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L' enjeu majeur d'une autre utilisation de l'argent Par Paul Boccara |
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La profondeur de la crise met en cause comme jamais la domination devenue folle de la rentabilité capitaliste.
Face aux forces de l'argent pour l'argent, des pratiques nouvelles de luttes et d'interventions des citoyens sont indispensables.
La crise systémique du capitalisme, d'une profondeur sans précédent, commence à arriver à maturation dans les années 1990. Sa profondeur provient du défi des mutations technologiques, mettant en cause comme jamais la domination devenue folle de la rentabilité capitaliste. C'est l'exaspération de l'accumulation du capital en argent pour faire plus d'argent, avec la vertigineuse croissance financière, et de la domination sur les salariés, avec le chômage massif durable et l'exclusion grandissante. En France, l'élection présidentielle a été marquée par les poussées des votes dits " protestataires " de toutes sortes, au premier tour, et par les rivalités sur le thème du changement véritable entre les deux candidats du deuxième tour.
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Des propositions antagonistes face au chômage massif
Cependant des " injonctions paradoxales ", proclamant une chose et surtout son contraire, ont caractérisé les mesures proposées par ces deux candidats. Mais nous ne sommes pas seulement confrontés aux contradictions des propositions démagogiques de Chirac, notamment sur l'emploi, et de celles analogues de Jospin, qui prétend continuer après l'élection sur sa lancée. Nous sommes face aux efforts nouveaux d'intégration populaire d'un pouvoir de droite directement lié au capital, reconverti au " changement " profond et à la réduction de la " fracture sociale ". Et c'est aussi le défi d'une opposition de gauche socialiste, encore acquise fondamentalement à la récupération des aspirations sociales et démocratiques pour rivaliser avec la droite sur la même politique fondamentale d'intégration et de respect des exigences essentielles des forces de " l'argent pour l'argent " en France. C'est pourquoi, seules des pratiques nouvelles de luttes, concernant tout particulièrement des interventions décentralisées et concertées des travailleurs et des citoyens, depuis les localités et les établissements, sur l'utilisation de l'argent, permettraient non seulement de résister mieux et d'arracher des concessions plus importantes pour les travailleurs et les populations, mais de commencer à aller dans le sens d'une construction politique neuve. Cette construction serait porteuse d'un progrès fondamental de civilisation, à l'opposé des illusions sur la justice sociale uniquement par l'action de l'Etat, à travers lesquelles le mouvement populaire se ferait toujours avoir. En ce qui concerne l'emploi, dans la campagne de l'élection présidentielle a progressé l'idée que le relèvement des salaires ne serait pas opposé mais favorable à l'emploi. Néanmoins se sont surtout exacerbées les injonctions antagonistes des deux candidats du second tour: relever, dans la mesure du possible, les salaires, mais surtout abaisser les coûts salariaux ! Cela a concerné, pour tous les deux, une relance en plus grand des dispositions du " traitement " dit " social " du chômage, surabondamment expérimentées sans succès, de baisse des charges sociales affectant les salaires. Ces baisses poussent, en fait, à généraliser les bas coûts salariaux globaux et donc à la baisse générale des salaires eux-mêmes, avec ses effets dépressifs sur les insuffisances de la demande, de la qualification, des dépôts salariaux sans rémunération dans les banques (relevant les taux d'intérêt). Ces mesures visaient, pour Jospin, à abaisser les charges sociales patronales sur les bas salaires en les augmentant sur les salaires plus élevés. Cela aurait encouragé à faire plus de bas salaires au détriment des salaires les plus qualifiés, y compris la pression pour abaisser ces derniers et certaines substitutions d'emplois au lieu de créations nouvelles. Pour Chirac, il s'agit des nouveaux " contrats initiative-emploi ", avec exemptions de charges sociales et primes pour les chômeurs de longue durée, amplifiant pour les dépenses et la durée des types de mesures prises antérieurement par les gouvernements socialistes. Tout en ne concernant qu'une minorité de chômeurs, cela pourrait entraîner surtout des effets de substitutions, plus ou moins précaires, de certains emplois à d'autres, au lieu d'importantes créations nettes nouvelles. Il faudrait aussi considérer le renforcement des effets dépressifs par le financement de la protection sociale par la TVA, pesant principalement sur les salariés, tandis que les augmentations de CSG proposées le PS portent aussi principalement sur les salariés. Les orientations largement communes aux deux candidats du second tour concernent également les faveurs systématiques, notamment fiscales, à la rentabilité financière ainsi que la marche vers la monnaie unique européenne. Cette marche vers la monnaie unique entraîne les pressions des critères de convergence de Maastricht, non seulement contre les coûts salariaux mais contre les dépenses publiques sociales, ainsi que la hauteur des taux d'intérêts, liée aussi au collage du mark et à la politique monétaire de la Bundesbank, sous réserve de quelques protestations velléitaires du côté de Chirac, reprochées par Jospin au nom de sa " rigueur ".
