Regards Juin 1995 - Les Idées

Le vote a ses raisons

Par Jean-Paul Jouary


Débat entre Jean-PaulJouary et Emmanuel Todd*

Chercheur à l'INED, Emmanuel Todd a publié, il y a six mois, une note retentissante sur l'existence réelle, massive des milieux populaires. Les motivations des électeurs font l'objet de cet échange.

 
Jean-Paul Jouary : Pourriez-vous d'abord rappeler en quelques mots le fil conducteur de vos travaux passés, en ce qui concerne l'étude des facteurs de motivation électorale en France ?

 
Emmanuel Todd : Jusqu'à ces dernières années, je travaillais sur les déterminants profonds du vote, déterminants anthropologiques comme les valeurs familiales, les rapports d'égalité ou d'inégalité, d'autorité ou de libéralisme, entre parents, enfants, frères, etc., pour comprendre par exemple pourquoi certaines régions votaient communiste, aussi bien en Finlande qu'en Italie centrale, dans la France du centre. J'étudiais aussi les variables religieuses. S'est greffé là-dessus, depuis 1981, un travail d'analyse électorale dans lequel j'étais conduit, jusqu'au traité de Maastricht, à observer une décomposition de ces facteurs anciens, notamment une baisse d'intensité du facteur religieux durant la phase de croissance hégémonique du PS. En 1992, avec le traité de Maastricht, je fus frappé par la réapparition de deux grands espaces français: d'un côté un espace individualiste et égalitaire, qui votait Non à Maastricht, et, de l'autre, un espace qui n'était plus catholique mais qui en respectait les dominants sociaux, qui votait Oui. Et simultanément, je suis de plus en plus frappé par l'émergence, à l'intérieur même d'un recul des interprétations marxistes économistes, du facteur d'appartenance socio-professionnelle dans la détermination du vote. C'est-à-dire de ce qu'on appelle le " facteur de classe ". Auparavant, lorsqu'on regardait les cartes électorales de la France, ce qui apparaissait immédiatement, c'était la variable religieuse. Le facteur de classe en était effacé parce que sa variance numérique était moindre. Aux dernières élections par exemple, ce facteur de classe peut le plus souvent se lire directement sur les cartes. Ce fut le cas du vote Tapie en milieu populaire dans le Nord-Est, en Moselle par exemple. C'est cette fois le cas de la croissance de vote Le Pen dans les régions où les milieux populaires pèsent le plus lourd dans la structure sociale (là où ouvriers et employés représentent plus de 55% de la population).

 
J.-P. J.: Mais, hors de ce vote Le Pen, ce déterminant social s'est manifesté de bien d'autres manières, par les abstentions, les blancs et nuls, et surtout les candidats promoteurs de changement social...

 
E. T.: Pour toutes ces manifestations, on est ramené au vote ouvrier, populaire. Autrefois, des partis s'en réclamaient, communiste ou social-démocrate...

 

 
J.-P. J.: Le Parti communiste existe encore !...

 
E. T.: Oui. Mais l'horrible vérité, c'est que le Parti communiste français a recueilli 16% du vote ouvrier et le Front national 27%. Sans préjugé, le statisticien que je suis doit enregistrer ce fait. Il y avait donc ces forces qui " aspiraient " le vote ouvrier. Là, on observe des votes protestataires avec une nuance de désespoir. Ce n'est plus une classe ouvrière exprimant par le vote des aspirations historiques, c'est une classe qui exprime son martyre économique et qui ne perçoit pas clairement une perspective historique. C'est quelque chose de profondément inquiétant.

 
J.-P. J.: Mais cette dissociation entre la situation objective de classe et le vote n'est-elle pas le produit historique d'une période au cours de laquelle les dévoiements institutionnels (je pense notamment au mode bipolarisant d'élection présidentielle), les déceptions populaires de l'après 1981, les campagnes médiatiques, etc.ont pu jouer un rôle structurant dans la déconnexion du vote et des aspirations ?

 
E. T.: Mes modèles n'accordent pas une grande importance à ce que le PS a pu faire ou dire. Ce parti arrive au pouvoir avec un discours dérivé du marxisme, et opère en 1983 un virage très dur vers la droite dans le domaine économique et dans le domaine européen. Tout cela a conduit au rejet du PS au début des années 90. Et l'électorat du PCF qui était passé par le vote socialiste n'est pas revenu au vote communiste. Mais, en même temps, ce type de phénomène en France n'est pas séparable d'un contexte plus large, qui inclut notamment les effondrements en Europe de l'Est. Il n'y a pas pour autant triomphe du capitalisme, parce que celui-ci gagne par défaut. Et puis cela ne peut se réduire à l'économie. Dans la même période, l'Eglise catholique a aussi décliné dans son influence électorale.

