Regards Juin 1995 - La Création

Brancusi, la sculpture dans le siècle

Par Lise Guéhenneux


Le Musée national d'art moderne présente la première rétrospective en France de l'oeuvre de Constantin Brancusi. Cent trois sculptures permettent de prendre la mesure de cette oeuvre et de la place déterminante qu'elle occupe dans l'histoire de la sculpture du vingtième siècle.

Le parcours de l'exposition est conçu de façon chronologique et dégage les premières oeuvres de Brancusi qui doivent beaucoup aux modèles traditionnels mais aussi aux modèles archaïques. Elle met ensuite en relief la façon dont l'artiste appréhende les formes en revenant constamment sur le vocabulaire qu'il a élaboré. En 1907, à ses débuts parisiens, Brancusi affiche un refus de certains principes: contrairement à la sculpture prônée par l'enseignement académique, il se tourne vers la taille directe. En Europe, en effet, l'enseignement de la sculpture reposait essentiellement sur la technique du modelage. La taille directe était considérée comme un art appliqué ou, pour la sculpture sur bois, par exemple, comme un travail appartenant au domaine des arts décoratifs. Pour Brancusi, " la taille directe dans le matériau choisi est la vraie voie d'accès à la sculpture, mais c'est aussi la pire pour qui ne connaît pas le chemin ". Son intérêt pour la taille directe s'allie avec la découverte des arts primitifs que beaucoup d'artistes, comme Picasso, par exemple, utilisent pour ancrer leur pratique dans une tradition non européenne. Décontextualisée, cette tradition devient un cadre à la création d'un langage intemporel et universel, qui permet de se dégager des contingences et du poids trop lourds de l'art européen largement académisé. Il faut réinventer l'art et les formes à partir d'un retour aux sources sublimé. Si, en cela, Brancusi participe bien à son époque, il agit en franc-tireur et ne s'engage pas dans la discipline de mouvements artistiques comme Dada ou le Futurisme. Mais, ami d'Eric Satie, de Fernand Léger, entre autres, il n'est pas du tout coupé du monde de l'art. Ainsi, le 26 mai 1920, il participe avec Léger au festival Dada à Paris et signe le manifeste " Contre Cubisme, contre Dadaïsme ". Toujours en 1920, il participe à l'exposition de la Section d'or, " d'obédience " plutôt futuriste, à la galerie la Boétie, avec Archipenko, Léger, Kupka, Villon, Gontcharova... Quant à son grand ami Marcel Duchamp, il lui servira bien souvent d'intermédiaire pour organiser ses expositions aux Etats-Unis. Du point de vue historique, l'art de Brancusi fait partie d'un mouvement d'imitation de la réalité qui caractérise la naissance de l'époque moderne à partir de l'esprit du symbolisme et de l'Art Nouveau. Ce parcours fait de l'oeuvre de Brancusi une entité difficilement appropriable par les différents mouvements d'avant-garde qui affichent alors leurs textes manifestes et programmatiques. Désireux de se débarasser des citations académiques et littéraires et de retrouver l'impression de vie, Brancusi refuse d'utiliser, comme dans la sculpture traditionnelle et celle du XIXe, l'imitation de la nature. La représentation mimétique de la nature s'éloigne de la vie. De même l'impression de la vie en sculpture ne repose pas sur son expression pathétique. Le sculpteur recherche dans une forme essentielle non pas une forme réductrice mais une forme productive: " La modernité de son art ne consiste pas à imiter les formes objectales de la nature, mais à imiter son activité et à la rendre en image au moyen d'équivalents plastiques."