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La révolution informationnelle
Toutes ces orientations font que les pistes nouvelles, apparues récemment pour l'emploi, sont contrecarrées et viciées à la base. Cela concerne :- La relance de la demande, pour des infrastructures, le logement social ou des services de proximité. Mais, avec appel au marché financier et abaissement des charges salariales, au lieu d'être liée à des relèvements importants de salaires et une expansion des services publics ou associatifs pour les populations, notamment de formation.- La reconnaissance que les coûts ne concernent pas seulement les salaires, la productivité pas uniquement la productivité dite " apparente " du seul travail vivant, mais que la productivité dite " globale " concerne aussi (et en réalité surtout) celle des équipements matériels liée à la qualification et à l'implication des salariés. Mais en contradiction avec cette reconnaissance, c'est le maintien des pressions de la rentabilité financière pour réduire les coûts salariaux et les emplois de manière obsessionnelle et les tendances à la sous-utilisation des équipements avec l'insuffisance de la demande et de la qualification.- Des tentatives d'abaissement des taux d'intérêt réels, mais la poursuite des faveurs aux placements financiers (à l'opposé de leur taxation massive et de leur pénalisation par le crédit) et des mesures favorisant la limitation des salaires (bases de dépôts ne réclamant pas de rémunération dans les banques), les taux relevés par les exigences du collage au mark et de la marche vers la monnaie unique européenne.- Réduction de la durée du travail, mais timidité extrême des propositions (les 37 heures en 1997 de Jospin au lieu des 35 heures immédiatement pour aller au-delà), admission du principe d'abaissement des salaires, au lieu de les relever (avec une meilleure utilisation des machines, une économie des coûts matériels et financiers), risque de transformation en chômage partiel à travers des négociations non protégées, d'utilisation pour intensifier le travail, absence de pouvoir de contrôle de la transformation en emplois. Pour que ces pistes nouvelles fassent, au contraire, l'objet de propositions cohérentes et efficaces, il faudrait surtout qu'avancent les deux propositions du candidat communiste à l'élection présidentielle (articulées à ses propositions concernant les salaires, la protection sociale, les autres dépenses sociales): d'autres utilisations de l'argent et des pouvoirs d'intervention, à cette fin, des travailleurs et des populations, en liaison avec les élus sur le terrain. C'est d'autant plus nécessaire que Chirac vise une intégration nouvelle des salariés aux objectifs des chefs d'entreprises et des remodelages sur les questions financières (de la fiscalité au crédit). Des moyens matériels nouveaux remplacent certaines fonctions du cerveau humain, pour le stockage et le traitement des informations ou données (comme dans les ordinateurs) et non plus seulement les mains (comme avec la révolution industrielle de la machine-outil). Le début de la révolution informationnelle permet un processus d'achèvement de la révolution industrielle ou de remplacement de la main maniant l'outil et de l'automatisation. Mais, sous domination de la rentabilité financière exacerbée, cela contribue au chômage massif durable et à l'exclusion. Au chômage massif, on peut à juste titre opposer, entre autres, une réduction substantielle du temps de travail normal et une promotion des activités hors travail (de formation permanente, de culture, d'intervention dans la vie sociale, etc.) Mais la valorisation des activités hors travail est utilisée pour justifier le chômage plus ou moins déguisé. On déclare: le plein emploi, c'est fini. Au contraire, un nouveau type de plein emploi à temps réduit est possible en combinaison avec une pleine activité enrichissante. Si l'horizon idéal peut être l'abolition du travail comme activité contrainte et aliénée, cela passe par la dialectique des influences réciproques (pour la durée et pour la qualité plus créatrice) entre travail transformé et activité libre des mêmes personnes. D'ailleurs, il faut produire des ressources pour les activités hors travail et pour toutes les dépenses nouvelles de développement des êtres humains, alors que la limitation des salaires entraîne la limitation de la production réelle sans parler des gâchis financiers. Cependant, le remplacement par des moyens matériels de certaines opérations du cerveau humain portant sur des symboles, comme des nombres (qui peuvent être réduits à des signes de plus en plus microscopiques) autorise une miniaturisation indéfinie des composants électroniques (avec la micro-électronique). Cela permet une diminution formidable du coût des matériels correspondants, relativement aux effets utiles. D'autres transformations vont dans le même sens, comme les dépenses en moyens matériels avancés, relativement aux résultats (vendables) moindres dans les services informationnels que dans l'industrie. Mais les économies nouvelles des coûts des moyens matériels, relativement aux résultats, peuvent avoir deux types d'effets opposés. Sous domination de la rentabilité financière, c'est une tendance à l'insuffisance grave de la demande, une des racines de la guerre économique où la progression de l'un détruit l'autre. Cela proviendrait de la conjonction des réductions de salaires ou de dépenses sociales et de la diminution des accumulations matérielles relativement à la richesse nouvelle ou valeur ajoutée produite. Avec d'autres critères d'utilisation de l'argent des entreprises, cela pourrait entraîner la progression prédominante des dépenses pour tous les êtres humains, un bouleversement de civilisation. D'ailleurs, les activités informationnelles ne concernent pas seulement la science ou la technologie (à l'opposé de la conception soviétique de la révolution dite " scientifique et technique ", conception élitiste, scientiste et technocratique), mais aussi le rôle décisif de la formation, de la culture, de la diffusion et de l'accès aux données et donc de responsabilités nouvelles possibles pour tous.
