Regards Juin 1995 - La Création

Les petits lieux de la danse

Par Irène Filiberti


Hors les grandes manifestions, festivals ou biennales, hors les centres chorégraphiques qui petit à petit ont ouvert leurs portes aux chorégraphes contemporains, d'autres initiatives plus modestes accueillent les jeunes compagnies.

Au début des années quatre-vingt surgit une nouvelle vague de chorégraphes français qui vont peu à peu établir leurs propres langages. L'institution se devra de prendre en compte le travail de ces jeunes compagnies, et la danse d'intégrer un nouvel aspect du politique dans le travail. Cela ne se fera pas sans heurt ni perte. Si l'esprit de résistance qui anime la danse tend aujourd'hui à disparaître sous le discours inspiré par la restauration de ces toutes dernières années, il ne faut pas oublier les contre effets de la valorisation à outrance de l'entreprise culturelle, les justifications économiques, l'exigence événementielle et de remplissage des salles. Les différentes missions annexes, en plus des créations, dont on charge les artistes qui intègrent l'institution sont des nécessités qui ne font pas forcément bon ménage avec l'engagement et le renouvellement artistique. Si, à Paris, le Théâtre de la Ville, dont les effets sont désormais connus, donne un large éventail de la danse contemporaine, le Théâtre de la Bastille, quoi qu'on en dise, n'a pas encore perdu sa vocation de découvreur et de lieu de recherche, en témoignent lesmagnifiques spectacles de Meg Stuart, Alain Platel, Appaix-Rebotier, notamment accueillis cette année. Dans les circuits de grande diffusion, soit les festivals d'été et les biennales circulent essentiellement des grands spectacles, des chorégraphies intelligentes sans doute mais peu dérangeantes et de plus en plus for- melles. Les manifestations les plus en vue ou les plus dotées s'engagent moins facilement auprès de la jeune création et même des compagnies indépendantes. Le regard artistique porté à la programmation s'efface au profit de la reconnaissance des noms et de l'esprit de vitrine, de productions qui ne se parlent plus qu'entre elles. Par bonheur, des lieux plus discrets que les grandes institutions continuent le travail d'essaimage, notamment en région et permettent encore aux travaux dits plus difficiles et aux jeunes compagnies de présenter leurs projets. Ils facilitent une approche sensible et un échange plus direct entre les langages de la danse et le public. Partie du constat que la plupart des compagnies chorégraphiques se trouvent face à de lourdes difficultés d'ordre financier mais aussi en regard du peu de diffusion des pièces, l'association Isadora mène un remarquable travail de terrain sous le label " Danses au centre " dont les activités s'étendent aux six départements de cette région. La mission de développement chorégraphique qui lui a été confiée accompagne l'activité des compagnies dans leur démarche artistique tout en contribuant à sensibiliser un public et en recherchant de nouveaux lieux et des formules originales auprès des différentes entités culturelles.

 
Sous le label des " Danses au Centre "

Cette saison est la troisième du genre qui, outre les créations proposées à l'issue d'un accueil en résidence, de programmation et de diffusion en région offre tout au long de l'années des actions pédagogiques, qu'il s'agisse de formations, cours et ateliers de danses, de répétitions publiques, de conférences et autres initiatives passerelles avec les autres arts. Ce fut en février la création de Paco Décina, Fessure, travail charnel et poétique proche de l'icône ou le chorégraphe développe une écriture de plus en plus vierge et dépouillée, traçant sous la lumière et le détail des corps une rêverie commune qui traite des " petites blessures de l'invisible comme des coulées continues de sentiments". Outre la création de Paco Décina, Danses au centre a également proposé des ateliers avec Pascale Luce et Bernard Glandier, une résidence de travail à Lignières pour Christian Bourrigault qui s'y est également produit avec son Autoportrait de 1917. Ont été accueillis Daniel Larrieu, directeur du Centre chorégraphique de Tours avec Fait maison et le Ballet Atlantique de Régine Chopinot avec une chorégraphie de Dominique Bagouet, le Saut de l'ange.

