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Champs ouverts Par Francette Lazard* |
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En phase avec l'opinion, les propositions du candidat communiste ont joué un rôle d'amplificateur qui a mis la justice sociale à l'ordre du jour.
Cela crée des possibilités élargies pour construire une perspective de changement à gauche.
L'accélération d'une démarche mise en cohérence il y a un an.
J'ai toujours été frappée par la formule de Marx incitant à s'élever de l'abstrait au concret... En ces lendemains d'une élection présidentielle dont nul n'avait prévu les rebondissements successifs, j'ai la nette impression de voir commencer à vivre ce renouveau communiste dont les points sensibles étaient l'an dernier au centre des débats du 28e Congrès du PCF. En se concrétisant à travers la campagne menée par Robert Hue, dans un échange, un dialogue à la mesure des angoisses et des interrogations qui taraudent notre société, ce renouveau a trouvé une vitalité nouvelle. Cette vitalité surprend, intéresse. Mesurons tout ce que signifie, bien au-delà de la progression du score électoral communiste, ce courant de sympathie qui conduit des millions de personnes à porter un regard neuf sur ce que disent et proposent ces nouveaux communistes dont le candidat a su révéler le dynamisme. N'avons-nous pas la sensation de participer à l'un de ces moments où ce que l'on porte en soi de meilleur prend vie autrement, dans une situation inattendue pour tous ?Je trouve particulièrement stimulant, dans ce contexte, de renouer les fils des débats au terme desquels les communistes ont adopté leur Manifeste et leurs statuts. Dans une situation à tous égards inédite, la démarche mise en cohérence il y a un an révèle mieux les ressorts de son accélération. Je prendrais volontiers comme fil conducteur cette phrase du Manifeste du congrès sur la novation d'un parti qui " identifie la société pour laquelle il agit, la voie pour y parvenir, son propre fonctionnement à la promotion de la capacité d'intervention de chaque individu, la démocratie ". Quelle société demain, par quelle perspective politique, avec quel parti ? Dans l'intensité passionnée et la dynamique de la campagne présidentielle, les choix d'hier prennent une résonance nouvelle, qui incite à avancer encore. Par exemple, à propos du communisme. Ce fut l'une des surprises de ces derniers mois. Pour la première fois, le projet de société communiste est évoqué et discuté en direct, à la télévision, dans les réunions publiques, dans les conversations. A partir des aspirations qui se cherchent dans la crise de notre société. Sans biaiser sur les échecs et les drames antérieurs, sur les examens critiques qu'ils appellent. Sans esquiver la nouveauté des défis, sans enfermer la réflexion ouverte dans un corset de formules définitives. Avec la force percutante de la révolte contre une société qui écrase et mutile les individus au profit d'une poignée de dominants. Avec la volonté de chercher une réponse humaniste, libératrice des potentialités individuelles. Fallait-il rester " communistes " ? Quel sens donner à ce choix ? Comment déployer l'audace du renouveau nécessaire sans renoncer au meilleur des acquis antérieurs ? En décidant de demeurer communiste alors que les régimes édifiés sous ce nom à l'Est se trouvaient emportés par les bouleversements de cette fin de siècle, les adhérents du PCF ont voulu inscrire leur travail d'élaboration nouvelle dans la continuité historique d'un engagement effectif dans le combat libérateur. Cette approche est en train de révéler sa fécondité. Ce choix permet en effet d'aborder franchement et sans faux-fuyant tous les aspects d'une histoire vivante dans le souvenir collectif comme dans l'expérience individuelle de centaines de milliers d'hommes et de femmes engagés à un moment de leur vie dans l'activité militante. Assumer ce " devoir de mémoire " conditionne et crédibilise la capacité de renouveau. Robert Hue en a fait la démonstration. Ce choix incite à la plus grande clarté dans la condamnation du stalinisme, à l'effort d'investigation indispensable pour en comprendre les racines, les ressorts et les séquelles. Il permet en même temps de valoriser toutes les luttes populaires, résistantes et progressistes à travers