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Le fond de l'air est rouge Par Evelyne Pieiller |
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Tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut changer, ça s'entend aussi dans la chanson.
On peut aimer l'élégant Tonton David et son impérissable " Mais j'en suis sûr, sûr, qu'on nous prend pour des cons. Mais j'en suis certain, quelque chose ne tourne pas rond ", on peut raffoler plutôt de Fabe, le nouveau petit génie hip-hop, et de son " toujours aller de l'avant C'est un jeu d'enfant quand on y croit vraiment Et franchement... C'est mieux quand on est blanc ", ou bien avoir un penchant pour les Suprêmes NTM qui, eux, dotés d'un tempérament direct, s'interrogent sans état d'âme: " Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ? ", peu importe: il est clair que la chanson aujourd'hui la plus populaire, le rap, raggamuffin et variantes diverses, ne donne pas précisément dans la romance sentimentale. C'est peut-être moins nouveau que ça n'en a l'air, en tout cas, c'est aujourd'hui qu'il y a de l'écho. Ce qui mérite sans doute quelque considération. D'autant que Renaud ne s'est jamais si bien porté, que Julien Clerc refait tandem avec Etienne Roda-Gil, l'un des grands paroliers des vingt dernières années, pour chanter la nécessité d'être utile, que les Têtes raides continuent d'agiter le politique avec la beauté même de l'insolence, etc. Très important, l'etc. Car c'est un peu partout, cinéma, chanson, polars, dramatiques, qu'on se met à parler de notre bel aujourd'hui. Banlieue, chômage, exclusion... On peut quasiment parier que l'inusable Johnny saura bientôt lui aussi être " concerné " par la dureté de la situation. Bref, on revient au " message ", au témoignage, à un certain " engagement ", quand bien même il est la plupart du temps anar et peu porté à l'enrôlement sous bannière. Enfin, on revient... Le social, le politique n'ont jamais été durablement absents de la chanson populaire. Mais peut-être bien qu'ici, on l'écoutait moins. Sign o'the times, comme dirait Prince. Et c'est sans doute là l'essentiel. Difficile, quand tout le monde aujourd'hui est d'accord pour dire qu'il faut que ça change, de ne pas entendre ce qui se raconte là: le désir, la revendication d'une vie autre. On aurait néanmoins tort de s'étonner. Si c'est tout à fait frappant, ce n'est pas pour autant particulièrement neuf. Il y a toujours eu de grands moments où un mouvement musical, une chanson, un chanteur rencontraient un mouvement d'idées, ou, disons, un courant flou et puissant de sensibilité.
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Au temps du joli peuple des fleurs
Sans remonter au " cabaret ", sans remonter à la chanson proprement engagée, la mouvance rock s'est souvent partagée entre la jubilation de chanter les secousses électriques de la jeunesse et l'enthousiasme de la protestation. Au temps du joli peuple des fleurs, hippies et apparentés, de nombreuses chansons étaient autant de manifestes qui rayonnaient. Quand Dylan chantait Times are a changing, Blowin'in the wind, ou Desolation Row, ces titres devenaient les hymnes de ceux qui étaient contre les valeurs dominantes. Quand John Lennon chantait Working class hero, il se trouvait assez loin du " yeah yeah " - sans même parler de Give peace a chance. Du direct, du brutal - " As soon as you're born, they make you feel small By giving you no time instead of it all Till the pain is so big, you feel nothing at all..." Plus évidents encore, le reggae, le rap noir et les punks. Le reggae fut d'abord et avant tout une musique de combat, destinée à faire entendre les luttes et les revendications des Noirs, et quand Bob Marley chantait: " Levez-vous pour vos droits ", on n'avait pas vraiment besoin de notes en bas de page pour comprendre de quoi il s'agissait. Quant au rap, né dans le ghetto, quand il resurgit, il y a une quinzaine d'années, il fut utilisé comme poème-prêche, entre improvisation, sermon et discours, à des fins quasi didactiques, avant de devenir le prétexte à slogans ne batifolant pas dans la nuance: les Public Enemy, très remarquables rappers, surent ainsi balancer leur vindicatif Black power sur les foules saisies comme une vraie petite bombe. Pas gentils, pas beaux, les Public Enemy, mais efficaces. Entre autres. Comme quoi, dans le rock, la tendance Be bop a lu la n'est pas tout à fait la seule. Il en alla de même avec les punks, les merveilleux punks, odieux, barbares et dévastateurs, qui rêvaient bruyamment d'Anarchy in the UK ou de Londres en train de brûler... La thèse, l'agit-prop, l'indignation, l'agitation, le désir de mobiliser, ou d'éveiller, ou de faire connaître, et de rendre sensible, ne sont pas de toutes jeunes lunes. C'est même une grande constante, que la solidarité avec les laissés-pour-compte, l'appel d'un monde qui ne soit plus massacreur. Et ce ne fut en rien surprenant quand, pour la grande famine en Ethiopie, des rockers d'origines très diverses se regroupèrent pour proposer un super-show hyper-humanitaire. In English, bien sûr. Et avec torsions multiples. Et c'est bien là toute la question. En France les rock babies ont su à leur façon faire danser les malaises de l'air du temps. S'il y eut quelques chroniqueurs branchés en prise directe sur les scandales ordinaires de l'injustice ordinaire, comme François Béranger, dont il n'est pas tout à fait exclu de considérer Renaud comme l'héritier, il y eut, surtout, des biaiseurs, des conteurs, des charmeurs obliques. Qui avaient une élégance de flâneurs, plus qu'une obstination de manifestants.
