|
De Gaulle, le grandhomme et le peuple Par Pascal Diard |
|
|
|
Charles de Gaulle, ses idées, ses actes n'ont pas fini de susciter les commentaires.
Deux ouvrages récents approfondissent la réflexion sur " une certaine idée de la France ".
Qu'est-ce qu'un grand homme ? Maurice Barrès, cité par Alain Peyrefitte (1) indiquant que de Gaulle n'a pas manqué de le lire, nous en donne une définition dans ses Cahiers de 1920: " Certains hommes sont un accident heureux pour leur pays. Ils sont l'inattendu intervenant au milieu de toutes les nécessités sociologiques; ils agissent; leur état de conscience individuel balance, retarde, précipite, modifie un ensemble de faits sociaux." Citation à laquelle Alain Peyrefitte fait écho quand il écrit, le 4 septembre 1958: " Pourtant, l'homme qui nous parle n'est-il pas en train de faire basculer l'Histoire dans un sens différent de celui vers lequel elle allait sans lui ? Une première fois, dix-huit ans plus tôt, il a pris la France en charge alors qu'elle gisait à terre, humiliée, et l'a hissée au nombre des vainqueurs."
|
|
Une vision de l'évolution politique globale et prospective
Et de Gaulle de conclure sur lui-même et sur son influence: " J'ai toujours fait comme si.Ça finit souvent par arriver." (note du 6 juillet 1962, lors de la réception d'Adenauer en la cathédrale de Reims) (p.156 AP). Certes, dans la sphère relativement autonome du politique, de Gaulle a eu une influence incontestable sur les événements et les structures. Qui peut douter, en effet, que la position politique au sommet de l'Etat, l'accès immédiat aux dossiers brûlants et aux documents secrets assurent immanquablement au chef de l'Etat une vision globale de l'évolution politique ? N'oublions pas, par exemple, que de Gaulle annonce dès le 18 juin 1940 le caractère mondial d'une guerre dans laquelle ni les Etats-Unis, ni l'Urss, ni le Japon ne sont encore entrés. Et quand cet homme d'Etat a des idées, une personnalité telle qu'il est en mesure de les imposer, quand son action politique s'appuie sur un projet construit au fil de ses expériences historiques, cette vision globale est aussi prospective. Comment alors le simple citoyen, le salarié dont la vie quotidienne occupe le plus clair du temps, peuvent-ils accéder à cette clairvoyance politique ? Sans doute collectivement et à partir précisément des conditions de vie de tous les jours. Mais ce lien du social au politique est le plus difficile à construire. Or, curieusement, dans la sphère du social, de Gaulle n'est pas toujours en mesure de maîtriser le mouvement ni les évolutions. Ainsi en est-il d'un projet qui lui tenait particulièrement à coeur: l'intégration ouvrière, autrement dit la participation des ouvriers à la prise de décision au sein de l'entreprise. Quand il fait ses recommandations au gouvernement à ce propos, le 12 décembre 1962, voilà comment il justifie un tel projet: " Il ne doit plus y avoir de question sociale en France. Je ne dis pas qu'il ne doit plus y avoir des questions d'intérêt. Il y en aura toujours. Mais il ne faut plus qu'il y ait des questions de classes sociales " (p.440, AP). La logique capitaliste de l'économie de marché et du fonctionnement de l'entreprise a eu raison d'une intégration qui reste encore du domaine de l'idéal gaulliste. Les luttes sociales, que ce soit la grève des mineurs de 1963 ou mai-juin 1968, ont le plus souvent désorienté le " grand homme ". Bernard Tricot (2) a recueilli cette " petite phrase " significative, après le discours du 24 mai 1968: " Mais c'est précisément parce que la situation est dès maintenant insaisissable que je ne frappe pas un grand coup. Quand je serai au clair sur ce que je peux faire, je le ferai." Et Bernard Tricot