Regards Juin 1995 - La Création

Heureux celui qui reconnaît le poète

Par François Mathieu


Au nombre des célébrations nationales, la naissance en 1895 à Saint-Denis de Paul Eluard, poète qui " voit dans la mesure qu'il se montre ". De la nécessité de la poésie, toujours.

Il va de soi que l'acte créateur n'existe que parce que l '" autre " existe. Le désir de l'artiste d'une absolue singularité a pour corrolaire son angoisse de la solitude. L'extériorisation par l'organisation des mots, des formes et des couleurs, des sons appelle la confrontation, l'affrontement. L'artiste n'est pas muet, il s'adresse à quelqu'un. Même mort, et n'eût-il plus dans la nuit des temps qu'un seul interlocuteur, l'artiste parle encore à haute voix. Heureux celui qui l'entend !Art et mémoire ! C'est pour l'entendre, l'écouter, que nous fréquentons les musées, les salles de concerts, les bibliothèques, sachant que, pour reprendre une phrase de Hermann Hesse en postface de sa Bibliothèque universelle (qui vient tout juste de paraître chez Corti), " Nous ne sommes vraiment authentiques que dans l'approbation et la reconnaissance ".

 
Le calendrier des saints laïques

L'avantage du mot " reconnaissance " est que l'on peut jouer avec tous ses sens et que tous ceux-ci, sans exception, sont impliqués dans l'acte de la commémoration (cum-memorare). On a peu à peu glissé, au cours des siècles, de la cérémonie religieuse n'ayant pour finalité que le rappel d'un seul fait, la commémoration de tous les trépassés, à l'institutionnalisation laïque avec son calendrier annuel: Aux grands hommes la patrie reconnaissante ! L'année 1995 terminée, on aura notamment célébré le 100e anniversaire de la naissance de Marcel Pagnol (28 février), de Jean Giono (30 mars), de Henry de Montherlant (20 avril), d'Albert Cohen (16 août) et de Paul Eluard (14 décembre); le 300e anniversaire de la mort de Jean de La Fontaine (13 avril) et de Pierre Nicole (16 novembre); le 50e anniversaire de la mort de Robert Desnos (8 juin) et de Paul Valéry (20 juillet). La célébration du 100e anniversaire de la naissance de Paul Eluard sera nettement plus modeste. La ville de Saint-Denis, ville natale du poète, et plus généralement le département de Seine-Saint-Denis entend cependant, par une série de manifestations, proposer " un véritable espace ouvert aux poètes " et trouver la manière de " planter les mots du poète dans la ville ". Tout le monde y trouvera son compte: du spécialiste à l'enfant. On regardera avec grand intérêt se dérouler l'opération " Saint-Denis, livre ouvert " dont le but est " de faire entrer de plain-pied la ville dans l'oeuvre d'Eluard et de susciter la créativité des élèves, des groupes de jeunes, des associations, des commerçants, etc."L'oeuvre de Paul Eluard est en bonne partie accessible en librairie. La bonne édition des OEuvres complètes en deux volumes établie par Marcelle Dumas et Lucien Scheler dans la Bibliothèque de la Pléiade est toujours disponible. On trouve plusieurs titres essentiels dans la bonne collection populaire Poésie/Gallimard, et même son seul livre pour enfants, Grain d'aile, illustré délicatement par Jacqueline Duhème, dans la collection Folio benjamin. L'autre aspect très positif concernant Paul Eluard - et assez exceptionnel - est la parution toute récente d'une littérature secondaire sérieuse, preuve que cet anniversaire a été stimulant sur le plan de la recherche.