 
J.-P. J.: Mais n'est-on pas dans une phase historique globale de transition, vers un avenir qui n'est pas écrit, au cours de laquelle éclatent les modes d'existence de la vie politique hérités du passé ? Par exemple, le fait de modéliser le futur, de le programmer au niveau des partis; ou encore, le fait de s'identifier à des organisations auxquelles on délègue ses pouvoirs; et puis enfin aussi les façons mêmes de pratiquer la politique... N'y a-t-il pas sous nos yeux une mutation, certes contradictoire, du vécu politique, à l'intérieur même d'une situation sociale dramatique ?

 
E. T.: Cela n'est pas séparable, à mes yeux, de la décomposition des croyances et identités collectives, qui n'est pas limitée à notre pays, décomposition qui tend à faire émerger une autre identité collective: la nation. Et ce, pour des raisons objectives et subjectives. On le voit à l'Est, et on refuse de le voir ici...

 
J.-P. J.: Ici et là-bas, cela n'est pas vécu sur le même mode !

 

 
E. T.: Non, mais lorsqu'on analyse la dernière présidentielle, le vote Front national (qui passe de 16 à 27% en milieu ouvrier) traduit une identité nationale barbare et régressive, et le RPR finalement vainqueur a un lien historique fort à l'idée de nation. Ce n'est pas conjoncturel à mes yeux: une identité nationale monte sur les restes des autres identités perdues.

 
J.-P. J.: Il y a tout de même aussi, tout le monde le reconnaît, montée d'un mécontentement qui se cherche et qui s'est traduit de diverses manières. Il y a la remontée sensible du candidat communiste. Il y a aussi, par exemple, le vote Laguiller, certes complexe et fort divers. Mais il y a aussi des formes de mises à l'écart du vote qui ne relèvent pas de l'indifférence. Pour la première fois, un président est élu avec, au premier tour, moins de 16% des inscrits, compte tenu du taux exceptionnel d'abstentions, des blancs et nuls, et des non inscrits (en tout: 28% de l'électorat potentiel total !). Et, au second tour, toutes les enquêtes montrent que presque la moitié des électeurs des deux candidats ont motivé leur vote par la volonté négative de faire barrage à l'autre ! Ce qui a dominé, c'est une non-reconnaissance par les catégories populaires des élus potentiels comme porteurs de leurs aspirations.

 
E. T.: Je pense qu'en dépit des phénomènes de décomposition (vote FN, abstentions, blancs, nuls...), en France on n'a pas observé, comme dans le monde anglo-saxon, une montée de l'abstention, du renoncement au droit de suffrage. En France, et cela me rend optimiste, le taux de vote du deuxième tour est normal. Les gens, même enragés, viennent voter blanc. Les citoyens français ne sont pas prêts à renoncer au suffrage universel. Ce n'est pas rien.

 
J.-P. J.: Ne peut-on observer aussi comme un fait significatif la remontée du mouvement social, du nombre de jours de grèves, depuis plus d'un an, et notamment durant la période électorale ? N'y a-t-il pas aussi un sentiment qu'on n'a plus grand chose à attendre de ce type d'élection présidentielle, qui pousse à rechercher l'efficacité par les luttes sociales ?

 
E. T.J'ai pris conscience de l'importance de ces grèves pendant la campagne électorale. Elles traduisent un rapport complexe entre existence objective des classes sociales, attitudes subjectives et attitude des élus. Vous le savez, j'ai publié il y a quelques mois une note pour la Fondation Saint-Simon, note qui a essentiellement retenu l'attention du RPR et du PCF...

 
J.-P. J.: Les communistes ont pu y voir, à partir d'une démarche bien sûr spécifique, confirmation de certaines analyses qu'ils faisaient déjà. Certaines analyses, pas toutes bien entendu... Alors que Jacques Chirac y a trouvé, dit-on, l'idée que, pour gagner à droite, il devait faire campagne sur des thèmes à gauche...