lesquelles les communistes ont contribué à façonner le meilleur de la société française. Songeons par comparaison à l'attitude des autres forces politiques si promptes à effacer leurs responsabilités passées en changeant de nom et de sigle dans les turbulences de leurs échecs !Cette franchise dans le retour critique sur l'histoire exprime une ambition très forte de lucidité, indispensable pour capitaliser l'expérience et avancer dans l'investigation prospective de l'avenir. A la rencontre du réel, le champ est désormais largement ouvert... Le 28e Congrès s'est particulièrement attaché à lever les obstacles qui, des décennies durant, avait obstrué le terrain. Le 22e Congrès avait engagé l'effort en commençant à dégager le PCF de l'idée de modèle. Il s'est avéré indispensable de dépasser tout le système si structuré des principes marxistes-léninistes de la IIIe Internationale, codifiés par Staline: définitions pseudo-scientifiques des stades et étapes du socialisme et du communisme; dictature du prolétariat et " abolition " du capitalisme; parti-guide et centralisme démocratique... On mesure pleinement aujourd'hui l'effet libérateur d'une novation qui a pris une dimension nouvelle dans sa mise en cohérence récente. En s'inscrivant dans la longue histoire des mouvements émancipateurs dans laquelle l'idée communiste s'enracine, le PCF décide d'aller sans préjugés ni modèles à la rencontre des exigences et des aspirations qui se cherchent dans la crise actuelle.de société. En plaçant au centre de son projet la promotion des capacités humaines et l'intervention des individus, il donne à l'idée communiste la force d'une utopie concrètement enracinée dans les combats les plus immédiats, contre toutes les dominations, dans le mouvement réel de leur dépassement.
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Le rapport des individus à la société, au travail, au partage, à la coopération
L'impact politique du débat ouvert sur le communisme prouve combien cette approche ressource l'identité communiste, mieux enracinée dans la révolte contre l'inhumanité du système capitaliste, plus attentive aux mutations et aux grands défis contemporains, plus vive à se déployer dans la conquête de droits et pouvoirs nouveaux, dans une perspective de libération humaine. L'intérêt éveillé par la campagne du candidat communiste le confirme. Il est urgent et possible d'aborder très simplement, très franchement, de façon directe et ouverte, les idées les plus essentielles du projet communiste: le rapport des individus à la société, au travail, au partage, à la coopération. Que de champs de réflexions ouverts dans le dialogue et l'échange d'expérience: exploitation et exclusions, démocratie et marché, rapports sociaux et relations humaines, enjeux mondiaux et nationaux, culture et politique, révolution informationnelle et défis de civilisation..." Abolir " le capitalisme ou le dépasser dans la promotion de l'intervention autonome des individus ?Nous sommes en effet dans l'une de ces périodes de l'histoire d'un peuple où la question d'un nécessaire changement de société traverse tous les débats, toutes les interrogations, dans le refus grandissant de l'inhumanité et de l'injustice qui déchirent le tissus social et saccagent les chances d'avenir. Identifier le projet de société communiste à la promotion des capacités d'intervention de chacun, n'est-ce pas aller à la rencontre de tous ceux qui cherchent, à leur façon, à accorder société et émancipation humaine ? Avec leurs mots, leurs concepts, leurs représentations du monde et de l'avenir. Au présent, ici et maintenant, pour y travailler ensemble. Mettre l'homme et non l'argent au centre des finalités sociales, n'est-ce pas intervenir sur le fond des enjeux de société, à travers l'urgence des situations de crise, dans toute leur portée historique ? La campagne de Robert Hue a mis en relief un vaste champ de rencontres possibles, dans la jeunesse, dans de très larges milieux. Ceux qui cherchent à en limiter la portée à une dimension " protestataire " passent à côté de l'essentiel: la vigueur de la protestation prend sa force dans la mise en évidence simple et directe, précise et tangible, de la possibilité de donner vie à d'autres choix dès lors que se développent les potentiels d'intervention démocratique.