 
Planter les mots du poète dans la ville

A vrai dire, le Eluard de Raymond Jean n'est pas le résultat d'une nouvelle recherche puisque la première édition de ce texte date de 1968, mais la célèbre collection du Seuil Ecrivains de toujours ayant fait peau neuve, cet ouvrage allie l'acuité du texte à une iconographie de toute première qualité. Poésie, homme(s), peinture se donnent vie mutuellement, y compris dans cette partie finale (trop courte mais qui donne l'appétit d'aller plus loin) où Raymond Jean introduit les étapes poétiques d'Eluard et nous donne à lire quelques-uns de ses plus beaux poèmes. Jacques Gaucheron a écrit un essai d'une très grande densité. Explorant tour à tour les thèmes essentiels que sont la fidélité à la vie, le poète et la morale, les rapports de la poésie et de la politique, les puissances de l'amour pour finir par ce qu'il nomme le souci de poésie, l'essayiste nous fait revisiter les deux gros volumes de la Pléiade. Dans l'incessant aller et retour qu'il nous oblige à faire, et que nous faisons avec joie, entre sa réflexion sur le mouvement et le contenu de la création du poète, et les poèmes eux-mêmes, il amène son lecteur à dire avec lui que " lire Eluard, c'est voir davantage clair en soi-même ". On lui sait gré dès lors d'introduire l'idée de l'utilité qu'il attache au poète et donc à sa poésie. Comme elle est ancrée dans les idées reçues, l'affirmation que la poésie serait inutile (et que le poète est un fainéant) ! Jacques Gaucheron le dit et le démontre: Paul Eluard " est un poète utile ". Et " parce qu'il est utile, il prouve que la poésie est à chacun nécessaire ". Les deux autres ouvrages que je veux ici évoquer sont des biographies, l'une, ayant pour sujet Gala, est écrite par Dominique Bona et l'autre, qui est consacrée à Paul Eluard lui-même, a pour auteur Violaine Vanoyeke, toutes deux excellentes biographes. La biographie, on le sait, est un genre fort controversé. Jugé mineur, il témoigne pourtant d'un grand succès. Ses détracteurs n'hésitent pas à en nier l'utilité en martelant que l'oeuvre de l'artiste est seule importante et que la biographie est une activité malsaine de l'ordre du voyeurisme. A l'inverse, on soutient que la biographie est à la fois une science par sa démarche et un art par le travail sur les matériaux et son impact sur l'affectif. Qui voudrait qu'un genre qui est tout cela demeure au rang d'un genre mineur ou plus encore soit rayé de la carte littéraire ? Disposant de matériaux considérables, les deux biographes non seulement ont construit les silhouettes vivantes du poète et de celle qui fut son épouse, avant d'être l'amante de Max Ernst puis l'épouse de Salvador Dali, mais ont également brossé un tableau très précis d'un demi-siècle d'histoire littéraire et artistique avec la précision de l'historien. Et surtout elles n'ont rien dit qui flatterait quelque curiosité malsaine. Eluard est un être généreux, sensuel et humain. Gala est débarrassée d'une partie des légendes qui collent à sa personne et apparaît tout simplement avec les forces et les faiblesses d'une femme sans doute hors du commun. Heureux celui qui entend l'artiste ! Plus heureux encore si, à l'écoute renouvelée de sa voix et des tentatives de le ressusciter - même si l'on sait que ce projet est impossible -, celui qui le re-connaît au gré de quelque fulgurance.

 


Raymond Jean, Eluard, Seuil, 220 p., 65 F

Jacques Gaucheron, Paul Eluard ou la fidélité à la vie, Le Temps des Cerises, 310 p., 135 F

Dominique Bona, Gala, Grandes Biographies Flammarion, 426 p., 140 F

Violaine Vanoyeke, Eluard, le poète de la liberté, Julliard, 436 p.150 F

Pour en savoir plus sur la célébration du centième anniversaire de la naissance de Paul Eluard à Saint-Denis, on peut s'adresser au secrétariat de la direction des Affaires culturelles, Hôtel de ville, Place du Caquet, 93 200 Saint-Denis.Tél.: (1) 49.33.62.48 et 66.53.

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