 
E. T.: ...mais RPR et PCF ont progressé à cette élection ! (rires) En fait, j'avais rédigé cette note pour combattre la croyance, qui s'était répandue, que les milieux populaires n'existaient plus. Au PS, on prétendait que les classes moyennes remplaçaient les ouvriers qui n'existaient plus. Ma note indiquait aux responsables politiques et médiatiques que les milieux populaires existaient massivement, et qu'ils décideraient du résultat de l'élection présidentielle. Notamment, d'après ce que l'on percevait à ce moment-là, qu'ils arbitreraient le duel entre Jacques Chirac et Edouard Balladur. Ce qui s'est passé au premier tour. J'ajoutais, chiffres à l'appui, que 50 à 55% des ménages avaient un chef ouvrier ou employé; que si le nombre d'ouvriers non qualifiés baissait, ceux-ci n'avaient pas disparu et leur nombre demeurait très stable; que les employés, souvent des femmes mariées à des ouvriers, formaient avec les ouvriers ce bloc de plus de 50%; etc. Bref, je réfutais cette idée que les milieux populaires n'existaient plus. Ce texte a été lu et, parce que sans doute les conditions en étaient réunies, des candidats ont réintroduit la problématique des milieux ouvriers et populaires...

 
J.-P. J.: Pour être honnête, il faut reconnaître que le candidat communiste n'avait pas attendu cette note pour en parler !

 

 
E. T.: D'accord ! Le Parti communiste avait une situation spéciale... Mais beaucoup avaient assimilé recul du PCF et rétrécissement de la classe ouvrière. C'était une erreur. Du coup, d'autres ont réintroduit la classe ouvrière dans leur discours. Et c'est alors que les grèves se sont répandues. Personnellement, en tant qu'analyste (et presque acteur), j'ai eu le sentiment que le passage de cette classe, de son existence objective à sa conscience subjective s'était appuyé sur la reconnaissance de cette existence par le discours des responsables politiques et médiatiques. D'une certaine façon, cela a favorisé l'essor de l'activité de cette classe. J'ai alors été frappé par l'importance des luttes sociales.

 
J.-P. J.: Cet essor avait commencé bien avant. Tous les observateurs l'ont signalé depuis plus d'un an. Sans doute le fait que, pour des raisons d'autosatisfaction électorale, le gouvernement se soit flatté d'avoir amélioré l'état financier des entreprises, a-t-il aidé à la prise de conscience qu'une augmentation des salaires était possible. La rigueur salariale est apparue pour ce qu'elle était: insupportable, injustifiable.

 
E. T.: Mais le " virage à gauche " du discours chiraquien, par exemple à propos des salaires, a aussi contribué à cette conscience populaire.

 
J.-P. J.: Peut-être surestimez-vous dans ce processus les phénomènes spectaculaires, médiatisés, par rapport aux processus plus discrets, au travail de fourmi réalisé par des canaux divers, notamment aux effets du militantisme dans les entreprises et les quartiers. Les militants communistes eux-mêmes avaient été surpris par le succès immédiat de la proposition de Robert Hue d'augmenter de 1 000 F tous les salaires inférieurs à 15 000 F, en prenant 200 des 1 270 milliards de francs de profits réalisés annuellement par les entreprises françaises. Personne d'autre ne parlait alors des salaires. L'impact a été immédiat.

 
E. T.: Certes, un événement historique peut avoir plusieurs causes. En publiant ma note et en constatant son retentissement, j'en ai déduit qu'elle intervenait effectivement à un moment où la prise de conscience était en train de se développer à tous les niveaux de la société. Quelque chose mûrissait.

 
J.-P. J.: Ce qui, effectivement, n'empêche pas que cette prise de conscience de soi de la classe ouvrière, du mouvement populaire plus généralement, passe aussi par les discours que l'on porte sur eux. Mais ne pensez-vous pas qu'elle peut conduire à de nouveaux phénomènes en liaison avec l'essor historique de l'aspiration à prendre ses affaires en main, à militer diversement ?

 
E. T.: Quelque chose bloque ce développement, c'est le rapport de la gauche à la nation...

 
J.-P. J.: Il y a plusieurs gauches !

 
E. T.: Oui, mais là je parle en général. En tant que chercheur, je sais que je transmets nécessairement des choses imparfaites et inachevées. Mais, au niveau de la protection économique comme au niveau de l'identité collective, face aux échanges mondiaux et aux libres circuits financiers, la nation est perçue comme la dernière protectrice des humbles. Il y a un immense besoin de nation dans les milieux populaires. Pas une nation agressive ou conquérante; rien à voir avec le " nationalisme "... Non: une nation qui s'occupe de ses citoyens les plus humbles au moins. Il y a de cela, diversement, dans les succès du RPR ou du Front national. Et si être " de gauche ", c'est être solidaire des humbles, être les humbles, alors le concept de nation devrait être à gauche, passer à gauche. Or le PS, accroché à l'actuelle Union européenne, en est radicalement incapable. Le PCF, quant à lui, est à la fois plus sensible au patriotisme et à l'internationalisme. Cela dit, au moment de Maastricht, il s'est trouvé du côté de la nation. Il aurait donc dû, étant en même temps aujourd'hui plus ouvert, contribuer à enrayer la montée du Front national. Or celui-ci progresse fortement en milieu ouvrier alors que le Parti communiste y est seulement stabilisé...