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Les incertitudes, les angoisses, les colères de l'opinion débouchant sur des choix par défaut
Les débats du 28e Congrès sur le " dépassement " et non l'" abolition " du capitalisme expriment une ambition politique: élever le niveau et le contenu de l'exigence démocratique, en priorité partout où se prennent les décisions d'utilisation de l'argent. Comment avancer en effet dans le processus transformateur sans contester l'hégémonie des critères financiers et des systèmes d'exploitation ? A contrario de l'exigence d'autonomie responsable des individus et des peuples, accordée aux impératifs de la révolution informationnelle, les milieux dirigeants cherchent à préserver et à perpétuer leur domination en éloignant toujours plus les centres de décisions essentiels du pouvoir d'intervention démocratique. Devant les défis nouveaux de la démocratie, on mesure mieux aujourd'hui le poids des traditions étatistes qui ont dominé l'histoire du mouvement ouvrier et fait prévaloir, bien au-delà de la perversion stalinienne, la vision d'une transformation sociale conduite par en haut... Les prolongements de ces conceptions sont nettement perceptibles, par exemple, dans les propositions de " réquisitions des entreprises " formulées par Arlette Laguiller ou encore dans les projets de " redistribution par l'impôt ", chers aux sociaux-démocrates. Donner à l'exigence démocratique toute sa portée révolutionnaire concrète, faire prévaloir contre la domination du capital l'intervention citoyenne dans tous les domaines sociaux, financiers, technologiques et politiques, à tous les niveaux, dans la transparence, le contrôle, le pluralisme respecté, le partage des pouvoirs: sur cette piste encore inexplorée, les premiers pas sont prometteurs... Dès aujourd'hui, dans la résistance aux projets dévastateurs de la droite, sur tous les dossiers brûlants de l'actualité, avec tous ceux qui sont concernés, les communistes sont incités à montrer en actes la possibilité de ne pas rester prisonniers des normes du capital. Le chantier de construction d'une nouvelle perspective progressiste est ouvert. Il s'agit de contribuer à la mise en mouvement autonome du peuple pour combattre les dominations et promouvoir les aspirations de chacun à vivre pleinement sa vie personnelle. Les coups de théâtre successifs de l'élection présidentielle ont montré les incertitudes de l'opinion, son angoisse et sa colère, son flottement, sa quête de repères, débouchant sur des choix par défaut. Parmi tous ceux qui cherchent comment construire une alternative réellement transformatrice, les représentations anciennes demeurent vivaces. Certains s'inquiètent de l'éclatement des forces alternatives et privilégient les contacts, compromis et accords entre organisations. Ce serait escamoter l'effort que suppose la mise en mouvement effective des forces capables, par leur intervention, de faire prévaloir des exigences neuves. D'autres autoproclament leur leadership sur la gauche. Or l'expérience a montré que sa vitalité se perd si on gomme son pluralisme et si l'on y minore l'apport communiste. D'autres se replient sur la seule évocation d'un " troisième tour social ", laissant le terrain politique à la discrétion des milieux dirigeants. Comment éviter la double impasse des bricolages de sommet ou d'un basisme sans prise sur la construction d'une alternative politique ? On ne trace pas une perspective comme on dessine un mouton et les projections de l'avenir en scénarios préconçus se sont avérés de redoutables leurres. Conscients de la nécessité d'innover pour avancer, les communistes proposent une voie inédite que leur Manifeste caractérise en ces termes: " Les perspectives de transformation de la société résident dans la capacité de la majorité du peuple à en maîtriser toutes les conditions. La confrontation des options, les points d'accords dégagés servent de base de départ à la construction d'un cheminement commun pour définir des solutions. Ils sont indispensables. Et la prise en compte des différences conduit à réfléchir aux arguments et aux expériences qui permettent de chercher à surmonter les divisions... Le rassemblement ne sera majoritaire et progressiste que s'il est pluraliste et démocratique."