 
Les Nouvelles de Pôle Sud

De quoi se nourrit la danse des années 90 ? C'est la question que s'est posée l'équipe dynamique de Pôle Sud, une scène située à Strasbourg dont la programmation privilégie le jazz et la danse contemporaine. En plus des pièces échelonnées sur toute la durée de la saison, Pôle Sud organise, et cela depuis cinq ans, une manifestation " Nouvelles " exclusivement consacrée à la jeune danse. Répartie en différents lieux et en collaboration avec la galerie Alternance, cette cinquième édition rassemblait sur cinq jours 13 compagnies et 18 pièces de chorégraphes français et étrangers. Ses organisateurs ne se contentent pas de la simple diffusion des spectacles." Nouvelles " se veut un lieu, un temps particulier de rencontre, de circulation des pièces, d'échanges entre et avec les différents chorégraphes et bien sûr le public. Cela se fait sous forme de conférences et de débats, de façon informelle, dans un " bistrot de la danse " ouvert à cet effet. Une façon de lier la ville, la création et les spectateurs car " Nouvelles " se veut aussi un lieu d'intégration de la danse dans la cité. L'objectif semblait atteint dès les premiers jours où la parole et la confrontation des langages ont donné lieu à de nombreuses discussions sur l'écriture de la danse et la mémoire des corps. L'ouverture de la manifestation s'est faite sur un solo de Fabienne Abramovitch, danse militante et travail sur la mémoire et l'insoutenable, gestes vivants confrontés à la projection d'images rassemblées pour leur témoignages sur l'épuration juive d'hier et la purification ethnique d'aujourd'hui. A l'opposé, Louis Ziegler et ses danseurs investissaient les rues de la ville proposant un parcours à l'école de la légèreté. La première soirée accueillait trois projets. Le quatuor Albrecht Knust se compose de danseurs qui, partant du système de notation de Rudolf Laban, remontent un répertoire des oeuvres des chorégraphes du début du siècle. Une façon de retrouver dans l'élaboration des gestes, les traces de la modernité. Issus de ces premières recherches, plusieurs pièces ou courts extraits ont été remontés. Dominique Brun interprète un solo de Doris Humphrey créé en 1931. Anne Collod et Simon Hecquet ont repris, pour leur part, la reconstruction d'une autre oeuvre de la même chorégraphe Two ecstatic themes, de Kurt Joos Märzlied et Der Störenfried (1953). Ces Danses de papier, bien nommées puisque retrouvées par l'écriture du mouvement de Laban, sont une façon de réunir les deux courants fondateurs de la danse moderne, l'Allemagne et les Etats- Unis. Robert Seyfried, cofondateur du groupe Emile Dubois, ex- danseur de chez Jean-Claude Gallotta fait son apparition en tant que chorégraphe avec un quatuor réjouissant composé de jeunes danseurs. Légèrement déplacé est l'exercice rigoureux du mouvement, structuré par la musique d'Henri Gorecki, une pièce sensible, dynamique et magistralement interprétée. En provenance de Grande Bretagne, Victoria Marks proposait un autre type d'écriture du quatuor Dancing to music, sur la musique de Wim Mertens avec quatre femmes d'âges différents. De facture minimaliste, la pièce est une partition aux gestes précis et réduits essentiellement aux visages, bustes et mains, un travail tout en finesse et émotion. Ainsi, dès le premier soir, se dessinait un panorama riche de la diversité des écritures chorégraphiques. Plus hétéroclite, la seconde soirée débutait encore par un quatuor imaginé par une compagnie italienne de Ravenne dirigée par Monica Francia. Une autre façon d'envisager la radicalité sous la forme minimale. Dans l'espace réduit comme une boîte noire, les gestes dialoguent avec les voix du cinéma autour des états de l'amour et de la passion. Très différente, l'invraisemblable énergie des six danseurs de la compagnie Wayne Mac Gregor, en provenance de Grande-Bretagne, a filé trente minutes de mouvement non stop au rythme athlétique et étourdissant. A l'opposé, Marco Berrettini et deux complices offraient un spectacle sketch, oscillant entre la pesanteur et le corps dansant. Une critique décapante et farfelue sur l'image, la danse et les médias. Ainsi, les rendez-vous de " Nouvelles " se sont déroulés du 31 mars au 4 avril. Une manifestation à suivre.

 


Raymond Jean, Eluard, Seuil, 220 p., 65 F

Jacques Gaucheron, Paul Eluard ou la fidélité à la vie, Le Temps des Cerises, 310 p., 135 F

Dominique Bona, Gala, Grandes Biographies Flammarion, 426 p., 140 F

Violaine Vanoyeke, Eluard, le poète de la liberté, Julliard, 436 p.150 F

Pour en savoir plus sur la célébration du centième anniversaire de la naissance de Paul Eluard à Saint-Denis, on peut s'adresser au secrétariat de la direction des Affaires culturelles, Hôtel de ville, Place du Caquet, 93 200 Saint-Denis.Tél.: (1) 49.33.62.48 et 66.53.

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