d'ajouter: " Ce n'était pas un face à face entre la situation et de Gaulle, il faisait lui-même partie de cette situation. Elle agissait en lui, elle était en lui " (p.293 BT). Le grand homme n'est pas seul à maîtriser le mouvement historique, les peuples ont aussi, et heureusement, leur mot à dire. De Gaulle avait une certaine idée de la France, mais aussi et surtout une certaine idée du peuple. Tous les militants de l'époque ont en tête des jugements à la limite du mépris. On en retrouve du même acabit dans le livre d'Alain Peyrefitte, par exemple celui-ci: " (...) Les Français ont besoin d'avoir l'orgueil de la France. Sinon ils se traînent dans la médiocrité, ils se disputent, ils prennent un raccourci vers le bistrot ! " (p.279, AP). On commence à sortir quelque peu de l'image d'Epinal, quand de Gaulle évoque les Français qui l'ont rejoint à Londres: " Ce qui a rendu si rares les Français libres, c'est le fait que tant de Français soient propriétaires. Ils avaient à choisir entre leur propriété - leur petite maison, leur petit jardin, leur petite boutique, leur petit atelier, leur petite ferme, leur petit tas de bouquins ou de bons du Trésor - et la France. Ils ont préféré leur propriété. Quels ont été les premiers Français libres ? Des braves types comme les pêcheurs de l'île de Sein, qui ne possédaient que leur barque et l'emmenaient avec eux; des garçons sans attaches, qui n'avaient rien à perdre; des juifs qui se sauvaient parce qu'ils devinaient qu'ils allaient tout perdre. Ceux qui avaient à choisir entre les biens matériels et l'âme de la France, les biens matériels ont choisi à leur place. Les possédants sont possédés par ce qu'ils possèdent." (p.148, AP). Il y a dans ces phrases une ébauche d'analyse sociologique qui n'est plus de l'ordre du mépris mais de la clairvoyance. C'est dans une note du 19 mai 1962 qu'Alain Peyrefitte nous livre la clé de la conception gaulliste du peuple: " De Gaulle, qui affirme n'avoir que " la solitude pour amie " devrait ajouter: " et la foule ". Il n'apprécie guère la société de " quelques-uns ". Ne lui donnent une vraie allégresse que le tête à tête silencieux avec lui-même, et les masses lui clamant leur amour " (p.140, AP).
|
|
Le chef de l'Etat face à la délégation du pouvoir
Ainsi donc, de Gaulle parle du peuple dans les mêmes termes ou presque que les communistes, quand, à l'époque, ces derniers en appelaient aux masses populaires. Le contenu de la politique, de même que la définition de la démocratie étaient différents, certes, mais le peuple gaulliste comme les masses communistes dirigées par un parti d'avant-garde laissaient peu de place à l'individualité. C'est peut-être pourquoi les communistes ont tant d'intérêt à poursuivre le plus loin possible leur analyse d'une nouvelle citoyenneté. C'est d'ailleurs dans la conception même de la démocratie que les communistes s'opposent le plus à de Gaulle. Ecoutons ce dernier en parler, en des termes particulièrement significatifs: " La démocratie exige que l'on convainque les gens. Quand on peut le faire, c'est préférable. Il faut prendre le soin de faire évoluer les esprits. Cela demande du temps. Mais il y a des circonstances où on n'a pas le loisir de convaincre; alors, il faut commander. C'est comme avec les enfants. Si on a le temps, on les raisonne, ça vaut mieux. Si on n'a pas le temps, on les secoue " (p.436, AP). Jamais de Gaulle n'imagine la possibilité d'une démocratie directe, où le pouvoir serait fréquemment exercé par le peuple. Jamais le mot " citoyen " n'apparaît dans aucun des deux ouvrages. Et quand de Gaulle refuse la délégation de pouvoir aux partis politiques et aux parlementaires, c'est pour la transmettre directement au chef de l'Etat.