 
J.-P. J.: Il y a à cela bien d'autres raisons enchevêtrées, aux effets complexes et durables. Je pense aux événements d'Europe de l'Est bien sûr. A quoi s'ajoutent les déceptions de l'après 1981, qui ont détaché bien des gens modestes du vote communiste parce qu'ils ont ressenti l'ancienne stratégie d'union au sommet du PCF comme responsable de ce qui leur arrivait. Il faut enfin relever ce que les anciennes pratiques communistes ont accolé à l'image du PCF, ces façons de donner des leçons, de programmer à l'avance les traductions du mouvement populaire. Nous avons décidé certes de rompre avec tout cela, mais le réaliser pleinement et de façon perceptible demande du temps. A cet égard, la campagne de Robert Hue a été, pour beaucoup, une révélation. Tout le monde l'a observé. Et cela a commencé de se traduire de façon sensible dans les urnes, même limité par les tenailles du mode d'élection présidentielle, le rôle des médias, des sondages, etc.

 
E. T.: Personnellement, mes travaux anthropologiques m'ont conduit à associer le succès du communisme à l'existence de certaines structures familiales égalitaires et autoritaires, comme je le rappelais au début de notre entretien. C'est la famille russe, chinoise, serbe, toscane. C'est le modèle du fils marié restant sous l'autorité du père, avec partage égalitaire des biens à sa mort. Par rapport à ce modèle, si l'on excepte certaines régions du centre de la France rurale, le PCF était implanté en région parisienne par exemple, et d'autres bassins ouvriers, où ne régnait pas ce modèle anthropologique historique. En France, le communisme m'apparaissait donc comme une sorte d'anomalie historique: il ne correspondait qu'à l'un de ses paramètres généraux, l'égalitarisme, alors qu'il prospérait dans des milieux sociaux de traditions plutôt anarchistes, et non d'ordre organisationnel autoritaire. Cela est sans doute lié à la discipline qui régnait dans les grandes concentrations industrielles. La sortie de cette période fait réapparaître ces traditions d'individualisme égalitaire, qui ont fait la révolution française ou l'anarcho-syndicalisme, et qui sont éloignées du communisme...

 
J.-P. J.: Je pense qu'il peut y avoir des constantes anthropologiques de ce type, mais il y a aussi des spécificités nationales très fortes. Par exemple, les communistes français, qui ont longtemps cultivé une conception modélisée et programmatique du socialisme, a en même temps manifesté une indépendance vis à vis de l'URSS à des moments forts, le Front populaire par exemple, les rapports avec les chrétiens, ou en 1976 l'abandon de la dictature du prolétariat. Peut-être en liaison avec les données anthropologiques dont vous parlez, le PCF a-t-il eu une histoire propre qui lui a permis de vivre plus aisément les effondrements de l'Est. Le mot d'ordre stratégique de 1985 " priorité au mouvement populaire " représente ainsi à mes yeux une possibilité de forger peu à peu une nouvelle croyance collective qui ne serait pas un retour aux anciennes croyances collectives modélisées et autoritaires, ni un repli sur la nation, mais la croyance populaire dans le peuple lui-même.

 
E. T.: Mais le fonds anthropologique français est très anarchiste. On voit revenir l'instabilité électorale qui la traduisait.

 
J.-P. J.: " Anarchique " a plusieurs sens. Le sens doctrinal d'un côté, marginal, et une sorte d'idéal de la mauvaise tête, de l'esprit critique individuel.

 
E. T.: C'est de ce dernier sens que je parle.

 

 
J.-P. J.: Eh bien, cette donnée culturelle française est en accord avec la conception de Marx pour qui le communisme ne pouvait que reposer sur l'épanouissement des individualités.

 
E. T.: Il y a là une piste à examiner ! Mais un parti communiste peut-il exprimer cet individualisme ?

 

 
J.-P. J.: Notre conception d'avenir est celle d'une structure qui ne soit pas contraignante mais qui soit une force collective au service des gens, aussi diverse que soit leur façon d'oeuvrer au processus communiste. Ne croyez-vous pas à cette possibilité ?

 
E. T.: Je suis un peu sceptique, mais nous n'avons pas bien sûr la même vision des perspectives !...

 

 
J.-P. J.: ...et nous n'étions pas là pour parvenir à un accord, mais pour débattre...

 


* Emmanuel Todd est historien, chercheur à l'Institut national d'études démographiques.

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