses pour eux, parce qu'ils viennent et qu'on a envie de leur faire un repas singulier.
C'est un don qui appelle un contre-don, lequel permet de...nourrir l'amitié ou les relations qu'on entretient avec les gens.
C'est donc pour moi une passion très ancienne et qui ne m'a jamais quitté.
J'ai plaisir à préparer la cuisine mais j'ai aussi plaisir à manger ce qu'on me cuisine.
Et des collaborations, comme celle que j'ai avec l'Amateur de Bordeaux, m'ont permis d'accéder à des cuisines ou à des vins qui me seraient interdits autrement pour des raisons élémentaires de pouvoir d'achat.
Quand on accède à des oeuvres comme celles-là, c'est vrai qu'on peut effectuer un travail philosophique: se demander philosophiquement, par exemple, à quoi peut bien ressembler un Yquem; on peut se demander ce qu'est un style, une subjectivité à l'oeuvre, ce qui passe de l'artiste qu'est le cuisinier à une assiette...
Ce questionnement me paraît être un travail philosophiquedigne, je pourrais même dire, par provocation, plus digne que des travaux d'ontologie, par exemple.
Se demander si l'oubli de l'être est à l'origine, aujourd'hui, du défaut de métaphysique m'est complètement indifférent.
En revanche, me demander en quoi ce que je vais rencontrer dans une as-siette ou dans un verre peut raconter une personne, un style, une époque, une gé-neration m'intéresse beaucoup plus."
Né en Normandie, y habitant et y travaillant, l'auteur de la Raison gourmande, récemment paru chez Grasset, tient à sa région: pris en province pour un Parisien et à Paris pour un provincial, il peut, comme il le dit, être lui-même." On n'a qu'une existence et je trouve bien qu'on puisse être cela et son contraire et encore autre chose..." . Michel Onfray accomplit une oeuvre. Comme une araignée, il tisse sa toile. Prochains épisodes: Libertinages. Journal hédoniste et un livre de politique, où il se proposede penser ce que peutêtre une " gauche nietzschéenne ". Outre la cuisine, peut-être la musique entre-t-elle au deuxième rang de ses passions puisqu'il a fait sien ce mot de Nietzsche: " sans la musi-que, la vie n'est qu'une erreur, une besogne éreintante, un exil " (cité dans l'Art de jouir, p.221). Mais une telle classification déplairait probablement à celui que tout intéresse: " Il y a une seule chose importante, tout d'abord: c'est la vie. Vivre d'abord et philosopher ensuite; tel est mon propos. La philosophie n'a de sens que si on vit; et la vie n'a de sensque si on philosophe. Les choses se tiennent. La philosophie sans l'existence n'a aucun intérêt. Effectivement, ce sont les parfums, la vie quotidienne,la cuisine, l'amitié, la douleur, la souffrance, la vieil-lesse... Tout ce qui fait qu'on est dans le monde; vivant dans une vie quotidienne des plus banales. C'est ce qui m'intéresse.(...) Même en politique: je ne m'intéresse pas à ce qui distingue la valeur d'usage et la valeur d'échange. Par contre, je me soucie de savoir comment on peut sortir les gamins des mines; comment on peut faire pour exister malgré trente-neuf heures de travail au SMIC 11 mois sur 12 jusqu'à l'âge de 63 ans... La philosophie ne me paraît avoir d'intérêt que si elle peut résoudre ce type de problèmes. Une philosophie qui n'est pas susceptible d'efficacité n'a aucun intérêt à mes yeux." |
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Michel Onfray a notamment publié: Georges Palante.Essai sur un Nietzschéen de gauche, Folle-Avoine éd., 1989. Le Ventre des philosophes.Critique de la raison diététique, Grasset 1989, disponible en Poche-Biblio. Cynismes.Portrait du philosophe en chien, Grasset 1990. L'Art de jouir.Pour un matérialisme hédoniste, Grasset 1991, disponible en Poche-Biblio. La Sculpture de soi. La morale esthétique, Grasset 1993, Prix Médicis de l'essai. Viennent de paraître : La Raison gourmande.Philosophie du goût, Grasset éd. Ars moriendi.100 petits tableaux sur les avantages et les inconvénients de la mort, Folle-Avoine éd.
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