|
|
Synthèse d'un exécutif fort et de la conquête des libertés politiques
En définitive, si de Gaulle a une certaine idée de la France, c'est surtout parce qu'il a une certaine conception de l'Etat. Dans ses grandes lignes, elle peut se résumer ainsi: primauté de l'exécutif avec à sa tête un président de la République " en charge de l'essentiel, déterminant les grandes orientations, représentant la France face au monde, chef des armées, disposant de pouvoirs exceptionnels en cas de danger pressant pour la nation, capable de faire appel au peuple par le référendum et la dissolution." (p.33, AP). Or cette conception, contrairement à ce que laisse entendre le Général lui-même au travers des notes d'Alain Peyrefitte, n'est pas si nouvelle que cela. Elle a une histoire qui remonte à la IIIe République, puisque, loin d'être des potiches comme on l'a cru trop souvent, les présidents de l'époque ont cherché continuellement à renforcer les pouvoirs de l'exécutif. Avec le gouvernement de Vichy, dans un contexte certes bien différent, elle subit une première épreuve du feu. Puis elle continue à cheminer dans les esprits sous la quatrième République. L'apport de De Gaulle a été, sans aucun doute, d'avoir réussi la deuxième mise à feu. Son acuité intellectuelle, sa perspicacité, l'efficacité des institutions qu'il a créées, tout cela aurait-il été possible sans cette épaisseur historique ?Les carnets d'Alain Peyrefitte sont précieux, notamment quand ils révèlent que de Gaulle, dès 1962, conçoit la Ve République comme une monarchie républicaine. A nouveau, de Gaulle ne se contente pas d'innover, il réalise la difficile synthèse, parce qu'opposée dans les termes, d'une double tradition historique: la construction d'un pouvoir exécutif fort et la conquête de libertés politiques. Ce que note Alain Peyrefitte en 1963, lors d'un voyage en province du Général, mérite réflexion: " De Gaulle aime répéter qu'il incarne la légitimité depuis 1940. Mais ne ressuscite-t-il pas une légitimité mise à mal en 1792 ? Depuis que les Français ont renversé puis décapité leur roi, ils sont à la recherche d'une légitimité perdue. Ils se sentent devenus le souverain, mais veulent aussi déléguer eux-mêmes leur souveraineté à un pouvoir qui ait visage humain, dans lequel ils puissent se reconnaître, et auquel ils aient envie d'obéir. La légitimité parcellaire et fractionnée de la République parlementaire ne pouvait les satisfaire. De Gaulle a fondé une monarchie républicaine où la continuité doit être assurée par le mode d'élection lui-même, qui, chaque fois, restitue au peuple la totalité de son pouvoir souverain." (p.509). L'analyse strictement politique du renversement de la monarchie laisse rêveur et fait fi un peu trop rapidement des contradictions sociales dans lesquelles le roi lui-même s'était empêtré. Ainsi, la conception gaulliste de la France, du peuple et de l'Etat est la synthèse de trois idées: la démocratie est toujours fragile quand il faut gouverner des " peuples-enfants "; la légitimité importe plus que la légalité, l'exemple suprême étant le refus du Général d'obéir à l'ordre de cesser le combat en 1940; un pouvoir exécutif fort est nécessaire pour assurer la grandeur de la France. Si l'on interprète différemment les notions de peuple ou de démocratie, il y a sans aucun doute un au-delà de la Ve République, qui reste à inventer, peut-être parce qu'aujourd'hui ce système montre ses limites. De Gaulle lui-même ne le sentait-il pas quand il s'inquiétait de savoir si, après lui, point de salut ? |
|
1. Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, tome 1: " La France redevient la France ", éditions Fayard, Paris 1994, 599 p., 150 F.A partir de 1962, Alain Peyrefitte a été pendant quatre ans porte-parole du chef de l'Etat. 2. Bernard Tricot, Mémoires, éditions Quai Voltaire, Paris 1994, 502 p., 148 F.Haut Fonctionnaire du Conseil d'Etat, Bernard Tricot a été secrétaire général de l'Elysée de 1967 à 1969.
|