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Quand la chanson saisit ce qui bouge
Le Allô Maman bobo de Souchon chantonnait une commune petite douleur en petits mots définitifs, les Coeurs verts de Christophe, l'indispensable et étincelant Christophe, pulsaient mine de rien - ah, mine de rien - du côté zone, les Dernières balises avant mutation de Hubert Félix Thiéfaine brillaient comme les repères d'une génération perplexe, ah, c'est une beauté, la chanson, quand elle saisit ce qui bouge, quand elle cristallise l'air du temps, d'un modeste coup de génie, huit cents millions de petits Chinois, et moi et moi et moi, ce n'est pas un mot d'ordre, c'est pire, c'est un mot de désordre, inoubliable, et étonnamment agitant, la Marseillaise qui se déhanche sur une rythmique reggae c'est un clin d'oeil, c'est une déclaration, c'est quand même autre chose que les Corons de Pierre Bachelet. Il ne s'agit pas ici - enfin, pas vraiment - de juger l'actuel regain de la chanson-message, et plus particulièrement du rap. C'est un fait qui souligne à la fois l'importance du gâchis, la violence du gâchis, et l'évidence du fait que la chanson est, notamment chez les jeunes, un des moyens les plus directs, les plus vivants, pour " faire passer " des émotions. N'empêche. On ne peut pas ne pas remarquer que la tendance au message n'est pas en soi artistiquement survoltante. Le reggae était joyeux, solaire, caraïbe. C'est précisément l'étrangeté du rapport entre ce qui dansait dans la musique et la radicalité des mots, qui lui ont donné sa force de séduction; c'est également que ce qui dansait, c'était l'identité jamaïcaine, ce curieux mélange de rock inversé et d'afro-beat. Le rap américain est né de l'habitude de parler sur un choeur, caractéristique des offices black. Le phrasé, la pulsation sont propres aux Noirs des ghettos, non par mode, mais par culture. Notre rap copie en appauvrissant. C'est un peu vexant. Quand les Garçons bouchers et autres Pigalle ravivent et trafiquent la chanson " réaliste ", le populaire, même à " message ", fait de l'avenir en revisitant le passé et en le frictionnant au présent. Quand Gérard Manset déroule ses savantes incantations sur une musique obsessionnelle pour évoquer les peurs que suscite la " banlieue Nord ", une des plus belles chansons possibles sur ladite banlieue, hors mode, hors " exotisme ", irrécupérable, il est strictement contemporain, nerveux et blessé. Il y a là un tremblé, une tension entre les mots, la voix et la musique, qui sont moins " provocants " que le rap, mais bien plus vicieusement subversifs. Il est clair qu'il faut dissocier la qualité des chansons, et leur impact. Le rap, copie d'un genre US, brandi comme signe d'appartenance à un ghetto, sans autre ancrage dans la mémoire, sans autre ambition que de répéter dans les mots ce que dit l'origine de la musique, risque d'être fait " pour " le...ghetto. Genre spécifique pour public spécifique. Et l'addition des divers ghettos ne fait pas le populaire... The's no business like show business.Ça n'interdit pas d'espérer. D'espérer que l'urgence du cri va passer des généralités politiquement correctes et des tranches de vie banlieue à des refrains qui ne seront pas seulement ou des questions ou des réponses. Mais le battement d'un désir qui porte l'ombre des malheurs collectifs et l'éclat d'une joie possible.Ça existe, bien sûr. Ce n'est pas majoritaire, bien sûr. Et pourtant.Ça peut être si bouleversant, tout ce qui se dit là, oui, quand c'est tordu et compliqué et affûté et contredit par la musique et la voix et par ce qui ne se dit pas. |
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Raymond Jean, Eluard, Seuil, 220 p., 65 F Jacques Gaucheron, Paul Eluard ou la fidélité à la vie, Le Temps des Cerises, 310 p., 135 F Dominique Bona, Gala, Grandes Biographies Flammarion, 426 p., 140 F Violaine Vanoyeke, Eluard, le poète de la liberté, Julliard, 436 p.150 F Pour en savoir plus sur la célébration du centième anniversaire de la naissance de Paul Eluard à Saint-Denis, on peut s'adresser au secrétariat de la direction des Affaires culturelles, Hôtel de ville, Place du Caquet, 93 200 Saint-Denis.Tél.: (1) 49.33.62.48 et 66.53.
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