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Sous la domination de la rentabilité financière
Mais surtout une information, par exemple les résultats d'une recherche, est essentiellement différente d'un produit industriel. Si je livre un produit industriel, comme le stylo avec lequel j'écris cet article, je ne l'ai plus. Aussi pour le reproduire, celui à qui je le livre, comme produit spécialisé, doit me payer au moins tous les coûts. Au contraire, si je livre une information, comme le contenu de cet article, beaucoup d'autres peuvent l'avoir et je ne le perds pas. Aussi, on peut partager les coûts. Or les coûts de ce type, comme ceux de la recherche, deviennent colossaux et même prédominants pour les productions les plus modernes. De même que la révolution industrielle a été caractérisée par la progression des activités industrielles, à côté et à l'intérieur des activités agricoles, de même la révolution informationnelle voit progresser les activités informationnelles à côté et à l'intérieur de l'industrie. Mais on peut partager d'autant plus les coûts d'une recherche, et donc les abaisser pour chacun, qu'il y aura plus de gens formés, employés et équipés pour l'utiliser, dans un pays comme dans le monde. Toutefois, sous domination de la rentabilité financière, si l'on cherche à partager les coûts informationnels, comme ceux de la recherche-développement, c'est de façon monopoliste pour détruire les concurrents dans la guerre économique. Et, pour partager de façon monopoliste, on vise à dominer de vastes ensembles d'entreprises, en utilisant les prises de contrôle en Bourse, par le marché financier. Cependant, on peut proposer des coopérations nouvelles, institutionnalisées, pour partager les coûts nouveaux, sans les gâchis des immenses dépenses financières de contrôle et donc sans les pressions des charges financières correspondantes contre l'emploi, non seulement entre entreprises publiques mais entre entreprises publiques et privées. Enfin, l'enrichissement et la maîtrise de l'information passeraient par le respect des différences et de l'autonomie pour l'intercréativité de tous. Les exigences de l'économie maximale des coûts globaux pour la production réelle (matérielle ou en services) voudraient donc désormais que l'on partage le plus possible les dépenses, à l'opposé des concurrences destructrices. Et donc, pour le partage maximal, que l'on emploie, forme et équipe le plus possible tous ceux qui veulent travailler: jeunes, femmes, travailleurs d'âge mûr, populations des pays en voie de développement. Et que l'on économise pour cela les coûts matériels et financiers, en développant les dépenses pour les capacités de tous. Ce qui empêche cette conjonction sans précédent du progrès économique et du progrès social, à l'inverse de leurs antagonismes devenus monstrueux, et la maîtrise sociale des marchés du capital et du travail, ce n'est pas seulement la propriété privée écrasante des groupes financiers capitalistes. Leurs nationalisations (que ce soit en France ou au Portugal, au Mexique et en Algérie, ou encore en Union soviétique) ont été en bonne partie décevantes, finalement contrecarrées et récupérées, donc non suffisantes. Il s'agit surtout, d'une part, des critères de rentabilité financière. Car l'on n'est pas encore arrivé, malgré leurs terribles maux sociaux, à dépasser ces critères par d'autres plus performants pour la progression de la productivité et de l'efficacité de la production. Et il s'agit, d'autre part et de façon corrélative, des délégations de pouvoir des citoyens à des Etats concentrant de façon centralisée, à part, dans des appareils d'Etat, les pouvoirs publics, ainsi soumis soit à des gâchis bureaucratiques et arbitraires, soit aux intérêts privés, non seulement de la corruption mais de toutes les pressions légales des groupes capitalistes. Au contraire, doivent pouvoir se rejoindre, dans la France d'aujourd'hui, les leçons des échecs des accords au sommet et délégations de pouvoir au gouvernement, du programme commun de la gauche et les leçons de toutes les illusions étatistes de construction se réclamant d'une société socialiste, pour des transformations sociales de progrès efficaces et de dépassement effectif. Des propositions concernent d'autres critères d'utilisation de l'argent et des pouvoirs d'intervention, sur cette utilisation, des travailleurs et des citoyens, depuis les établissements et les localités, pourraient faire reculer la rentabilité financière et les délégations de pouvoir étatiques, dans une mixité radicalement nouvelle à prédominance publique et sociale.