 
Le reflet de la lumière ouvre la forme au reflet du hasard qui l'entoure

Ainsi Brancusi invente-t-il un certain nombre d'éléments de vocabulaire plastique qui lui ouvrent de nouveaux horizons et, par exemple, les soumet à l'utilisation du métal poli qui fait éclater les contours de la forme, le reflet de la lumière ouvrant la forme au reflet du hasard qui l'entoure: alors la matière se met à vibrer dans la lumière. Selon Brancusi, " une vraie forme devrait éveiller l'impression d'infini. Les surfaces devraient avoir l'air de se continuer à l'infini, de sortir de la masse, de s'en dégager pour mener une existence parfaite et absolue ". L'éclat de la surface, le matériau-matière se transforme ainsi en énergie qui se propage. La perception qu'avait Brancusi de la réalité et de l'art est empreinte de théories scientifiques, celles que l'on trouve chez Poincaré, par exemple (les Conceptions nouvelles de la matière), mais aussi celles, bien moins scientifiques, relatives à l'énergie que propose la théosophie. Les spéculations de l'époque à propos de l'éther et de la vibration associaient l'identité de l'esprit à celle de la matière. On retrouve cette communauté de références chez les autres fondateurs de l'abstraction moderne, Kandinsky, Kupka, Malévitch et Mondrian. Chez Auguste Rodin, beaucoup d'oeuvres sont composées de différentes parties interchangeables, bras, torses, jambes, etc. Cette technique nouvelle, souvent décriée par les tenants de l'académisme qui n'y voient qu'incapacité du métier de sculpteur, deviendra l'une des conceptions fondamentales pour l'art moderne, et aussi pour les expressions contemporaines, c'est ce qu'on a nommé le " combinatoire ". Ce procédé de travail, essentiel chez Brancusi, permet de former un ensemble sculptural en utilisant des parties séparées, et qui restent échangeables et variables. Cette pratique qui met en jeu le principe de réutilisation donne un caractère sériel à la production. Une fois certaines formes définies et qualifiées plastiquement, elles sont employées tout au long des recherches conduites par le créateur. Les oeuvres qui procèdent de cette technique semblent ne pas répondre à la définition de l'avant-garde, qui se définit volontiers par l'invention permanente et la rupture marquée entre les différentes périodes d'une oeuvre et qui traduiraient un progrès interne au travail. Or cette constante remise en jeu combinatoire permet d'énoncer une multitude de solutions potentielles. Ce réemploi changeant est utilisé, par Brancusi, surtout dans les sculptures en bois, ainsi que sur le travail des socles où il est de tradition de poser les sculptures. Cette modalité combinatoire n'est pas propre aux arts plastiques, elle sera utilisée par des compositeurs comme Satie et Schönberg, ainsi que par Mallarmé et son grand admirateur James Joyce. Pour Brancusi, les socles font partie intégrante de la sculpture et sont donc traités comme tels: c'est l'un de ses grands apports à la sculpture moderne. Sur les photographies des salons d'art du XIXe siècle, on voit les sculptures reposant sur des socles recouverts d'un tissu. Chez Brancusi, ils se montrent, ils font écho à la sculpture proprement dite et arrivent parfois à construire une symétrie qui englobe sculpture et socle en un accord parfait et parfois plein d'humour. On lie cette nouvelle conception du rôle du socle à la crise de la fonction de représentation de la sculpture qui apparaît vers le début de ce siècle, moment où la notion d'oeuvre d'art change, où les limites de l'art se déplacent et où la notion de " statuaire " fait place à celle de " sculpture", indépendante de l'architecture et débarrassée de sa fonction commémorative. Cette construction de combinaisons à partir du travail sur les socles se radicalise dans l'une des plus célèbres sculptures de Brancusi, la Colonne sans fin.

 
" Une véritable architecture, c'est de la sculpture "

Avec cette réalisation et le projet jamais réalisé du temple de la méditation conçu pour un site en Inde, Brancusi pense son travail en termes d'architecture. C'est l'époque où de nombreux artistes parmi les modernes cherchent, dans un grand dessein, à faire la synthèse entre architecture, sculpture et peinture. Brancusi s'entretient avec Léger au sujet de fresques qu'il voudrait intégrer à ses environnements de sculptures. Il réfléchit également, avec l'aide de l'ingénieur et architecte Jean Prouvé, à la réalisation d'une grande sculpture, Oiseau dans l'espace, pour le jardin de la villa de Charles de Noailles, construite à Hyères par l'architecte Robert Mallet-Stevens, où figurent déjà des oeuvres des sculpteurs Lipchitz, Laurens et Giacometti. La sculpture architecturale devient un modèle d'architecture sculpturale et Brancusi l'exprime, comme souvent, sous forme d'aphorisme: " Une véritable architecture, c'est de la sculpture." De nombreux architectes viennent voir le travail de Brancusi dans son atelier de l'impasse Ronsin à Paris: ils y trouvent des démarches communes à l'architecture et à la sculpture. Brancusi, comme les architectes, conçoit par exemple l'élémentarisme géométrique comme principe de la forme, la transparence comme principe de l'apparence, la méthode combinatoire comme principe de construction. Son admiration pour l'architecture de New York ainsi que pour tout ce qui se rapportait aux formes modernes épurées - en compagnie de Duchamp et Léger, il tombe en admiration devant une hélice au salon de l'aviation - s'articule avec un besoin de retour aux sources, que ce soit de manière technique, comme avec la taille directe, ou dans une recherche de l'essentiel, grâce à des savoirs et des cultures archaïques ou dites primitives, celle de ses origines roumaines ou des civilisationsque l'on découvre au Musée de l'Homme, au Musée Guimet... Ces doubles références dans lesquelles il ancre sa pratique de sculpteur ont donné lieu à des portraits et des interprétations multiples d'un Brancusi artisan, un Brancusi mystique et ascète, etc. C'est surtout un grand moderne qui, même sans filiation directe ou avouée, est l'un des artistes qui a le plus marqué les générations artistiques qui l'ont suivi.

 


Rétrospective Brancusi, Musée national d'art moderne - Centre Georges-Pompidou, jusqu'au 21 août (tél.: 44.78.12.33).

Catalogue de l'exposition, par Margit Rowel, Ann Temkin, Friedrich Bach; 408 p., 570 illustrations dont 140 couleur, 390 F.

Brancusi, par Marielle Tabard, Découvertes/Gallimard-Centre Georges-Pompidou, 128p., 150 illustrations couleurs et noir et blanc, 73 F.

Brancusi - Le Coq, par Sophie Curtil, 32p.couleur, 80 F, Ed.Centre Georges-Pompidou, collection l'Art en jeu.

Réédition de Brancusi par Pontus Hulten, Natalia Dumitresco, Alexandre Istrati, Ed.Flammarion, 249 F.

Brancusi contre les Etats-Unis - un procès historique, 1928, Adam Biro, 144 F.

Pour la première fois, en France, une exposition est accompagnée, en plus du traditionnel catalogue, d'un CD-ROM: Brancusi par Brancusi, conçu par Philippe Degeorges, coproduit par le Centre Pompidou.Les Films d'ici, la Réunion des musées nationaux, Havas édition électronique et arborescence, 350 F.

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