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Pacte unitaire de progrès, vivre le communisme au présent
L'idée de pacte unitaire de progrès concrétise cette approche. Va-t-elle trouver des prolongements vivants, au bénéfice de ce qui a commencé à bouger ces derniers mois ? L'heure est plus que jamais à l'initiative, à l'invention qui défriche, expérimente, corrige, avance, échange, progresse... Le respect d'autrui, le respect de la diversité, le débat public sur les divergences, loin de gêner cette mise en mouvement, en est le stimulant. Sans confondre évidemment l'amorce d'un mouvement et la réalisation effective d'une politique alternative crédible, il est important de saisir la portée de ce qui s'amorce. Nul ne peut à ce jour prédire quand et comment une perspective progressiste nouvelle prendra corps. Une seule chose est certaine: l'imagination, qui se moule toujours dans les références anciennes, sera prise en défaut par la créativité du mouvement populaire lui-même ! Souvenons-nous d'un Marx, passionné par les initiatives des Communards de Paris, étudiant dans leur expérience " la forme enfin trouvée ", écrivait-il, de l'émancipation sociale... Les communistes mettent toutes leurs idées, leurs propositions, leur capacité d'action à la disposition de tous ceux qui font mouvement, dans leur diversité. Sans décréter les rythmes et les contenus des luttes. Sans préjuger des modalités du débat à déployer sous des formes multiples entre citoyens et forces progressistes. A l'écoute des expériences comme des aspirations qui s'expriment dans la pluralité des idéaux et des représentations de l'avenir. En démontrant dans l'enrichissement mutuel, par leur disponibilité et par la qualité de leur apport, l'intérêt que chacun peut trouver à ce que leur audience s'élargisse pour qu'une perspective neuve se concrétise. Le résultat électoral incite à accélérer le pas !La modernité politique n'est décidément pas du côté de ceux qui avaient proclamé un peu vite l'archaïsme de la " forme-parti " et de la mobilisation militante. Cette campagne présidentielle est riche d'enseignements à ce propos, de tous côtés... Elle a révélé aussi la montée en puissance de l'aspiration à se déterminer par soi-même, librement et si possible en toute connaissance de cause. Quitte à hésiter, comme jamais, jusque dans l'isoloir. Cette aspiration avait déjà marqué le référendum sur le traité de Maastricht.
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Majoritaire et progressiste parce que pluraliste et démocratique
Comment répondre à cette aspiration et donner à cette volonté d'autonomie de soi la force d'une intervention agissante, militante ? C'est précisément la raison d'être d'un parti qui, selon ses statuts, " met sa force organisée à la disposition de toutes celles et de tous ceux qui refusent d'être dépossédés de leur pouvoir d'intervention et de choix " et qui s'organise " pour libérer les énergies et la créativité de toutes celles et de tous ceux qui veulent personnellement contribuer à émanciper la société des dominations de classe et, avec elles, des dominations et aliénations sociales ". La prise de décision du PCF pour le 2e tour de l'élection présidentielle éclaire cette nouvelle façon de concevoir le rôle de l'organisation communiste. Le PCF met à la disposition de chacun toutes les données du problème pour contribuer à la prise de responsabilité individuelle. Il formule très clairement sa position et respecte la diversité des points de vue et des choix personnels. L'expérience est probante. Le plein respect de la personnalité et de la pensée de chaque communiste et le plein respect des choix collectifs majoritaires, loin de s'opposer, se confortent. La souveraineté des communistes y trouve son dynamisme car leur diversité respectée est le meilleur stimulant de leur efficacité commune. Le défi est essentiel. Il vise à " d'élargir les capacités d'initiatives de toutes celles et de tous ceux qui deviennent communistes pour agir et contribuer à la mise en mouvement du peuple, condition de son émancipation ". L'exigence est forte. Elle invite à " multiplier les espaces de liberté, de solidarité, de fraternité, d'efficacité " que propose l'organisation communiste pour se renforcer. L'apport de tous ceux qui veulent y travailler conditionne les avancées possibles. Le Manifeste avait lancé l'appel à " tous ceux qui ont été membres du PCF ou qui se considèrent communistes de coeur " en les invitant à " y prendre ou à reprendre leur place pour contribuer à son activité et à son renouvellement ". La résonance donnée à cet appel par la campagne présidentielle autorise maintenant la plus grande ouverture au mouvement qu'il est possible de créer. Il y a tant à faire, tant de problèmes urgents, tant d'endroits où la présence communiste fait défaut, tant de questions à travailler, tant d'apports possibles dans la richesse de la diversité: bref, tant de champs ouverts... |
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* Francette Lazard est directrice de l'Institut de recherches marxistes et membre du bureau national du PCF. |