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La montée de valeurs morales nouvelles
Pourquoi pas un grand mouvement social, politique, culturel, éthique, fédérant des initiatives de comités, d'associations, des membres d'organisations syndicales ou politiques, convergeant pour les interventions des travailleurs et des citoyens sur l'utilisation de l'argent dans la gestion des entreprises, des institutions financières et publiques, avec des coopérations, des partages de ressources, de pouvoirs, d'informations, afin de maîtriser les marchés ?Face au présidentialisme, ne pourrait-on pas ressourcer les pouvoirs des élus, locaux, nationaux, au Parlement européen, auprès des interventions des travailleurs et des citoyens depuis les entreprises et les localités, pour l'emploi et les autres besoins sociaux ? Dans la perspective d'une nouvelle construction politique et d'un pacte unitaire pour le progrès, fondés sur les interventions des citoyens et des travailleurs, le candidat du PCF à l'élection présidentielle a déjà proposé d'instaurer, dans les départements et les régions, des comités d'intervention sur l'utilisation de l'argent par les entreprises: comités de contrôle ou de suivi de la bonne utilisation des fonds publics pour l'emploi (comme celui expérimenté en Champagne-Ardennes), comités ou structures de crise pour l'emploi sur l'usage de tous les fonds des entreprises et du crédit. Ils pourraient être composés de représentants des comités d'entreprises et des services publics, des syndicats, des associations de chômeurs; des élus nationaux, régionaux, locaux; des préfets, des administrations; des services publics de l'emploi (ANPE, Assedic) et de la formation; des banques et autres institutions financières; des patrons, des directeurs d'entreprises ou d'établissements, des organisations patronales, des chambres de commerce, etc. En cas de refus de tel ou tel, on peut organiser avec d'autres des rencontres et interventions, dont la publicité pourrait faire reculer les réticences. Des critères d'efficacité sociale des fonds peuvent être expérimentés, pour faire reculer la rentabilité financière, en cherchant à diminuer les coûts matériels et financiers, tout en promouvant les travailleurs et leurs capacités (1). Ils peuvent ainsi viser: l'efficacité des capitaux matériels et financiers, leur économie relative par rapport à la richesse nouvelle produite, ou valeur ajoutée; l'efficacité sociale, grâce à ces économies l'augmentation, au détriment du gâchis des profits, de " la valeur ajoutée disponible " pour les travailleurs et la population, en salaires ou autres dépenses (pour les conditions de travail, de formation, le logement social, l'environnement, la protection sociale, les impôts), ce qui renforcerait les capacités humaines et l'efficacité; la coopération et certains partages de dépenses (de recherche, de qualification, d'organisation des débouchés, du cadre de vie et de la création d'emplois) afin d'augmenter la valeur ajoutée disponible, par habitant, pour toute la population d'un territoire donné. La montée de valeurs morales nouvelles peut être décisive pour favoriser le déploiement de ces pratiques de luttes novatrices: valeurs de solidarités, mais liées à de nouvelles libertés et efficacités; valeurs de partage, mais pour maîtriser les marchés, et pour l'émulation créatrice, en allant jusqu'à des partages de pouvoirs, d'initiatives et leurs concertations, depuis le niveau local, jusqu'au plan national et international.
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Paul Boccara est économiste, membre du Comité national du PCF.
1. Voir Paul Boccara, Intervenir dans les gestions avec de nouveaux critères, Messidor, 1985, et l'ouvrage de Jean-Claude Louchart, avec la participation de Paul Boccara, Nouvelles Approches des gestions d'entreprises, L'Harmattan, 1995. |
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1. Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, tome 1: " La France redevient la France ", éditions Fayard, Paris 1994, 599 p., 150 F.A partir de 1962, Alain Peyrefitte a été pendant quatre ans porte-parole du chef de l'Etat. 2. Bernard Tricot, Mémoires, éditions Quai Voltaire, Paris 1994, 502 p., 148 F.Haut Fonctionnaire du Conseil d'Etat, Bernard Tricot a été secrétaire général de l'Elysée de 1967 à 1969.
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